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Moyen Orient et Monde

« À Idleb, Fateh el-Cham fait tout pour ne pas avoir l’image de Daech »

Témoignages

Des habitants de la ville du nord-ouest ou de sa province témoignent des conditions de vie au sein du plus grand fief rebelle, désormais contrôlé par l'ex-branche d'el-Qaëda en Syrie.

07/08/2017

« Quand Idleb est passée sous le contrôle de Fateh al-Cham, les gens ont eu peur du scénario Daech », confie Karim*, un activiste alépin déplacé dans l'un des derniers grands bastions rebelles du pays depuis plus d'un an et demi. Le 23 juin, la coalition jihadiste Tahrir al-Cham (HTS), menée par l'ex-branche d'el-Qaëda en Syrie, est parvenue à expulser son ex-allié Ahrar al-Cham, soutenu par Ankara, de la province d'Idleb, imposant ainsi son hégémonie sur la ville éponyme ainsi que sur de nombreux villages alentour. En mars 2015, les deux groupes salafiste et jihadiste avaient combattu côte à côte, sous la bannière de Jaïch al-Fateh (l'Armée de la conquête), pour en chasser les troupes de Bachar el-Assad. Mais malgré de nombreuses alliances circonstancielles sur le plan militaire, les projets de fusion entre deux des plus importants groupes armés en Syrie n'ont jamais abouti. En cause, une concurrence politique et idéologique.

La province d'Idleb subit depuis deux ans les bombardements du régime et de son allié russe, et a été également la cible, à quelques reprises, de raids américains. Depuis la chute de nombreux fiefs rebelles, dont l'un des plus symboliques, Alep, Idleb est devenue le dernier chef-lieu de l'insurrection, accueillant en son sein des centaines de milliers de déplacés de tout le pays. Karim a fui Alep-Est avant que les quartiers rebelles ne soient encerclés par le régime. Il découvre alors une ville de province, « pas plus large que deux quartiers d'Alep ». « Niveau eau et électricité, c'était la même galère, mais au moins, les bombardements étaient moindres », poursuit-il via WhatsApp. Malgré ses craintes, Karim découvre une vie quotidienne semblable à ce qu'il connaît. Contrairement à Raqqa sous le contrôle de l'État islamique, la vie quotidienne des habitants n'a pas radicalement changé depuis la prise de pouvoir des jihadistes à Idleb : pas de code vestimentaire strict, pas d'interdiction de fumer ni de se balader seule dans la rue pour les femmes, pas de contrôle d'internet...

Chrétiens reclus

« Fateh el-Cham fait en sorte d'être plus coulant avec les civils, car ils ne veulent pas avoir l'image de Daech, pour que la communauté internationale ne s'en prenne pas à eux », poursuit Karim. Souhaitant s'implanter durablement dans la province, le groupe a su faire des concessions et s'adapter aux us et coutumes de la population. « Les gens se fichent de qui contrôle la ville, ils n'ont peur que d'une chose : c'est des frappes de la coalition. Ahrar al-Cham et Fateh, c'est pareil pour eux », explique Karim. À la nuance près que le groupe salafiste soutenu par la Turquie (Ahrar al-Cham) « n'est pas unanimement désigné comme une cible, contrairement à Fateh », ajoute-t-il.

« C'est vrai que depuis que HTS a pris le contrôle, des familles ont quitté le rif d'Idleb. Les gens ne craignent pas les combattants en tant que tels, mais ont extrêmement peur des représailles de la communauté internationale qui risque de frapper la province », affirme Mou'taz, né et habitant à Idleb. Cet employé d'une ONG locale œuvrant pour les femmes et les enfants à Khan Cheikhoun, à une soixantaine de kilomètres de la ville, craint que le contrôle total de la province par le groupe jihadiste ne précipite sa chute. « Cela peut provoquer un siège du régime et de ses alliés, ou une offensive du Bouclier de l'Euphrate (en référence à l'opération turque en Syrie) », témoigne-t-il, inquiet.

