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Moyen Orient et Monde

Un an après la chute d’Alep, que sont-ils devenus ?

Témoignages
11/12/2017

 Des mois durant, ils ont été les témoins-clefs de la destruction par le régime de Bachar el-Assad et ses alliés russe et iranien d'une partie de l'une des villes les plus emblématiques du pays : Alep. Après avoir été assiégés, bombardés et affamés, les survivants ont dû se résoudre à abandonner leur ville après un accord d'évacuation des civils résidant dans les quartiers rebelles. En cette triste date anniversaire, le retour à la normale leur est toujours impossible. Ils sont 7 à témoigner aujourd'hui, 6 hommes et 1 femme. Qu'ils soient réfugiés à Paris ou déplacés dans une région de la Syrie qui échappe au contrôle du régime, le constat est le même pour tous : Alep est gravée dans leur peau et ils promettent d'y retourner un jour.

 

Ameer al-Halabi, 22 ans : « Un pays qui a tué ma passion ne peut pas me manquer »

 

 

Ce photographe indépendant a été l'un des témoins-clefs de la bataille à Alep. Ses photos poignantes ont fait le tour du monde et gagné plusieurs prix internationaux. Lors de la chute d'Alep, Ameer s'était réfugié en Turquie avec sa mère et tentait d'enfouir des souvenirs extrêmement douloureux. Depuis avril, c'est à Paris qu'il vit désormais après avoir obtenu une autorisation de séjour de la part des autorités françaises. « Un pays qui a tué ma passion ne peut pas me manquer », dit-il aujourd'hui. Parti de chez lui avec trois fois rien, il se remémore quelques souvenirs. Une odeur de parfum, un carnet de notes ou les cadeaux de son ancienne petite amie aujourd'hui enceinte d'un autre homme que lui. Même s'il vit « dans la plus belle ville du monde », Ameer n'a toujours pas trouvé la paix. Des cauchemars le hantent la nuit. Abandonnant son rêve de devenir médecin, Ameer suit des cours de photographie. En mars dernier, il confiait appréhender le fait d'être un réfugié en France. « Je serai probablement traité comme un citoyen de seconde zone, on me regardera peut-être de travers, mais je suis prêt à subir cela », avait-il dit. « Ce n'est pas le cas, confie-t-il aujourd'hui, mais je ne peux pas me greffer des gènes français du jour au lendemain. Il m'arrive souvent d'être entouré de gens avec qui je me sens déconnecté. »

 

(Sur le même sujet : Un an après, Alep se remet doucement de ses traumatismes)

 

Joumana Omar, 36 ans : « À la même époque, nous vivions
sous les bombes, mais nous étions plus sereins »

 

Joumana travaillait dans une association caritative où elle était en charge du dossier des orphelins de la guerre, à Alep. Le 19 décembre 2016, sa famille et elle ont été déplacées de leur ville, alors que son frère venait d'être tué dans des bombardements quelques jours plus tôt. « Nous n'avons pas pu l'enterrer, pas pu lui dire au revoir », confie-t-elle. Une blessure profonde qui « ne guérit pas »... D'abord réfugiés dans le rif d'Alep, la famille s'est installée à Idleb, sous contrôle des rebelles, où elle a pu retrouver un travail dans une association humanitaire. « Alep est dans mon cœur. Et la révolution n'a fait que renforcer ce lien avec ma ville. Y retourner me paraît comme un rêve lointain », dit-elle. Alors que la date anniversaire de son départ de la ville approche à grands pas, Joumana ressent comme un pincement au cœur. « Je repense qu'à la même époque, nous vivions sous les bombes, assiégés, mais nous étions plus sereins que maintenant. Aujourd'hui, il y a un manque dans nos vies », conclut-elle.

 

Salah el-Achkar, 29 ans : « En France, je suis comme
un nouveau-né qui réapprend la vie »

 

« Si le régime tombe, je reviendrai à Alep », affirme Salah. Comme Ameer, il vit désormais à Paris. Arrivé en France le 12 août après plusieurs mois passés en Turquie, il vit aujourd'hui dans la Maison des journalistes, dans le 15e arrondissement. Unique dans le monde, cette structure accueille et accompagne des professionnels des médias contraints à l'exil. Si tout se passe bien, il devrait intégrer le CFJ à la rentrée prochaine. À Alep, Salah avait monté une boîte de production TV et participait activement à la révolution. Aujourd'hui, il s'attelle au montage d'un documentaire sur les 6 ans de guerre dans sa ville. Divorcé, le jeune homme espère pouvoir rapatrier bientôt en France son petit Omar âgé de deux ans. « En France, je suis comme un nouveau-né qui réapprend la vie. C'est fatigant moralement de repartir à zéro », confie-t-il. Il a perdu sa bande de copains, mais il sait que sa situation est bien meilleure que les autres, comme ceux qui « sont restés dans le rif (d'Alep) et qui n'ont pas de travail. » « Tout me manque à Alep. Les choses du quotidien auxquelles je ne prêtais que peu d'attention me manquent. Comme flâner dans les rues, boire un café, voir un ami. Certes, ma vie a changé du tout au tout. Mais je ne regrette rien. Et si c'était à refaire (s'engager dans la révolution), je m'impliquerais encore plus », conclut-il.

