Moyen Orient et Monde

« Nos bourreaux nous obligeaient à dire que Bachar était notre dieu »

Récit

Anouar Chehada a fui Alep assiégée début décembre 2016, avant qu'un accord d'évacuation des civils ne soit conclu. Aujourd'hui, il regrette amèrement son choix. Il raconte pour « L'Orient-Le Jour » son aventure malheureuse.

15/07/2017

« La peur m'a conduit à faire ce que je n'aurais jamais dû faire. » Rongé par la culpabilité d'avoir « laissé tomber les siens », Anouar Chehada ne cesse de ressasser cet instant qui, il le saura plus tard, lui a fait prendre la pire décision de sa vie.

En octobre 2016, le jeune homme, marié et père d'un nourrisson de 4 mois, racontait à L'Orient-Le Jour la vie quotidienne à Alep-Est. À l'époque, les quartiers rebelles de la ville septentrionale du Nord syrien sont assiégés par l'armée de Bachar el-Assad et ses alliés, et sur le point de tomber. Les forces rebelles sont en pleine débandade et la population fait face aux pires heures de son existence.

Anouar arpente alors les rues détruites des heures durant afin de trouver de quoi nourrir son enfant traumatisé par les bruits des bombes et des tirs d'obus. Il ne compte pas non plus ses heures au sein des hôpitaux dans lesquels il est affecté en tant qu'anesthésiste. Avant l'offensive du régime en juillet dernier, il aurait pu fuir avant d'être pris au piège dans sa ville natale, mais Anouar décide de rester pour « sauver des vies ».

Le régime accentue ses bombardements, prêt à raser la ville pour parvenir à « libérer » l'Est qui lui résiste depuis 2012. Les blessés se pressent vers les hôpitaux de fortune, où l'anesthésiste réalise jusqu'à 100 opérations par jour. Les cadavres s'amoncellent à la morgue, mais aussi sur les chaussées.

« On en arrive à un point d'absurdité totale où, marchant dans la rue et voyant quelqu'un en train de vivre ses derniers instants, on ne parvient pas à tendre la main pour l'aider », se souvient-il. Les traumas et la peur le suivent jusqu'à la maison. « Je ne pouvais plus supporter les pleurs de ma femme et de mon bébé, ils étaient terrorisés en permanence. » Les fausses promesses de corridors humanitaires ne font que renforcer son désarroi. Une semaine avant que l'accord d'évacuation des civils de la dernière poche rebelle d'Alep ne soit conclu entre Moscou, parrain du régime, et Ankara, soutien des rebelles, le jeune médecin craque. « La situation m'a poussé à prendre la décision de m'échapper de cet enfer, mais Dieu a voulu que je n'y parvienne pas », confie-t-il, pris de remords.

Suivant les conseils d'un voisin du quartier al-Salihin parvenu à fuir Alep-Est quelques semaines plus tôt, Anouar Chehada contacte un passeur, un chabbih (mercenaire à la botte du régime), censé l'emmener en lieu sûr contre 3 000 dollars. Le rendez-vous est pris. En milieu de nuit, les bombes se sont tues, mais le danger n'est pas écarté pour autant. La petite famille se faufile à travers les mines placées par l'Armée syrienne libre (ASL), jusqu'au premier checkpoint du régime, à Bab al-Hadid. La panique envahit le médecin alors que son « sauveur » ne répond pas à ses appels. Il décroche enfin pour lui dire qu'il ne pourra pas venir. Malgré l'insistance d'Anouar, prêt à lui céder tout son argent, ce dernier l'envoie violemment promener. Avec un bébé et des paquets sur les bras, le jeune couple attire immédiatement l'attention des forces du régime, qui l'arrête aussitôt. Les soldats l'interrogent puis mettent la famille dans un bus durant plus de 10 heures avant de la transférer dans les bureaux de la Sécurité de l'État.

