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Moyen Orient et Monde

« Lorsqu’on traverse la Syrie aujourd’hui, c’est comme si on passait d’un pays à l’autre »

Témoignage

Ahmad el-Ahmad est un rescapé d'Alep. En tentant sa chance vers la Turquie, il a été fait prisonnier par les Kurdes.

21/09/2017

« Que je vive en Europe, en Turquie ou même dans le rif d'Alep, je serai toujours un étranger. »
Ahmad el-Ahmad est un déraciné d'Alep. Il y a un an, il témoignait auprès de L'Orient-Le Jour de la vie quotidienne dans les quartiers de la grande ville du Nord syrien, assiégée par les troupes du régime et ses alliés. Ahmad et sa femme, Raghad, alors enceinte de jumeaux (sur)vivaient autant que faire se peut sous les bombes, déménageant plus de cinq fois, au gré de l'avancée des soldats de Bachar el-Assad. Mais deux jours avant l'accord d'évacuation de la ville, conclu le 13 décembre 2016, l'un des deux nouveau-nés mourrait, tué par un obus. Il n'avait pas une semaine. En état de choc, la jeune famille dut enterrer son enfant en toute hâte et s'échapper d'Alep. Elle se rend à Azaz, village sous contrôle de l'Armée syrienne libre, proche de la frontière avec la Turquie, où elle n'entendra plus « ce bruit d'avions » qui la terrorise. À Azaz, la famille se rend toutefois rapidement compte qu'elle ne tiendra pas longtemps, tant la vie y est chère. Ahmad peine à trouver un emploi. Il était en dernière année de droit à la fac quand la révolution a éclaté en 2011. « On s'est dit que c'était à nouveau le moment de partir. Refaire notre vie à trois. Reprendre mes études aussi et peut-être apprendre le turc », confie Ahmad aujourd'hui. Traverser la frontière, si proche, illégalement, pour rejoindre leur famille en Turquie, lui coûterait des sommes folles. « 3 000 dollars par personne », dit-il, montant qu'il ne possède pas. La seconde option envisageable est de se rendre dans le gouvernorat d'Idleb, plus à l'Ouest, et de tenter leur chance au poste-frontière de Bab el-Hawa. Le 11 juin 2017 à 8h, Ahmad, sa femme et son fils quittent Azaz incognito. Un premier arrêt se fait à Maryamein, un village frontière entre le territoire sous contrôle de l'Armée syrienne libre (ASL) et le canton de Afrin, dans la partie occidentale du Rojava kurde. L'épouse d'Ahmad et le bébé empruntent la file destinée aux femmes, afin de s'acquitter d'une taxe de passage de 4$, qui part dans les caisses du Rojava. Les plus pressés réussissent parfois à corrompre les soldats kurdes pour quelques dizaines de dollars. Les camions de marchandises, eux, paient jusqu'à 100 dollars pour pouvoir transiter normalement.

Alors qu'il se trouve dans la file des hommes, Ahmad est interpellé et emmené dans une sorte de hangar, où patientent des jeunes assis face aux murs, sur des chaises, chacune espacée de 10 mètres, pendant qu'un inspecteur « épluche » leurs documents sur son ordinateur. Ahmad, confiant, sait qu'il n'a rien à se reprocher. « Ce doit être une erreur », se dit-il.

 

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Soldate kurde
Une heure passe et l'angoisse monte. Un garde accepte de l'escorter auprès de sa femme qui l'attend, fébrile, à l'extérieur. Toute tentative de fuite est impossible. Des dizaines de gardes encerclent le périmètre. Ahmad exhorte Raghad de se rendre chez sa sœur dans le rif d'Idleb. Elle refuse, en larmes, de le laisser à la merci des soldats. « Je te rejoins dans quelques heures », lui dit-il, lorsqu'elle accepte enfin de partir. Ahmad est, lui, renvoyé sur sa chaise. Quatre à cinq heures s'écoulent. En plein mois de ramadan, dans ce grand entrepôt, le jeune homme commence à perdre les nerfs, tout comme les autres hommes réunis, en attente de connaître leur sort. Les minutes paraissent interminables. Au bout de la salle, un petit teigneux des forces de sécurité de la police du Rojava, les Assayech, est assis derrière son bureau devant des dizaines de pièces d'identité.

