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Liban

La vendetta au Liban, ou lorsque les morts tuent...

Société

Lorsque l'État s'affaiblit ou la justice prend son temps, les lois tribales refont leur apparition. « L'Orient-Le Jour » rouvre le dossier de la vendetta au Liban dans une série d'articles analysant ce phénomène social d'un autre âge.

06/07/2017

La vendetta, cette tradition qui veut que seul le sang puisse laver l'affront d'un meurtre ayant visé un membre d'un clan familial ou d'une tribu, est loin d'être réduite au Liban au stade de « folklore » tombé en désuétude. Au pays du Cèdre, cette pratique sociale, d'un autre âge, revient en certaines circonstances sur le devant de la scène.

Dans la nuit du mardi 20 juin, Mohammad Ali Radi, un jeune homme de 21 ans, a été tué à Maarboun, à Baalbeck. Mohammad était un officier de l'armée libanaise à qui on avait assigné, en janvier dernier, la tâche d'intercepter un véhicule de type Range Rover qui devait passer par le barrage, un soir où il était de service. Refusant de se conformer aux ordres des militaires ce soir-là, trois jeunes à bord du véhicule suspect ont ouvert le feu sur les officiers qui ont aussitôt riposté, tuant l'un d'eux, Ali Dandach. Le meurtre de Mohammad Ali Radi, cinq mois plus tard, serait un acte de vengeance de la part des proches de Dandach.

Ismaïl Zeaïter a, lui, été tué le 6 juin, à l'entrée de l'immeuble où il habitait avec sa famille, à Rayack. En 2006, Ismaïl avait tué son cousin, Sadek Ali Saadallah. Il en avait payé le prix en purgeant une peine de onze ans de prison. La justice rendue par l'État libanais à la famille du cousin n'a apparemment pas été suffisante. Deux mois après sa libération, Ismaïl, qui pensait avoir échappé à l'application de la loi « tribale », avait rendez-vous avec la mort. Il rentrait d'un rendez-vous chez le médecin lorsque ses proches, identifiés par sa fille au moment des faits, lui ont tiré dessus. Il n'a pas survécu à la balle logée dans sa tête.

Aux quatre coins du monde, et depuis la nuit des temps, les êtres humains tuent. Mais ce qu'on appelle « les morts qui tuent », c'est-à-dire les meurtres à caractère vindicatif, est particulier à certaines sociétés, dont la société libanaise, où les traditions tribales restent profondément ancrées dans certaines régions du pays. Ce phénomène entre dans les mœurs sociales de la Montagne et des zones périphériques, notamment, et son maintien s'explique surtout par le fait qu'en dépit de l'évolution de la société libanaise, celle-ci reste attachée à certaines traditions dont elle n'arrive pas à se départir. Des sociologues soulignent à ce sujet que le Liban « est un État entre deux ordres, l'ordre de la tribu et l'ordre moderne », et relèvent dans ce contexte, non sans inquiétude, un retour vers le tribal.

 

Explication sociologique
Pour bien comprendre les vendettas, une explication sociologique s'impose. Massoud Younès, sociologue et auteur de l'ouvrage Ces morts qui nous tuent.La vengeance du sang dans la société libanaise contemporaine, distingue trois étapes essentielles dans l'histoire de l'humanité : la société primitive, la société clanique ou tribale et la société de droit ou de citoyenneté.

« Les membres de la société primitive n'ont pas de chef, explique M. Younès. Une gestion collective de la vie est instaurée dans le sens où il n'existe pas de séparation entre ceux qui ont le pouvoir et ceux qui ne l'ont pas. Par conséquent, la société primitive ne connaît pas de vengeances, mais des guerres avec les autres groupes. »

L'expert oppose la société primitive à la société tribale en ce sens que la seconde connaît un certain pouvoir détenu par une entité (tribu, famille etc.). Selon M. Younès, la société clanique ou tribale est une société de vengeance par excellence. « Tout d'abord, il faut qu'il existe un pouvoir ou un rapport au droit qui sanctionne, indique-t-il. Pour qu'il y ait une justice, quelle qu'elle soit, il faut qu'il y ait déjà une autorité quelconque. La notion de sanction y est donc présente. »

Par ailleurs, l'État dans son sens moderne, tel que le présente Massoud Younès, est nouveau. « La société de droit est la société dans laquelle le monopole du pouvoir a régulé la société suivant des lois bien établies, formulées par des codes ou par des coutumes », précise-t-il.