Un médecin fuyant les quartiers insurgés est une prise de choix. Sans scrupules, les sbires du régime n'hésitent pas à faire monnayer la libération de la femme et l'enfant – emmenés dans la famille d'un ami – et dépossèdent ainsi le père de famille de toutes ses économies : 11 millions de livres syriennes, soit près de 20 000 dollars, ainsi que des bijoux en or. Anouar restera quant à lui 29 jours dans l'édifice, transformé en lieu de détention et de torture. Entre-temps, les évacuations par bus des habitants d'Alep-Est vers les zones sous contrôle des rebelles démarrent. Les amis et collègues d'Anouar s'inquiètent de sa disparition et les rumeurs vont bon train. Aurait-il rejoint les quartiers du régime ? Pourquoi les a-t-il abandonnés à leur sort ? À ce moment-là, ils sont loin d'imaginer ce qui lui est arrivé...

 

(Lire aussi : Pour les déplacés de la côte syrienne, le lent retour vers Alep)

 

Du paracétamol, rien d'autre...
« J'ai vu toutes sortes de tortures : l'écartèlement sur des pneus, l'étouffement, l'électricité, l'eau. J'ai eu droit à la totale », raconte Anouar. L'ex-prisonnier est constamment battu, nu, les yeux bandés, ne pouvant ainsi anticiper d'où surgissent les coups. « Je les suppliais en larmes afin qu'ils m'épargnent en disant michan Allah (pour l'amour de Dieu), mais ça les incitait à me frapper davantage, en insultant Dieu », poursuit-il, la voix tremblottante. Des interrogatoires où aucune question ne lui est posée. « Seulement des coups et des insultes. Sauf les derniers jours, ils m'ont demandé si j'avais soigné des combattants rebelles. J'ai dit oui, la vérité quoi. À quoi bon... »

Dès le premier soir, il est jeté dans une cellule souterraine sans aucune aération, et plongé dans le noir total. Près de 50 personnes s'y entassent, font leurs besoins et boivent du même urinoir devant tout le monde, et dorment debout collés les uns aux autres. « Et hop, quelqu'un tombe, mort d'asphyxie, puis un autre, et ainsi de suite », dit-il, sans compter ceux qui ne reviennent pas des « interrogatoires ». Anouar se sait perdu. Les histoires de ses codétenus, mais surtout les hurlements d'autres prisonniers torturés à mort, suffisent à le terroriser. « Nos tortionnaires nous traînaient au sol par les pieds, entièrement nus, comme du bétail. C'étaient des Syriens, sunnites pour la plupart. Je le reconnaissais à leur accent. Ils nous frappaient avec des tuyaux d'arrosage et nous obligeaient à dire que Bachar était notre dieu », se souvient-il. La machine à sévir du régime pousse le vice à son paroxysme. Chaque jour, un médecin fait une apparition dans les cellules et distribue du paracétamol aux malades, « quoi qu'ils aient comme maux ».

Au-delà de sa propre situation, Anouar Chehada ne parvient pas à oublier les visages qu'il a côtoyés lors de son incarcération. Un jour, un jeune homme de 25 ans, totalement sous le choc, est emmené dans la cellule où croupit Anouar. Les prisonniers s'empressent de lui demander le motif de sa détention. En état de choc, il ne sait que répondre, mais laisse entendre que sa femme a failli se faire violer sous ses yeux. Il raconte qu'ils ont été enlevés en pleine nuit à leur domicile, sans motif. Puis que le jeune couple a supplié les soldats de leur laisser confier leur bébé de 2 mois à des voisins, avant d'être emmenés. « Mais ils ont refusé et ont refermé la porte de l'appartement, laissant l'enfant à son sort », raconte Anouar.

Quinze jours passent, avant qu'il ne soit transféré dans une autre cellule, dépourvue de WC. Les détenus ont le droit d'en sortir deux fois par jour pour boire et faire leurs besoins. Parmi eux, un homme de 70 ans, diabétique. « Le vieux frappait à la porte pour pouvoir sortir uriner, mais c'était tenter le diable. Ils le tabassaient et le ramenaient en miettes », raconte Anouar. Afin d'éviter davantage de souffrances au malade, les détenus lui cèdent la coupelle dans laquelle la nourriture du jour est déposée, afin qu'il puisse se soulager. Et remangent le lendemain avec. Une femme, professeure d'université, est emmenée un soir dans la salle de torture où Anouar attend son châtiment, les yeux bandés. Les voix suffisent à comprendre la scène de viol qui se joue autour de lui. Puis vient le jour de la « roulette russe ». Trois hommes, dont Anouar, sont emmenés dans une salle et disposés les uns à côté des autres, les yeux bandés. « J'étais tout à gauche. Le tortionnaire a demandé à l'homme du milieu s'il connaissait celui à sa droite. Il répond que non. Et là il tire sur le gars de droite », raconte Anouar. Les fonctionnaires du régime, visiblement amusés, enlèvent les bandeaux des yeux des deux autres prisonniers tétanisés, qui découvrent le troisième gisant au sol. « On refera ce jeu jusqu'à que ce soit votre tour », lance le bourreau.