(Pour mémoire : La ville d'Idleb sous contrôle jihadiste après le retrait des rebelles)


Mou'taz se souvient des jours paisibles d'avant la révolution, à Idleb, cette province agricole du Nord-Ouest syrien, terre de l'huile d'olive, « la plus connue du pays », où les hommes étaient « agriculteurs ou bien fonctionnaires, voire officiers ». En 2011, la ville est emportée par la vague rebelle. Depuis, de nombreux déplacés ont trouvé refuge dans des camps de fortune près de la frontière avec la Turquie, rebaptisant leurs quartiers du camp du nom de leurs villages d'origine du rif d'Idleb. « Il y avait des chrétiens aussi, mais ils sont très peu à être restés dans la ville », raconte Mou'taz. « Il y a une église grecque-orthodoxe, mais elle a été détruite lors de frappes de l'aviation russe », poursuit-il. Selon des médias locaux, l'église de la Vierge, unique lieu de culte chrétien à Idleb, aurait été endommagée lors de raids russes en août 2016. « Les seuls chrétiens qui vivent encore ici vivent reclus, et n'ont pas le droit de montrer tout signe religieux ou d'entrer dans l'église qui demeure fermée », raconte Mou'taz. « Mais bon, on n'est pas à Raqqa ici, ils ne sont pas persécutés », ajoute-t-il. Bachar al-Bacha, instituteur originaire de Binnich, à quelques kilomètres du centre-ville d'Idleb, se remémore une scène de 2015 qui a circulé lors de la prise de la ville par Jaïch al-Fateh d'un jeune chrétien, Simon, fusillé en place publique parce qu'il vendait de l'alcool. « Beaucoup de chrétiens sont partis, mais pas à cause de ça, surtout à cause des bombardements », raconte-t-il. À côté de ses heures d'étude, le professeur vient également en aide, par le biais d'une association, aux plus nécessiteux à Idleb. « Il y a notamment des familles chrétiennes qui ont tout perdu et n'ont évidemment pas les moyens de fuir vers un autre pays », dit-il. Bachar affirme que de nombreux habitants voient d'un mauvais œil l'hégémonie de Fateh al-Cham dans la région. L'instituteur rappelle qu'il y a eu par le passé plusieurs accrocs entre activistes et associations avec al-Nosra (avant qu'il ne se rebaptise Fateh al-Cham).

« En tant que femme... »

La cherté de la vie n'a cessé d'augmenter depuis 2015 notamment à cause des nombreux trafics entre les différents groupes en place avec la Turquie, ou bien parfois avec le régime. « En 2016, quand les combats se sont calmés, al-Nosra a commencé à s'immiscer dans la vie des gens, à contrôler les commerces, le mazout, le gaz, etc. », raconte Bachar. Ce dernier a notamment pu constater certains changements au sein du système éducatif. « En 2016, Fateh al-Cham a décrété qu'on ne devait plus mixer les classes. Ce que je peux comprendre pour les plus de 14 ans, car ce sont des jeunes hommes et des jeunes femmes, mais pour les autres, ce sont encore des enfants tout de même ! » regrette Bachar. Au sein des instituts privés appartenant ou ayant appartenu à Ahrar al-Cham et Fateh al-Cham, les élèves suivent des cours de théologie, de lecture du Coran, de fiqh (jurisprudence islamique) et l'enseignement des hadiths du Prophète. « Nous n'avons pas besoin que quelqu'un nous enseigne l'islam puisque nous sommes déjà des musulmans croyants », réagit Bachar. Son village, Binnich, est d'ailleurs resté sous le contrôle de l'Armée syrienne libre, refusant d'entrer dans le giron de HTS.

Si de nombreux enfants sont désormais contraints de travailler dans les commerces, dans les champs ou autres, certains parviennent tout de même à suivre un système scolaire relativement « normal ». Outre les écoles du régime, les parents peuvent envoyer leurs enfants dans des écoles dirigées par des associations, comme celle de Bachar.

« Je vais à Idleb deux ou trois fois par mois. La vie est normale, les souks sont ouverts, on trouve de tout et les restaurants sont pleins », raconte Aya Fadel, qui vit avec sa famille à Khan Cheikhoun. « En tant que femme, j'y suis tout à fait à l'aise. Les enfants jouent dans les parcs et dans les rues », dit-elle. Aucun changement perceptible depuis que Fateh al-Cham domine la ville. « Ce dont nous avons peur, c'est des bombardements. C'est tout », dit-elle.

*Le prénom a été modifié pour raisons de sécurité.

 

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