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Liban

Zéro déchet à Beit-Méry, fruit d’une collaboration entre secteurs public et privé

Reportage

Zéro déchet. Défi réussi de l'entreprise Cedar Environmental pour le traitement des déchets de la municipalité de Beit-Méry. Pourtant, la solution saluée par les habitants n'est que provisoire, vu la capacité limitée du centre de tri, situé sur un terrain municipal à Monteverde.

23/01/2017

Le ballet incessant des camions transportant les ordures ménagères, ajouté au ronflement des machines de la chaîne de tri et de compostage, brisent le silence de la verte vallée de Daychounié. L'odeur est nauséabonde, mais supportable. Équipés de gants, de bottes et de tabliers protecteurs, des ouvriers trient inlassablement les ordures des sacs poubelle, déversées régulièrement depuis le matin, sur un convoyeur mécanique dans un hangar. Sacs noirs, contenant des matières non recyclables. Sacs bleus, contenant des matières non organiques. Mais aussi sacs de supermarché, remplis à craquer d'ordures non triées. L'ensemble sera véhiculé dans différents conteneurs, l'un pour les textiles, l'autre pour les plastiques transparents, le troisième pour les canettes en aluminium, le quatrième pour les verres transparents, le cinquième pour les verres de couleur verte et enfin le dernier pour les boîtes en métal.

Une fois pressée pour former un ballot, chaque matière sera vendue à une usine spécialisée. Les matières organiques, elles, continueront leur parcours sur le convoyeur en direction d'un réservoir, où elles subiront le processus de fermentation nécessaire à leur transformation en engrais naturels. Quant aux sacs en plastique, jetés en arrière, ils seront rassemblés avec d'autres matières inertes pour être recyclés et transformés en panneaux écologiques aux fonctions multiples. L'ensemble est régulièrement aspergé de produit antiseptique par un ouvrier qui passe d'un conteneur à un autre, d'un ballot à un autre.

Seize tonnes par jour
Dans ce centre de tri de Monteverde formé d'un hangar et d'un site en plein air sur la route menant à Zahlé, la municipalité de Beit-Méry, menée par Roy Abou Chedid, et l'entreprise Cedar Environmental ont aménagé conjointement un projet pilote, qui traite depuis septembre 2016 quelque 16 tonnes de déchets ménagers au quotidien avec un seul défi : zéro déchet. Sous l'œil vigilant d'un policier municipal, les camions déchargent leur marchandise, après avoir été pesés. Pas question de permettre l'accès au site de véhicules extérieurs à la municipalité de Beit-Méry, cette dernière étant tenue de payer 62 dollars par tonne de déchets à l'entreprise privée, avec la participation des habitants (chaque logement paie une cotisation de 10 000 LL par mois).

Dirigé par le fondateur de Cedar Environmental, Ziad Abi Chaker, ingénieur spécialisé dans l'environnement et l'industrie, sur un terrain municipal de 5 000 mètres carrés, le projet fonctionne aujourd'hui à sa capacité maximale et emploie une vingtaine d'ouvriers par jour. Depuis son lancement, il a déjà transformé 2 000 tonnes d'ordures ménagères en zéro déchet au moyen d'une technologie qui permet de contenir les odeurs dans un rayon de 100 mètres. « Sentez-vous la moindre odeur au-delà de 100 mètres ? » demande l'ingénieur à ses invités. L'expérience est vite vérifiée. M. Abi Chaker explique chaque étape du processus, tout en assurant que « tout est recyclable, même les batteries, jusqu'aux matières inertes », qu'il transforme en panneaux écologiques multifonctions. « Ceux qui clament que zéro déchet est impossible souffrent de paresse intellectuelle », lance-t-il, s'adressant aux « bureaucrates qui n'ont jamais travaillé les déchets ni dépensé de leur poche pour le moindre projet de recherche sur la question ».