« Des histoires comme ça, je ne pensais pas en voir dans ma vie. Et ces bourreaux sont syriens. Ce sont les fils de mon pays », se désole-t-il. Ces semaines d'incarcération lui semblent des années. « Je ne faisais que pleurer à chaudes larmes, comme un enfant. J'étouffais. Je pensais à mes amis que j'avais laissés à leur sort », dit-il.

 

(Lire aussi : « Ce café arménien est le symbole de notre résistance à Alep »)

 

« Je suis né de nouveau »
Après près d'un mois de supplices, Anouar est déporté dans la prison de la police militaire durant une semaine, puis à l'académie miliaire d'Alep pendant un mois où il est entraîné en tant que soldat. Le régime est parvenu à reprendre Alep des mains de la rébellion, mais il prépare déjà d'autres batailles.

Pour ce faire, il a besoin de chair fraîche. Enrôlé de force dans l'armée, le jeune homme est envoyé ensuite dans la région de Wadi Barada. Une offensive y a été lancée par les forces du régime appuyées par les combattants du Hezbollah, contre les groupes rebelles qui contrôlent cette zone ultra disputée, située à seulement 15 km de Damas. Anouar va y rester 5 mois durant où il va apprendre à conduire des chars. Sa famille est enfin prévenue qu'il est en vie et qu'il fait désormais partie de l'armée du régime. Ils gardent toutefois le secret pour éviter des représailles de leur entourage. Dans sa nouvelle caserne, il côtoie d'autres soldats, pour la plupart étrangers – afghans, iraniens ou libanais, mais aussi d'autres insurgés embrigadés à leur tour. Certains parviennent à s'enfuir. Les officiers sont, quant à eux, pour la plupart syriens, mais il se souvient de quelques chefs russes, iraniens et libanais du Hezbollah.

Horrifié par les exactions de l'armée syrienne, mais aussi des milices irakiennes ou des soldats russes sur les civils à Alep, Anouar est moins sévère à l'égard des combattants du Hezbollah. « Eux au moins, ils ne touchaient pas aux civils, ou alors involontairement. Ce sont des combattants féroces, mais leur façon de se comporter avec les civils à Alep était différente de celle des autres (alliés du régime). J'en ai côtoyé à Damas, et la grande majorité pensent qu'ils sont là pour tuer des terroristes », estime-t-il.

 

(Lire aussi : Raqqa-Alep, l'interminable périple des rescapés de l'EI)

 

Propulsé de détenu à soldat du régime, Anouar est passé d'une prison à une autre. Les nouvelles recrues n'ont le droit qu'à deux pommes de terre et une dizaine d'olives tous les trois jours. « On vous nourrit pour vous garder en vie, pas pour vous engraisser », grognent les supérieurs à ceux qui se plaignent de ne pas manger à leur faim. Amaigri, au bord du gouffre, Anouar est en proie à des cauchemars et pleure toutes les nuits allongé sur sa paillasse. Sa famille, à qui il n'a pu parler qu'une fois en six mois, lui manque « terriblement ». En prison, il « espérait mourir ». Mais une fois arrivé à Damas, il n'a plus qu'un objectif : s'enfuir. Pas question d'échafauder de plan pour autant avec d'autres soldats. Des espions du régime, il en est sûr, grouillent parmi eux.