C'est au tour d'Ahmad de se présenter enfin à lui. L'inspecteur, « très laid et très vicieux », décrit Ahmad, lui confisque son portable pour en examiner toutes les données sur son ordinateur. « Mais il y a des choses personnelles, monsieur », lui dit-il. « Il n'y a rien de personnel ici, de quoi tu te mêles. Ferme-la », lui rétorque-t-il violemment. Ce dernier s'attend peut-être à trouver une photo d'Ahmad en treillis, arme au poing. « La "pire" des photos qu'il pouvait trouver, c'était celle de ma femme, ou de ma famille », raconte Ahmad, qui avait notamment pris soin d'effacer toutes ses conversations sur WhatsApp, avant de quitter Azaz. Trente minutes plus tard, le verdict tombe. Pour les policiers kurdes, il n'y a pas de doute, le jeune Alépin travaille pour le service de communication de Jabha el-Chamiya (Front du Levant), qui regroupe plusieurs factions rebelles du gouvernorat d'Alep. Ahmad tombe des nues. Il nie. S'offusque. « Dans notre fichier, tu es recherché. On va t'envoyer au crachoir. Et si tu n'avoues pas, on usera d'autres moyens », lâche l'officier. Après des supplications et des doutes, Ahmad est finalement renvoyé sur sa chaise, pour une double vérification. Une jeune soldate kurde s'apitoie sur le sort du jeune homme à lunettes, plus vraisemblablement étudiant que milicien. « Elle était très douce et très respectueuse. Elle m'a dit qu'ils n'avaient rien contre moi et qu'elle allait voir ce qu'elle pouvait faire », raconte-t-il. En vain.

 

Odeur nauséabonde
Cinq heures s'écoulent, puis le jeune homme est jeté menotté et les yeux bandés dans un van, vers une destination inconnue.

À l'arrivée, il se voit confisquer tous ses effets personnels. Ses papiers d'identité, son portable, toutes ses économies, ses vêtements, son diplôme du bac et les papiers de la fac de droit. « Ils m'ont demandé de me déshabiller, mais, comme je refusais, ils m'ont insulté et menacé de me battre, avant que je ne cède, dit-il. C'était le moment le plus humiliant de ma vie. » Il est ensuite jeté dans une cellule sans éclairage, située dans un sous-sol lugubre, où s'entassent une cinquantaine de jeunes hommes. Ses premières pensées sont pour sa femme Raghad et son fils. Ont-ils trouvé la maison de sa sœur ? Le ventre vide depuis le matin et terrorisé à l'idée que les Kurdes le livrent au régime, Ahmad n'entend pas ses codétenus qui s'empressent de lui poser des questions : « Tu travailles pour quel groupe armé toi ? » Affaibli et totalement abasourdi, Ahmad ne répond pas, se recroqueville sur lui-même et s'endort profondément.

Cinq heures plus tard, le réveil est douloureux. Il est bien là, au milieu des autres, dans ce cachot insalubre. La chaleur étouffante du mois de juin empêche la plupart d'entre eux de dormir la nuit. L'odeur qui s'y dégage réveillerait un mort. Certains se grattent jusqu'au sang. D'autres pleurent dans leur coin. Si la plupart sont accusés d'avoir été liés à l'ASL, les autres affichent la même incompréhension et un sentiment d'injustice. Une simple photo dans leur portable a pu les envoyer au cachot. Certains parviennent à dealer des paquets de cigarettes. Les deux repas par jour se composent d'un peu de riz ou de boulgour, ration juste suffisante « pour ne pas mourir ». Les minutes semblent une éternité, et tous les souvenirs d'Ahmad défilent : son enfance, ses études, Alep, le siège, la fuite... Il écoute les histoires des autres et sympathise avec certains. Et pense à sa famille qui le croit certainement déjà mort...

« Nous, au moins, on se comporte bien, lancent les gardes kurdes, nous sommes mieux que le régime et vous autres rebelles réunis. Nous sommes unis, alors que vous avez mille et un groupes, et vous vous tirez dans les pattes », lance un garde, proposant même à certains, suffisamment dociles, de rejoindre leurs rangs.