Où en est la société libanaise dans cette classification ? M. Younès estime que le Liban est un État entre deux ordres, l'ordre de la tribu et l'ordre moderne. Cela ne veut pas nécessairement dire que le Liban connaît actuellement une phase de transition d'un ordre à l'autre, en mouvement crescendo, et que la société sera bientôt qualifiée de « moderne ». « S'il faudrait parler d'une transition, je dirais qu'il s'agit plutôt d'un chemin emprunté à l'envers : une société qui part de l'ordre moderne pour mieux s'ancrer dans l'ordre tribal », déclare M. Younès, sur un ton pessimiste.

Et d'ajouter : « Les leaders d'aujourd'hui, dont certains sont désignés comme étant les "seigneurs de la guerre", ressemblent plus à des chefs claniques qu'à des hommes d'État. » Pour plus de précision, l'expert affirme que « la société libanaise est un amalgame de deux ordres, clanique et confessionnel, au sein d'un État qui se veut un État de droit ».

 

(Lire aussi : « Le phénomène des armes individuelles doit être rapidement réglé », insiste Bkerké)


La vendetta, ou la « reprise de sang »

Pourquoi la vendetta est-elle pratiquée ? Dans une société où l'État a un pouvoir mais n'en a pas le monopole, l'action de se faire justice soi-même continuera à exister. De par leur pouvoir et leur autorité, les clans ou les tribus chercheront à infliger au coupable une sanction émanant de leur part.

« C'est pourquoi il est très fréquent de voir un criminel tué par les parents de la victime même après avoir passé dix ans ou plus en prison », explique le sociologue Chawki Douaihy, avant d'ajouter : « Dans une société comme la nôtre, la justice assurée par l'État est jugée déficiente ou manquante, d'où la nécessité d'intervenir personnellement. »

Pour Massoud Younès, la vendetta est avant tout un rapport social. « Il s'agit d'un système d'échange très singulier, celui de l'échange des morts », souligne-t-il. « Dans nos sociétés, ce sont les relations primaires qui dominent, entre les tribus, les clans et les communautés mais également au sein de chacune de ces entités », poursuit l'expert.

Au Liban, aucune étude exhaustive n'a été menée sur l'historique de la vendetta. Et pourtant, il va sans dire que cette pratique remonte à très loin dans l'histoire. Preuve en est, le « droit » de la vendetta est lui aussi codé par la tradition et par les coutumes. « La vendetta est codée pour que l'agression ne dégénère pas en un cycle, pour qu'elle n'entraîne pas un anéantissement mutuel des clans concernés », relève M. Younès.

Cet échange, qui a ses règles et ses normes, a aussi ses rituels. La famille de la victime n'exprime sa douleur et son chagrin que lorsque la victime est vengée. Ainsi, les hommes ne se rasent pas et laissent leur barbe pousser et les femmes ne mettent pas le noir pour montrer qu'elles ne porteront le deuil que lorsque leur cher sera vengé.

 

Tant que l'État ne jouera pas son rôle...
La pratique de la vendetta, qui reste illégale au Liban, dépend étroitement de l'autorité étatique. En d'autres termes, plus l'institution étatique est affaiblie, plus le clan sera fort et plus la vendetta sera présente.

Le droit libanais, précisément le code pénal, dans ses articles 429 et 430, interdit de se faire justice soi-même. Pourtant, la pratique de la vendetta existe bel et bien. Philomène Nasr, professeure de droit pénal, commente : « Lorsque l'État fait défaut, lorsqu'il abdique, la vendetta fait son ultime come-back. »

« Avant 1983, le juge avait l'habitude de considérer la vengeance comme un mobile honorable » pour un crime, indique la pénaliste. En 1983, un alinéa vient s'ajouter comme suit à l'article 193 du code pénal définissant le mobile honorable : « Le mobile est honorable s'il se distingue par la magnanimité et la noblesse, s'il est dépourvu d'égoïsme et de considérations personnelles, et de bénéfices matériels. » « Ne pouvant déterminer ou prouver si un acte est dépourvu d'égoïsme ou distingué par la noblesse, le juge ne peut plus recourir au mobile honorable afin d'atténuer la responsabilité du criminel », explique-t-elle.

