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Liban

Joseph Abou Khalil, mémoire vivante du Liban, du mandat à nos jours

Le portrait de la semaine

Survol du parcours du « fils spirituel » du fondateur des Kataëb, témoin de l'action de trois générations de la famille Gemayel.

Yara ABI AKL | OLJ
03/07/2017

Il a été acteur dynamique des principales phases de l'histoire contemporaine du Liban, de l'époque du mandat français jusqu'à nos jours. Il a été le témoin privilégié de l'action nationale menée par les trois générations de la famille Gemayel. Âgé aujourd'hui de 92 ans, actuellement vice-président du parti Kataëb, Joseph Abou Khalil – d'une vitalité et d'une lucidité hors du commun pour une personne de son âge – est en quelque sorte la mémoire vivante du Liban. L'un des fondateurs de la Voix du Liban, dans le sillage des troubles internes de 1958, puis rédacteur en chef du quotidien Kataëb al-Amal durant la guerre libanaise enclenchée en 1975, il est souvent qualifié de « fils spirituel » de Pierre Gemayel, fondateur du parti Kataëb, fondé en 1936.

Tout a commencé peu avant l'indépendance de 1943, lorsque Joseph Abou Khalil, alors âgé de 16 ans, prend part aux manifestations organisées à l'époque par les Kataëb et les Najjadé pour réclamer l'indépendance du Liban. « C'est dans la rue que j'ai eu mon premier contact avec le fondateur du parti », se souvient M. Abou Khalil sur un ton nostalgique. « J'ai été surtout attiré par son charisme sans égal, d'autant qu'il dirigeait un parti qui incarnait une force et une dignité auxquelles aspirait une nouvelle génération de jeunes », poursuit-il.

L'image de Pierre Gemayel « leader charismatique et symbole d'une force et d'une cause justes » est restée gravée dans la mémoire (toujours aussi vive) de Joseph Abou Khalil. Mais il a fallu attendre 1957 pour que les chemins des deux hommes se croisent à nouveau. « Je travaillais à la compagnie d'électricité du Liban et je publiais une revue que je distribuais à mes collègues, révèle-t-il. Pierre Gemayel, alors pharmacien, a eu écho de la revue et m'a convoqué à son officine. » Le premier contact entre les deux hommes est établi.
Joseph Abou Khalil a trouvé en la personne de Gemayel un modèle à suivre. De son côté, le fondateur des Kataëb a vu en ce journaliste un partenaire, un conseiller, mais surtout un complice. Aussi Joseph Abou Khalil n'a pas tardé à montrer qu'il méritait la précieuse confiance de son mentor. En 1958, il crée avec son ami Salim Sader la Voix du Liban.

Les éditoriaux et déclarations quotidiennes

Pierre Gemayel nomme alors M. Abou Khalil secrétaire général adjoint du parti. La relation entre les deux hommes prend une nouvelle dimension humaine et politique. « Nos rapports se sont renforcés à la faveur de nos longues réunions visant à écrire les déclarations quotidiennes de cheikh Pierre, précise Abou Khalil. Je suis le fils spirituel de Pierre Gemayel. Je lui dois tout, notamment les valeurs politiques auxquelles je crois. Il me disait que la meilleure qualité, c'est l'honnêteté. Ce slogan était son maître-mot qu'il m'a transmis. »
À mesure de l'accroissement du rôle des Kataëb, Joseph Abou Khalil voit sa place au sein du parti prendre une nouvelle dimension. Progressivement, il s'affirme comme le penseur du parti, encadrant ainsi son action politique. Une tâche qu'il remplit notamment en tant que rédacteur en chef d'al-Amal. Les députés et ministres Kataëb lisaient ses éditoriaux (la rubrique quotidienne « La récolte des jours ») pour se faire une idée de la position du parti concernant les sujets marquant l'actualité quotidienne.
Malgré la disparition de Pierre Gemayel, en août 1984, M. Abou Khalil ressent toujours, jusqu'à aujourd'hui, l'impact que le fondateur du parti a eu sur lui. « J'ai encore beaucoup d'estime pour lui, et j'aime parler de lui jusqu'à présent », dit-il d'un ton nostalgique.

