Moyen Orient et Monde

À Riyad, l’heure n’est plus aux compromis

Focus
06/06/2017

Le Qatar a l'habitude d'être pointé du doigt par ses alliés du Golfe pour ses relations jugées trop cordiales avec l'Iran, mais également pour l'accueil presque chaleureux qu'il réserve à nombre de personnalités peu fréquentables du monde arabe. Doha a appris, au fil du temps, à maîtriser ses réactions face aux « coups de colère » du grand frère saoudien notamment. Mais cette fois, le petit émirat gazier est pris de court, et ne s'attendait probablement pas à une telle escalade en si peu de temps.

Inutile de le répéter, la visite du président américain Donald Trump à Riyad a marqué un tournant, une étape charnière dans la tête des dirigeants saoudiens. Il y a désormais comme une « avant » et un « après » Trump, et cette impression est confortée par la ligne éditoriale des principaux quotidiens publiés dans la péninsule Arabique. Ceux-ci rappellent tous les jours les retombées positives de cette alliance américano-saoudienne renouvelée, et la placent dans le cadre de la vision 2030 lancée par le roi Salmane d'Arabie, qui suppose un changement radical dans la manière dont l'économie est pensée dans le pays, à savoir s'éloigner des pétrodollars et se rapprocher – le plus possible – d'une économie de la connaissance, fondée notamment sur l'éducation et le coaching des jeunes. À l'instar de cette campagne gouvernementale dont les affiches inondent actuellement les espaces publicitaires du pays, et dans laquelle une question est posée aux jeunes : comment être leader ? Le projet, initié par le ministère de la Culture, se veut un laboratoire d'idées et un générateur de culture et d'innovations socioculturelles (https://edu.moe.gov.sa/riyadh/pages/default.aspx).

C'est donc un changement de direction que les autorités locales en Arabie souhaitent opérer en – extrême – douceur, certes, puisque les femmes sont encore mises à l'écart de pans entiers de la vie publique, et l'appui du président américain à la royauté saoudienne intervient dans un contexte difficile pour le pays. Cet appui est donc salutaire, et le roi Salmane semble avoir choisi de jouer le tout pour le tout cette fois. Enlisé au Yémen, économiquement fragile, il a peut-être l'espoir de redonner un nouveau souffle à la vague de fierté et de patriotisme qui avait déferlé sur son royaume lorsqu'il avait annoncé le début de l'opération militaire « Tempête décisive » au Yémen. L'heure n'est donc clairement plus aux compromis, surtout que le double jeu mené par le Qatar commence à devenir grossier. L'émirat s'est longtemps posé en fin stratège en termes de diplomatie, notamment sous le règne de Hamad ben Khalifa al-Thani. Mais depuis que son fils Tamim a repris le flambeau, cette finesse diplomatique que le pays s'est soigneusement construite et sur laquelle il a en quelque sorte fondé son image dans la région et sur le plan international s'est semble-t-il étiolée.

 

(Lire aussi : Quand le funambule qatari vacille, l'édito d'Emilie Sueur) 

 

 

L'épisode du hacking de l'agence qatarie d'information au lendemain de la visite de Donald Trump à Riyad a eu l'effet d'une douche froide pour les pays du Golfe, surtout pour l'Arabie qui pensait l'ère du double jeu qatari révolue. Le soutien affiché à l'Iran ainsi que l'annonce du retrait des ambassadeurs qataris d'un certain nombre de pays du Conseil de coopération du Golfe, même s'ils ont été publiés par des pirates informatiques, comme Doha continue de le soutenir, ont suscité l'ire de Riyad. Depuis, il ne se passe plus un jour sans que la presse et les médias locaux ne s'en prennent à Doha, tantôt mettant en doute la probité et le professionnalisme de la chaîne satellitaire qatarie al-Jazira, tantôt accusant le régime en place de porter atteinte à l'unité des pays du Golfe. Une caricature récemment parue dans le quotidien al-Riyad a clairement illustré le ressentiment saoudien. L'ensemble des pays du Golfe représentés par des oiseaux volent en formation, tandis que l'oiseau représentant le Qatar vole dans la direction opposée.

Les Saoudiens n'ont donc pas été surpris hier matin par la décision de leur pays et d'un certain nombre d'États du Golfe de couper tous les liens avec Doha. Mais au Qatar, où la vie des autochtones et des expatriés – majoritaires dans le pays – est presque régie par le rythme des importations en provenance notamment, et pour la plupart, d'Arabie, l'affaire est tout autre.

Le Qatar est un pays cher, où le luxe criard des hôtels ne suffit toutefois pas à faire oublier que tout, absolument tout, provient de l'étranger. Ce n'est que récemment que le pays a pris conscience d'un enjeu-clé pour sa survie : la sécurité alimentaire. Pour l'assurer, Doha a tablé sur deux éléments. L'achat en masse de terrains agricoles à l'étranger – notamment au Brésil et en Australie – afin de produire ses propres denrées alimentaires, et le lancement dans le désert qatari de projets pilotes ambitieux destinés à créer une agriculture locale avec les moyens dont dispose ce territoire aride et désertique, à savoir l'eau salée de la mer, le soleil et le CO2. Ce n'est qu'en 2011 que les premiers concombres du Sahara Forest Project ont été cueillis, et le chemin reste encore long, très long, pour parvenir à l'autosuffisance alimentaire. Voilà pourquoi l'annonce de la fermeture des frontières terrestres et maritimes avec l'Arabie, notamment, a provoqué une panique généralisée parmi les habitants du Qatar. Ces derniers savent en effet que les prix vont automatiquement augmenter de même que la demande, car la grande majorité des produits de première nécessité sont importés d'Arabie. La presse saoudienne avait d'ailleurs publié à plusieurs reprises le volume des échanges commerciaux avec Doha, comme une mise en garde. En coupant les liens et les échanges avec Doha, Riyad sait qu'il a visé le talon d'Achille d'un voisin dont les ambitions diplomatiques ne sont absolument pas proportionnelles à son réel poids géopolitique.

 

 

 

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