 

(Lire aussi : « À Idleb, Fateh el-Cham fait tout pour ne pas avoir l’image de Daech »)

 

 

Ni avocats ni juges
Six jours plus tard, Ahmad est appelé pour l'interrogatoire. « J'ai traversé un couloir, les yeux bandés, en n'espérant qu'une chose : qu'ils ne me livrent pas au régime, sinon c'était la mort assurée. » Les forces kurdes syriennes et celles du régime ont collaboré dans le passé, notamment lors de la bataille d'Alep. Arrivé devant les policiers, Ahmad nie à nouveau les charges portées contre lui. « Vous n'avez aucune preuve de ce que vous avancez, je veux voir un avocat », hurle l'ancien étudiant en droit à ses accusateurs qui s'esclaffent.
« Menteur », « On va te faire la peau », « Personne n'a demandé après toi », « On va te mettre au mitard », lui lancent les Assayech, qui parlent kurde entre eux. Même scène quelques jours plus tard. « On te gardera 10 ans, 15 ans, jusqu'à que tu craches... »
Le soir de la fête du Fitr ressemble à tous les autres soirs. La tristesse en plus de ne pas célébrer la fête avec la famille.

Trente jours plus tard, Ahmad est à nouveau jeté dans un pick-up, les yeux bandés et conduit dans un autre lieu de détention, situé à quelques deux heures de route. « Je chuchotais aux autres : "On va mourir", "Ils nous livrent au régime ?" "Est-ce qu'on va revoir nos familles ?" « C'étaient les pires minutes pour moi », raconte-t-il. L'obsession d'être livré aux soldats d'Assad le hante tellement qu'il ne songe presque pas à ceux qui le détiennent alors. Menotté à lui, Younès, un adolescent de 15 ans, originaire d'al-Bayada, un quartier de Homs, pour qui il se prend de pitié. Son tort ? Avoir un frère aîné combattant dans l'ASL. Les deux compagnons d'infortune sont jetés dans la même cellule de 4 mètres carrés, entièrement vide. Ils apprennent vite qu'ils se trouvent dans la « Black Prison », uniquement réservée aux détenus liés à l'ASL. Les conditions y sont plus rudes que dans l'autre prison. Ahmad dort à même le sol, dans les mêmes vêtements qu'il remet chaque matin, et ne peut aller aux toilettes que deux fois par jour. Ses gardiens lui permettent toutefois de fumer une cigarette matin et soir. Sans jamais voir le soleil. Ses voisins de cellule sont parfois emmenés aux aveux en pleine nuit. Ahmad entend à travers les murs de béton raconter qu'ils ont été frappés. Jamais trop fort. Juste ce qu'il faut pour avouer. Lui n'aura pas reçu une seule claque. Deux jours plus tard, Younès quitte la cellule, laissant Ahmad seul à ses tourments. Pendant ce temps, sa famille s'active, en tentant de faire jouer ses appuis. Sans résultat.

« Je n'oublierai jamais ces 13 jours dans cette prison », dit-il. Au 13e jour, il est enfin relâché, conduit, une dernière fois, les mains entravées et les yeux bandés, jusqu'à la porte de sortie. On lui rend toutes ses affaires. Sauf son chargeur portatif, et quelques T-shirts. « Vous m'avez gardé 43 jours pour rien ! J'ai été traité comme un criminel », ose-t-il hurler, de rage. « C'est la procédure. T'as de la chance d'avoir été pris par nous et pas par le régime. Eux, ils t'auraient tué », répond, laconique, un officier.

Sa seule inquiétude est alors de savoir si sa famille est en vie. En voyant un « last seen » datant de la veille, sur le compte WhatsApp de Raghad, Ahmad ne peut contenir sa joie. Il appelle son père via « video call », pour lui annoncer qu'il va bien. « Pour la première fois de ma vie, je l'ai vu pleurer », dit-il. Ce 24 juillet ressemble étrangement à ce jour glacial de décembre 2016 lorsqu'il a été chassé d'Alep assiégée. Après être arrivé en lieu sûr, après avoir étreint sa femme et son fils, il se jette sur la nourriture, mais ne parvient pas, trois jours durant, à trouver le sommeil. Les jours qui suivent, il préfère le sol au sommier, qu'il ne trouve pas confortable. « Lorsqu'on traverse la Syrie aujourd'hui, c'est comme si on passait d'un pays à l'autre. Vous traversez une "frontière", vous pouvez finir au cachot », confie Ahmad, qui espère désormais pouvoir quitter la Syrie au plus vite.

 

 

 

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