Conseiller politique de Bachir

Mais ce parcours atypique ne s'arrêtera pas en août 1984. Il s'étendra, au fil des ans et des décennies, aux héritiers politiques du fondateur des Kataëb, englobant les trois générations de la famille Gemayel.
Joseph Abou Khalil sera, notamment, l'un des plus proches conseillers de Bachir Gemayel. Travailler avec un leader aussi charismatique et hors du commun que le plus jeune président de la République libanaise n'était pas chose facile, « d'autant que Bachir aimait le risque, et de ce fait, nous avons été confrontés à la mort plusieurs fois pendant la guerre ».

Si l'écrasante majorité des Libanais ne peuvent oublier que le président Bachir Gemayel fut assassiné trois semaines après son élection à la présidence de la République, en août 1982, d'autres, moins nombreux, se rappellent de sa visite (nocturne) en Israël, après son élection, en compagnie de Joseph Abou Khalil. Mais 35 ans plus tard, ce dernier préfère ne plus évoquer cette visite, « d'autant que les circonstances qui l'ont dictée n'existent plus ».

L'assassinat de Bachir Gemayel, le 14 septembre 1982, marque la fin d'une époque et conduit Amine, son frère aîné, au palais de Baabda. Avec lui, s'instaure un nouveau mode d'action politique. Mais une seule constante persiste : Joseph Abou Khalil est conseiller politique du chef de l'État. Le président Amine Gemayel prend moins de risques que son frère. « Il préfère le risque calculé et privilégie le dialogue », dit M. Abou Khalil.

Pierre et Samy Gemayel

Au terme de son mandat, Amine Gemayel est exilé avec sa famille à Paris. Son fils Pierre œuvre à assurer les conditions du retour de son père au Liban. Mais tel n'est pas son seul objectif. Ce jeune homme dynamique réussit à s'affirmer comme un leader charismatique et une idole pour une génération de jeunes, notamment lors des manifestations de mars 2005. Il sera toutefois lui aussi victime d'un assassinat politique, en novembre 2006, à Jdeidé, au cœur du Metn.

Joseph Abou Khalil garde de Pierre un très beau et touchant souvenir : « Pierre est comme un papillon qui survolait une rose et contre lequel on a brusquement ouvert le feu », souligne-t-il, sur un ton empreint d'émotion. Il évoque dans ce cadre les qualités du jeune leader, « qui a réussi, son sourire et son sens de l'humour aidant, à établir des liens avec les jeunes, créant ainsi un climat favorable à la réconciliation au sein des Kataëb ». « C'est Pierre qui avait rencontré Karim Pakradouni et s'était entendu avec lui sur l'unification du parti, sachant que M. Pakradouni était conscient que Pierre jouerait un grand rôle au sein du parti », indique M. Abou Khalil.

Le destin en a voulu autrement. Aujourd'hui, Samy Gemayel, député du Metn, préside aux destinées du parti Kataëb.
Quand il évoque sa collaboration avec Samy, un sourire de fierté et d'affection se dessine sur les lèvres de Joseph Abou Khalil : « Avec lui, je sens que cheikh Pierre est toujours en vie. Samy lui ressemble énormément, tant par sa profonde foi dans le Liban que par son honnêteté politique envers les gens. Il est tout aussi courageux. » En tant que vice-président du parti, M. Abou Khalil évalue le parcours de Samy Gemayel: « Un parcours sans faute. »
Au fil des décennies, Joseph Abou Khalil est resté le soldat de l'ombre du parti Kataëb, ce qui fait de lui une véritable mémoire vivante du Liban contemporain. Une mémoire qui n'a qu'un seul secret : le désir de Joseph Abou Khalil de « défier la mort », comme il tient à le souligner.


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Le Faucon Pèlerin

Je ne devais pas oublier Abou el-Henn qui avait son billet quotidien à gauche du "Men hissad el-ayyam" (De la récolte des jours". Abou-el-Henn fut assassiné en 1958 par des criminels partisans de l'Union syro-égyptienne.
Dont acte.

carlos achkar

Un autre grand homme, mon grand père maternel, Tanios Saba (4eme photo).

Le Faucon Pèlerin

"Men hissad al-Ayyam" (De la récolte des jours) faisait partie de notre petit-déjeuner le matin à côté de la "manqouche b'zaatar". Un éditorial en faveur de la liberté, de la souveraineté et de la grandeur de la patrie éternelle, le Liban.

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