Rechercher
Rechercher

Moyen Orient et Monde - Témoignage

Pourquoi risquer sa vie à prendre des photos dans l’enfer d’Alep

Dans la deuxième ville de Syrie, entre la tentation de l'exil ou celle des armes, Ameer a choisi de photographier le conflit qui ronge son pays.

Des Casques blancs distribuant des ballons aux enfants, à Alep-Est. Ameer Alhalbi

« Le week-end dernier a été l'un des plus difficiles de ces derniers mois à Alep. Plus de 50 raids aériens de l'aviation du régime ont frappé les quartiers résidentiels, faisant plusieurs victimes civiles, dont des enfants », raconte Ameer Alhalbi*. Ce jeune habitant du quartier d'al-Kalasa, à Alep-Est, tenue par les forces rebelles, est un témoin-clé de ce que sa ville endure depuis qu'elle a été divisée en deux, il y a plus de trois ans. C'est à cette époque qu'Ameer ressent le besoin de faire partager au monde les souffrances des Alépins, à sa manière. Aux premières loges d'une bataille, que de nombreux analystes jugent déterminante pour l'avenir du pays entier, c'est à la photographie qu'il dédie entièrement ses journées. Arraché des bancs du lycée à 18 ans, couvrir le conflit de la sorte est ainsi devenu une sorte d'exutoire. Après un stage auprès de photographes de la ville, puis un autre en Turquie, il parvient à se faire repérer par des agences locales d'abord, puis internationales, telles que l'AFP avec qui il collabore régulièrement, mais reste un indépendant.

 

( Lire aussi : Des rebelles syriens pourraient avoir commis des crimes de guerre à Alep, estime Amnesty )

 

Témoigner
« J'ai voulu être photographe afin de faire parvenir le message des Syriens en souffrance au reste du monde », explique-t-il. Mais être aux avant-postes après des bombardements est extrêmement compliqué, tant la souffrance des gens est bien visible. « À chaque opération de sauvetage où mes collègues et moi nous nous trouvons, les gens pensent que nous faisons partie de la rébellion, alors que nous voulons juste témoigner de ce que les civils subissent, poursuit-il. Les gens sont très durs avec nous et ils s'imaginent qu'on va leur apporter des problèmes. On se fait insulter ou bousculer, parce qu'on tombe vraiment au mauvais moment, celui où tout le monde est en état de choc. » Une vingtaine de photographes sont déployés à Alep-Est. L'an dernier, dans le quartier d'al-Fardous, l'un de ses collègues s'est fait casser sa caméra par des habitants en rage. « Ils ne m'ont jamais cherché des noises, mais ils se moquent de moi parfois », raconte-t-il, un peu amusé. S'il est loin de leur en tenir rigueur, Ameer tente de justifier sa présence sur les lieux, coûte que coûte. « Les gens sont dubitatifs. Ils nous disent que les photos n'apportent rien et ils nous demandent d'arrêter de photographier, parce qu'ils pensent que le monde extérieur s'en fiche et que, de toute façon, personne ne leur viendra en aide », dit-il.
Même s'il ne s'estime pas à 100 % convaincu par ce qu'il fait, Ameer se persuade qu'il faut montrer au monde extérieur ce qui se passe réellement à Alep. Sur sa page Facebook, il poste parfois des photos crues, qu'aucune rédaction étrangère ne serait tentée de publier. Mais, pour Ameer, celles-ci ne reflètent que la triste réalité. « Je veux montrer au monde que nous autres Syriens vivons sous des pluies d'obus, alors que les gens sont tranquillement assis chez eux », insiste-t-il. Des journalistes palestiniens contactent le photographe assez régulièrement, le bombardant de questions sur la situation à Alep. « Mais certains, jusqu'à maintenant, ne savent pas reconnaître le bourreau de la victime », s'étonne-t-il.

 

( Lire aussi : À Alep-Ouest comme à Alep-Est, ce sont les civils qui paient (très) cher )

 

Les armes ou l'exil
À 21 ans à peine, cette gueule d'ange aurait pu être tentée par l'exil ou rejoindre la rébellion. « Je n'ai jamais été tenté de prendre les armes, malgré tout ce dont je suis témoin au quotidien. Selon moi, si la révolution était restée pacifique et menée par les civils, nous aurions pu faire sauter le régime, alors que là nous sommes totalement embourbés avec toutes les forces étrangères en présence, poursuit-il. Le groupe État islamique a profité de la situation en Syrie pour construire son soi-disant État sur les cadavres des Syriens. Nous haïssons tous Daech (acronyme arabe de l'État islamique) et nous considérons qu'il est la raison du retard de la victoire de la révolution syrienne », estime le jeune photographe.


Près de 70 % de ses amis sont partis en Europe. D'autres se sont réfugiés en Turquie, alors qu'un petit nombre a préféré combattre aux côtés des différents groupes rebelles. « L'an dernier, j'ai pensé moi aussi aller en Turquie, mais finalement je n'ai pas eu l'esprit tranquille de quitter ma ville », dit-il.
Ameer est un privilégié, si tant est qu'on puisse l'être en temps de guerre. Il vit chez ses parents, n'est pas encore marié et n'a pas de dépenses personnelles. Avant 2011, sa famille avait un niveau de vie au-dessus de la moyenne. Aujourd'hui, c'est son père qui subvient aux besoins de toute la famille. Cela fait six mois qu'il n'y a plus d'électricité. La population a accès à des générateurs, mais seuls les plus aisés peuvent se permettre d'acheter des ampères. Les pauvres ou les familles de martyrs, eux, ont appris à faire sans. L'eau est également une denrée rare. En revanche, pas de rupture de stock pour les produits alimentaires, malgré la flambée des prix. « Ce qui manque surtout, ce sont les lieux où l'on pouvait se retrouver, comme les cafés, les parcs, les restaurants... Il reste seulement un endroit qui fait des cocktails de fruits et des jus, dans le quartier d'al-Chaar, mais on a pas le cœur de s'y arrêter », note-t-il. Et pour cause, des enfants des rues mendient devant le stand ou vendent des Chicklets et des biscuits.


Plongés depuis des semaines dans le chaos, les habitants d'Alep, à l'Est comme à l'Ouest, où une partie de la famille de la grand-mère d'Ameer réside, tentent de garder espoir. « Pour moi, comme pour mes compatriotes, la Syrie ne sera plus jamais comme avant. Et je n'imagine pas que la guerre puisse se terminer avant une dizaine d'années. Mais quand cela arrivera, je veux pouvoir passer mon bac et reprendre mes études », conclut Ameer, qui assure ne pas vouloir abandonner pour autant la photographie.

 

*Il s'agit d'un pseudonyme.

 

 

Lire aussi

Alep, une bataille déterminante pour l'avenir de la Syrie


« Le week-end dernier a été l'un des plus difficiles de ces derniers mois à Alep. Plus de 50 raids aériens de l'aviation du régime ont frappé les quartiers résidentiels, faisant plusieurs victimes civiles, dont des enfants », raconte Ameer Alhalbi*. Ce jeune habitant du quartier d'al-Kalasa, à Alep-Est, tenue par les forces rebelles, est un témoin-clé de ce que sa ville endure...

commentaires (0)

Commentaires (0)

Retour en haut