« Par contre, reconnaissant le pouvoir de l'éducation et des "valeurs" inculquées aux individus dès le bas âge, l'article 228 prend en considération la contrainte morale qui atténue la responsabilité, précise Mme Nasr. Ainsi, une personne ayant vécu tout au long de sa vie dans une ville et ayant commis la vendetta ne sera pas jugée de la même manière qu'une personne ayant commis le même crime mais qui aurait vécu dans des régions où la vengeance est considérée comme étant un devoir. » Cela est dicté par le principe de l'individualisation de la peine qui consiste à doser la sanction en fonction de la personne du délinquant et non seulement de l'infraction commise.

Commentant les dernières pratiques de vendetta, Mme Nasr affirme que « le corps judiciaire libanais est de plus en plus considéré comme étant clément, et insuffisamment rapide à trancher les cas, ce qui laisse le temps aux parents de la victime de mijoter leur vengeance et de passer eux-mêmes à l'acte ».

Sur ce plan, M. Younès rappelle l'histoire de Maarouf Hamieh, père du soldat Mahmoud Hamieh, exécuté par al-Nosra en septembre 2014 et qui avait revendiqué, au nom de la famille, l'assassinat, le 24 mai 2016, du neveu du cheikh salafiste, Mohammad Houjeiry, alias Abou Takiyé, qui était connu pour être proche des jihadistes d'al-Nosra.
« M. Hamieh est le père d'un officier, donc d'une personne qui fait très étroitement partie de l'establishment. Le fait qu'il ait recours à la vendetta au lieu de la justice de l'État pour lequel son enfant est mort est en soi un signe dangereux de la dissolution des institutions de l'État en raison des politiques adoptées », avertit M. Younès.

Prochain article : le témoignage de Maarouf Hamieh

 

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Les parents de la petite Lamis, victime d’une balle perdue, veulent quitter le pays

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Saliba Nouhad

Vous avez mis le doigt sur cette plaie mortelle qui détruit notre pays qui n'en est pas un.
Un ramassis de tribus, de clans familiaux, mélangé en plus avec 17 communautés religieuses, qui remonte à des siècles, des minorités aux mentalités médiévales qui perdurent jusqu'à ce jour, perpétuées par nos prétendus politiciens qui sont en majorité des chefs de tribus, des seigneurs de guerre, des féodaux qui ne veulent pas que les choses changent...
Seul intermède, notre colonisation occidentale, qui a permis une modernisation de façade, une meilleure éducation des élites, un semblant d'état de droit, mais depuis la fin de la guerre, chassez le naturel et il revient au galop...
Le citoyen Libanais n'existe pas: tout le monde se reconnaît par son appartenance à un village, une région où il se retrouve protégé en cas de pépins, et n'a aucune confiance dans le pseudo-état pour recouvrer ses droits...
Les seuls qui n'appartenaient plus à ce système ont malheureusement quitté le pays pour de meilleurs cieux...
Malheureusement, on comprend l'état de régression morale, les vendettas, les crimes gratuits et l'insécurité de tous les jours qui perdurent et ce n'est pas de sitôt que ça va changer dans une région qui s'entre-déchire.

IMB a SPO

Le Liban? Ce n'est pas une Nation, mais un ramassis de tribus sauvages. Le gouvernement? Aussi un ramassis de politiciens de (tres petites) envergures....

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

MEME LES TRIBUS ONT DES APPARTENANCES ET DE LA COUVERTURE POLITIQUE... ET LA JUSTICE SUBIT DES INTERVENTIONS POLITIQUES... D,OU L,EXPLOSION DES VENDETTAS ET DE LA CRIMINALITE EN GENERAL !

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