 

Wissam Zarqa, 35 ans : « Je crois que nous pouvons
créer une autre Alep partout où nous irons »

 

Ce professeur d'anglais enseignait à l'Institut des études de langues, à Alep-Est. Extrêmement actif durant le siège des quartiers rebelles, Wissam a fait un immense travail de coordination et de vérification d'informations entre les personnes sur place (médecins, activistes, photographes, civils) et les journalistes étrangers. Aujourd'hui déplacé à Sarmada, près de la frontière turque, il a petit à petit pu reconstruire sa vie, sans pour autant délaisser son travail d'activiste. « J'enseigne tous les jours de la semaine et le week-end aussi, et à chaque fois dans un endroit différent, y compris dans les villages des rifs d'Alep et d'Idleb, ainsi qu'à Idleb même », confie-t-il. « Avec Abdulkafi (Alhamdo, professeur également) et quelques amis, nous avons créé l'Institut d'études linguistiques d'Idleb, afin que nous puissions former une communauté anglophone capable de communiquer avec les journalistes, au cas où... Heureusement, Idleb ne souffrira pas autant qu'Alep, ou la Ghouta actuellement, mais nous nous préparons au pire en espérant le meilleur », précise-t-il. C'est à contrecœur qu'il songe à s'installer en Turquie pour s'occuper de ses parents qui « se font vieux ». « Le soulèvement n'est pas seulement contre le régime, mais également un combat pour faire changer la société, ce qui était plus facile à entreprendre à Alep. Certes, ici c'est un peu plus calme en termes de bombardements, mais d'autre part plus stressant », poursuit le professeur. « Je n'aime pas vivre dans les rêves, nous ne retournerons peut-être jamais à Alep mais je crois que nous pouvons créer une autre Alep partout où nous irons », conclut Wissam.

 

Mohammad, 30 ans : « J'aurais aimé que mon fils naisse à Alep »

 

Le jeune homme était infirmier à Alep-Est. Pendant plusieurs mois, il a raconté l'horreur vécue tous les jours face à l'afflux de blessés, parmi eux de nombreux enfants, lors des bombardements intenses subis lors du siège des quartiers rebelles par le régime et son allié russe. Il avait réussi à partir lors des évacuations alors que son statut même de membre du personnel médical risquait de le compromettre. « Cette année a été la plus longue et la plus difficile. Nous sommes des étrangers dans notre propre pays », confie-t-il. Tout à Alep lui manque terriblement. Sa maison, son quartier, ses amis, ses voisins et sa fac... « Nous avons repoussé notre départ de la ville le plus longtemps possible. C'est là où nous avions vécu les plus beaux moments de notre vie comme les pires », dit-il. Malgré le siège, les bombardements, la faim, les cris des mourants, Mohammad se souviendra d'Alep comme « l'épouse de la liberté et la citadelle de la révolution syrienne ». « Je demande à mes proches ou mes amis restés à Alep de me donner des nouvelles, de m'envoyer des photos. Je leur demande de me parler des gens que nous n'avons pas pu sauver, tous ces corps restés sous les décombres », poursuit l'infirmier. Aujourd'hui déplacé à al-Bab, dans le gouvernorat d'Alep, Mohammad a retrouvé une place d'infirmier, payée une misère : 150 dollars par mois alors que le loyer moyen d'un appartement coûte autant. La vie est devenue très chère dans le Nord du fait du déplacement des populations. Dans quelque mois, il devrait être père pour la première fois. « J'aurais aimé que mon fils naisse à Alep, dans mon quartier, dans ma maison... »

 

Ahmad al-Ahmad, 30 ans : « Alep est toujours dans mon esprit »

 

