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Économie

Des manufacturiers miraculés font revivre les ateliers d’Alep

Focus

Les pertes subies pendant la guerre par l'ex-capitale économique de Syrie ont été estimées à plus de 55 milliards de dollars.

OLJ/Rana MOUSSAOUI/AFP
07/07/2017

Dans un atelier de Kallassé, ex-quartier rebelle à Alep, Karam contemple mi-amer mi-souriant une de ses machines faire fondre puis mouler des granulés de plastique, éjectés ensuite sous la forme de corbeilles et de bacs.

« J'avais 30 machines, j'en ai gardé cinq. Et j'ai perdu un million et demi de dollars quand mon dépôt hors de la ville a brûlé », raconte Karam dans son bureau, au deuxième étage d'un bâtiment resté miraculeusement intact pendant quatre ans de guerre à Alep. « Mais, grâce à Dieu, mes pertes sont supportables alors que d'autres ont tout perdu », assure cet homme de 40 ans qui a relancé son activité quelques mois après la reprise par l'armée de l'est d'Alep, l'ancien fief des ennemis du régime, en décembre.

Le quartier de Kallassé fait partie de 17 zones industrielles disséminées dans et autour de la deuxième ville de Syrie et dont la plupart étaient tombées très vite aux mains des rebelles en 2012. Six mois après la fin des combats, le secteur oriental de la ville reste un véritable champ de ruines avec des monticules de gravats, des rues bordées d'immeubles effondrés et des vitres soufflées. Les pertes ont été estimées à plus de 55 milliards de dollars, selon la Chambre d'industrie d'Alep.

 

« Gardiens du métier »
Sur les 1 326 petites et moyennes entreprises à Kallassé, quelque 200 ont redémarré, d'après des chiffres officiels, avec des moyens bien moindres.

« J'avais 70 employés, je n'en ai plus que cinq. Les jeunes sont partis », explique Karam, qui souhaite garder l'anonymat. « Nous travaillions 24 heures sur 24 contre 11 heures aujourd'hui en raison de la cherté du mazout », ajoute le manufacturier qui dit payer 60 dollars par jour pour 200 litres de carburant.
Karam ne confectionne plus que 6 000 pièces par mois, contre 60 000 auparavant. « On écoulait 70 % de notre marchandise en Irak, en Jordanie et au Koweït. Aujourd'hui, on n'exporte plus rien », dit-il.

Magd al-Naassani est un autre de ces industriels « rescapés ». Dans son atelier de textile de Kallassé, des bobines tournent à toute vitesse au-dessus d'une machine automatisée de filature. En face, sont entreposés quelques dizaines de sacs enveloppant des produits textiles.

Activité ancestrale à Alep, le textile représentait 60 % de la production manufacturière de cette ville située sur l'ancienne route de la soie. « Nous sommes les gardiens de ce métier », affirme Magd, la voix grave.
Comme Karam, il doit s'adapter à une nouvelle réalité : « Nous vendions aux usines de fabrication de vêtements six tonnes de textile par semaine. Aujourd'hui, on en vend à peine 800 kilos. » « J'avais un autre atelier à Khan el-Assal (un secteur aux mains des rebelles, NDLR). Je ne sais pas ce qui est advenu du local », regrette-t-il.

Pour Nadim Atrache, président du comité de la zone industrielle de Kallassé, Alep était « la mère de l'industrie textile en Syrie et dans le monde arabe ». D'après lui, « si l'État et les organisations internationales apportent de l'aide, 70 % des ateliers de Kallassé referont surface en un an ».

 

Silence de mort à Layramoun
Ailleurs à Alep, l'optimisme n'est guère de mise. Si l'activité reprend aussi dans la grande cité industrielle de Cheikh Najjar, au nord-est d'Alep, le secteur industriel de Layramoun, à la périphérie nord-ouest, offre le tableau contraire. Le lieu, théâtre de combats acharnés entre régime et insurgés, ressemble à un cimetière d'ateliers où plane un silence de mort.

« À Layramoun, 85 % des ateliers – plus d'un millier – ont été complètement détruits », assure Bassel Nasri, adjoint du président de la Chambre d'industrie d'Alep. « Ceux qui entament des travaux de rénovation se comptent sur le bout des doigts », dit ce responsable avant de préciser : « Les machines ici coûtent des dizaines de milliers de dollars. »

L'intérieur de l'atelier de textile « Richi et Kaway » offre un spectacle désolant de machines empoussiérées et de toitures défoncées par les bombardements. Les autorités accusent les rebelles d'avoir volé les générateurs, les filtres et les tableaux électroniques des machines pour les vendre à leur allié turc.
« Ce ne sont plus des machines, c'est de la ferraille », déplore Wahid, le technicien en chef. « Quand je suis revenu ici pour la première fois, j'étais sous le choc, je n'ai pas reconnu les outils que j'avais fait fonctionner pendant 20 ans. »

À ses côtés, des ouvriers tentent de déblayer les gravats. « C'est à pleurer », commente un industriel venu visiter les lieux.

 

 

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