Il parvient à passer un coup de fil à un ami médecin alépin. 500 000 livres syriennes suffisent à corrompre un officier afin de l'autoriser à être transféré dans une garnison d'Alep. Envoyé dans la zone industrielle de Cheikh Najjar au sein du bataillon 93, il parvient à corrompre des miliciens irakiens cette fois, pour 1 million et demi de livres amassées par des amis, et parvient à se rendre à Nubul, un village majoritairement chiite. Il ne lui reste plus qu'à passer le checkpoint des forces kurdes du YPG (Unités démocratiques du peuple). Mais dépourvu de papiers d'identité qui lui ont été confisqués, il risque de se retrouver prisonnier à nouveau. « Risque que j'étais prêt à prendre. Je préfère rester 10 ans dans leurs geôles qu'une journée dans celles du régime », confie-t-il. Le dissident, ex-soldat du régime en fuite, parvient à convaincre les Kurdes de le laisser passer dans les territoires contrôlés par l'ASL. Convaincus comme les autres, grâce à un gros bakchiche. « Sauf qu'ils ont été très gentils avec moi m'accompagnant même en jeep jusqu'au village où je devais me rendre », dit-il. Une fois en territoire ami, dans le petit village de Qah, juste avant la frontière ouest avec la Turquie, Anouar sent un poids se retirer de sa poitrine. « Je suis sorti de la mort et je suis né de nouveau », confie-t-il, visiblement ému au téléphone. Le fils de la famille est revenu chez les siens il y a un mois. « C'était comme dans une série télévisée dramatique, on pleurait tous et on ne voulait plus se quitter », plaisante-t-il.

« J'ai toujours imaginé que je trouverai la mort lors d'une bataille, avec une balle qui me transperce la poitrine. J'aurais préféré être enterré à Alep plutôt que de vivre cette humiliation. Mais je dois aujourd'hui me reconstruire. » Les souvenirs de son séjour en prison ne cessent de le hanter. Au-delà des séquelles psychologiques, l'anesthésiste vit aujourd'hui avec un disque et plusieurs vertèbres déplacées, qui nécessitent une opération. Certaines personnes de son entourage ne lui adressent plus la parole. « J'ai été lâche parce que j'ai eu peur et mes amis m'en veulent de les avoir trahis en fuyant Alep assiégée... Mais j'espère qu'ils me pardonneront un jour... » lâche-t-il.

 

 

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Fredy Hakim

La guerre en Syrie est finie. Bashar el Assad n'est pas tombé! Ceux qui ont fêté sa chute par anticipation doivent revoir douloureusement leurs positions et remercier Dieu que les plans saoudiens, qataris et autres ont échoué pour le plus grand bien du Liban et de la Syrie.

Chady

Comme il l'a tres bien dit, les combattants du hezbollah ne sont pas comme ca, animés par l'amour de Dieu, ils combattent avec un coeur de lion. Le probleme c'est qu'on combat des barbares, aux côtés d'autres barbares.. c'est triste qu'on ait a en arriver là

Ma Fi Metlo

C'est vrai que ces "bourreaux" n'avaient pas besoin de les obliger à dire ça !

Il n'est en fait qu'un simple héros qui a sauvé la Syrie des griffes des bactéries wahabites envoyées avec la complicité des sionisto-européens .

Pas un Dieu quand même !

Chammas frederico

Aucun commentaire ne serait à la mesure des drames effroyables
Des violences inouïes...dépassant meme les tortures des camps nazis

Bustros Mitri

En quoi ce récit est-Il différent des rescapés d'Auchwitz?

Eleni Caridopoulou

Il faut que Mr Macron lise ça car il sympatise Bachar El Assad

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

L,ONU NE PERMETTRA POINT AU LIBAN DE RAPATRIER DES REFUGIES ...VERS LES PROBABLES ABATTOIRS... SANS SON ACCORD PREALABLE AYANT GARANTI AVANT TOUT LEUR SECURITE !

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

ET DIRE QU,IL Y A DES GENS QUI SYMPATISENT ENCORE !

Assad Fakhouri

Hitler n'était qu'un amateur !!!!
Quand on pense que le Hezbollah est mêler à ces horreurs , cela me fait froid dans le dos d'imaginer le retour de ces "grands" guerriers au Liban !!
J'apprends qu'il existe un Dieu de l'horreur
admiré et protégé par l'Iran et la Russie qui nous font la morale
L'homme est le plus grand prédateur sur cette terre, mais là il se surpasse

Bery tus

et imaginez vous que des histoires comme ca il y en a des milliers !!

HABIBI FRANCAIS

Quel recit tant terrible et poignant a la fois....comment est ce posible vivre autant de cruautes en 2017....?l humanite est tombee bien bas...ce jeune ANOUAR est un heros et on lui souhaite toute la meilleure chance du monde maintenant qu il est sorti de cet enfer.

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