Panneaux écologiques multifonctions
Preuves à l'appui, il indique du doigt les conteneurs, les bennes à ordures, les carrosseries des camions, mais aussi la clôture de la petite usine, tous réalisés à partir de panneaux écologiques. « Des panneaux qui remplaceront le fer et le bois, car plus résistants et qui peuvent être plantés », soutient-il, soulignant le caractère « fantastique » du plastique. Il montre aussi les ballots de bouteilles en plastique, de textiles, de carton destinés à la vente. « Les bouteilles en verre de couleur verte, les plus difficiles à recycler, serviront à soutenir les souffleurs de verre, dont le savoir-faire artisanal peine à se perpétuer, observe l'ingénieur. Certains plastiques seront exportés en Chine, où ils serviront de garnitures diverses. »

Il faut dire que Ziad Abi Chaker est aussi chercheur. L'homme, qui a fait ses débuts aux États-Unis a déjà obtenu quatre brevets d'inventions technologiques contre la pollution. Il est également expert en compostage. « Nous produisons des engrais organiques de très haute qualité. Analysés par le laboratoire de l'Université américaine de Beyrouth, ils sont classés dans la catégorie A et A+ », affirme-t-il. Six tonnes de ce précieux engrais sont ainsi produites et écoulées au quotidien. « Une partie est vendue aux fermiers de la Békaa et l'autre moitié écoulée auprès d'une compagnie sœur qui plante du blé organique au Hermel ».

Une réussite ? « Assurément », répond-il, même si le projet, dans lequel il a personnellement investi un demi million de dollars, ne peut être rentable avant trois ans. Même si le terrain n'est pas fonctionnel. Même si la capacité du site reste limitée. Même s'il reste à trouver un financement pour traiter les milliers de tonnes déversées dans la vallée, lors de la crise des déchets, par la municipalité précédente.

Nouvelle usine de tri ou incinérateurs ?
Dans l'attente, c'est au quotidien que M. Abi Chaker œuvre à améliorer le centre de tri. Pour ce faire, il est d'abord nécessaire que la population de Beit-Méry (17 000 habitants l'été, 13 000 en hiver) prenne l'habitude de trier ses ordures ménagères. Autrement dit, de séparer les ordures organiques de celles recyclables. « Les déchets alimentaires, kleenex et papiers hygiéniques dans un sac poubelle noir ; le reste et tout ce qui n'est pas organique dans un sac poubelle bleu, rappelle-t-il. Cela facilitera le travail de la chaîne de tri. »

Dans cet objectif, le président de la municipalité de Beit-Méry multiplie les appels aux habitants, dont seulement la moitié trie ses ordures aujourd'hui. « Nous faisons face à un problème de taille », reconnaît Roy Abou Chedid, lors d'un entretien avec L'Orient-Le Jour. « La population est peu sensibilisée à la nécessité de trier ses ordures ménagères. De nombreux habitants, plus particulièrement les commerçants, continuent de jeter leurs déchets dans la rue », déplore-t-il. La solution ? « Distribuer des contraventions », lance-t-il, assurant qu'une dizaine de personnes ont déjà été rappelées à l'ordre.

Une question se pose toutefois à plus long terme. Que faire en cas de croissance démographique de Beit-Méry-Monteverde ? « Il faut déjà envisager un site d'une capacité plus importante, le site de Monteverde n'étant qu'une solution provisoire car il est loin d'être parfait, affirme M. Abi Chaker. Il est étroit et difficile à protéger des aléas de la nature ». L'expert a d'ailleurs élaboré un projet d'usine de tri d'une capacité de 25 tonnes prêt à être exécuté. « Rien que du zéro déchet dorénavant », précise-t-il, dénonçant les propos d'élus en faveur du recours aux incinérateurs. « Quiconque se prononce en faveur de l'incinération est en train de commettre un crime envers la population, le pays et l'économie libanaise. » Le président de la municipalité répondra-t-il présent ? La réponse se fait attendre, sachant que M. Abou Chedid a fait part à L'OLJ de son intention de lancer l'étude de faisabilité d'un projet de traitement de 200 tonnes de déchets, qui engloberait les municipalités environnantes et les déchets hospitaliers. Il réfléchirait même à un recours possible aux incinérateurs.


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Mona Joujou Dfouni

Bravo Beit- Mery.j'espere que ce sera un exemple pour tout le pays..????????????

Irene Said

Formidable Ziad ABI CHAKER
Bravo et merci, continuez ainsi, nous sommes fiers de vous, même si nous n'habitons pas à Beit-Méry-Monteverde !

Si au-moins le ministre de l'environnement se donnait la peine de lire cet article...
le bord de mer à Costa Brava ainsi que les mouettes et autres oiseaux victimes d'une ignorance inqualifiables seraient sauvés !
Irène Saïd

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

Bravo à Messieurs Abi-Chaker et Abou-Chedid et, bien sûr, à Madame Anne-Marie El-Hage.

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