Le jeune Alépin est sans doute, parmi ceux qui témoignent dans nos pages aujourd'hui, celui qui a le plus subi les affres et les horreurs de la guerre. Évacué d'Alep début décembre 2016, Ahmad avait dû enterrer à la hâte l'un de ses deux nouveau-nés jumeaux, Bilal, mort dans un bombardement, quelques jours seulement avant l'accord signé entre Moscou et Damas. Il avait été déplacé avec sa femme Raghad et son autre fils à Aazaz, village sous contrôle de l'Armée syrienne libre, proche de la frontière avec la Turquie, après avoir déménagé plus de cinq fois. « Ça a été l'une des années les plus dures pour tous les Alépins qui ont été forcés de partir », dit-il. C'est en tentant de rejoindre sa famille en Turquie qu'Ahmad s'est fait emprisonner par les forces kurdes à Afrin. Il sera jeté dans un cachot pendant plus d'un mois et demi avant d'être libéré, suite à une méprise à cause de son nom de famille très commun. Depuis, il est obsédé par le fait de quitter la Syrie. « Tous les jours, j'y pense pour enfin avoir une vie meilleure », confie-t-il. La vie dans le rif d'Idleb lui est insupportable, lui, le citadin. Entre l'entourage familial et amical qui est disséminé à travers le pays, et la cherté de la vie, difficile de se projeter. « Alep est toujours dans mon esprit, et avec les autres Alépins, nous nous remémorons nos quartiers, nos parcours universitaires, on se rappelle des histoires de voisins. Même si on se refait une vie aujourd'hui, on espère rentrer à Alep un jour... » conclut-il.

 

Abou el-Abed, 23 ans : « À al-Bab, on ne sent pas la révolution »

 

Cet ancien ambulancier d'Alep-Est a combattu dans les rangs du Front du Levant, affilié à l'Armée syrienne libre. Il racontait il y a un an à L'Orient-Le Jour son quotidien sous les bombes, entre les heures passées au front et celles à secourir les blessés sous les décombres. Il avait 17 ans quand il a rejoint la rébellion, contre l'avis de ses parents. Son départ d'Alep a été très difficile. Sans un sou en poche, Abou el-Abed (son surnom) et sa famille ont eu beaucoup de mal à trouver un logement décent à al-Bab. « On devait tout acheter pour meubler le nouvel appartement et se refaire une vie correcte », raconte-t-il. « Il n'y avait pas de travail pour les combattants, donc je suis devenu officier dans la police syrienne libre », poursuit le jeune homme qui décrit une situation à al-Bab pire qu'à Alep. Il n'y a certes pas de bombardements, mais le jeune policier décrit une ambiance délétère. « Il y a beaucoup de vols, de bakchichs, de pistons. Je n'arrive pas à trouver un second job, comme ambulancier par exemple, car je n'ai pas les connexions qu'il faut. Les gens ne s'aiment pas ici, il n'y aucune entraide, aucune solidarité. Si des gens dorment dans une tente en plein froid, ça paraît normal », déplore-t-il. « Les gens qui dirigent la ville sont très durs, et dans cette région du Bouclier de l'Euphrate, on ne sent pas la révolution. Il n'y a que des chefs inféodés à des puissances étrangères, comme la Turquie. » Abou el-Abed espère revenir un jour à Alep. « Mais sans Bachar ou l'un de ses ersatz », précise-t-il...

 

 

Pour mémoire

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La lente reconstruction d’Alep illustre les limites de l’État syrien

« Nos bourreaux nous obligeaient à dire que Bachar était notre dieu »

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Bery tus

tout n'est pas perdu fière personnes .. au contraire ca ne fait que commencer !! ne vous en faites pas il en reste des prsonnes qui ont assister depuis le debut de la revolution syrienne et qui en sont temoin ... temoin lors de vos manifestation de masse dans plusieurs region, mitrailler a la sortie des mosques les vendredis, rafler 3al mazze des étudiants dans les universités, enfin les chabihha qui eux vous terrorisaient jusqu'à dans vos maison ...

Sarkis Serge Tateossian

Le "régime" syrien de Bachar n'est pas un modèle certes !
Mais qui connais un régime dans toute la région du proche et moyen orient qui soit humain, humaniste, proche du peuple, juste, démocratique, qui satisfait les aspirations du peuple ? Un régime qui ne tue pas qui ne massacre pas ...?


Celui qui connait un tel régime qu'il nous fasse savoir ...au plus vite !

Il est là le drame de L'Orient et même de l'humanité entière.

On a voulu faire croire à une révolution annonciatrice des démocraties arabes ...ou musulmanes, en envoyant des hordes des pires sauvages de la planète ...les "rebelles" de toutes sortes et de toutes dénominations...daech, Al-Qaida, chams du désert, lune des grottes etc etc ...ont connait de quoi sont capables ....égorger des chrétiens, des yazidis et d'autres innocents étant leur spécialité !

Des pauvres malheureux qui ont cru en cette "juste" cause...(ces témoins pro rebelles) ne sont-ils pas victimes à leur tour à des manipulations de quelques pays traitres et fascistes qui ne rêvaient que de la destruction de la Syrie et de l'Irak depuis toujours ? Je pense précisément à la Turquie qui n'a cesse de jouer double voir triple jeux dans la région !

ACE-AN-NAS

A les entendre on croirait lire quils sauraient aimé rester entre les mains des salafistes wahbites.

Drôle ça.... lol...

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