Impact Journalism Day

Environnement

Ziad Abichaker, le chantre du « zéro déchet »

Depuis plus de vingt ans, cet ingénieur libanais vit et travaille suivant une philosophie qui voit dans les détritus une richesse plutôt qu'un fardeau. Dans un pays miné par les crises environnementales, les solutions qu'il propose viennent à point.

Suzanne BAAKLINI | L'Orient-Le Jour/LIBAN
25/06/2016

Le ton est donné dès que l'on franchit le seuil des locaux de Cedar Environmental, le bureau d'ingénierie fondé par Ziad Abichaker en 1999 en banlieue de Beyrouth: «grillages» et balcon faits de bouteilles réutilisées, plancher en matières recyclées à partir de pneus usagés (fabriquées par une usine libanaise), chaises revêtues du produit phare de l'entreprise, l'«ecoboard», fabriqué à partir de déchets inertes. Tout se transforme...


Ziad Abichaker, ingénieur de formation, découvre la philosophie «zéro déchet» aux États-Unis au cours de ses études à l'Université Rutgers entre 1989 et 1996. «C'est dans ce pays que cette philosophie est née, élaborée par des académiciens et développée dans les universités et les centres de recherche, raconte ce Libanais de 46 ans. Ce sont les premiers à avoir dit non à l'enfouissement en décharge et à l'incinération.»
Ce discours ne sera pas tombé dans l'oreille d'un sourd. Dès le début des années 90, Ziad Abichaker, avec de jeunes collègues aux États-Unis, développe une technique de «compostage dynamique», en d'autres termes la transformation des déchets organiques en compost, un enrichisseur de sol. Cette technique est dite «dynamique» parce qu'elle permet, dans un appareil créé à cet effet, de composter les déchets beaucoup plus rapidement qu'avec les méthodes classiques. «J'ai poursuivi mes recherches après m'être réinstallé au Liban», ajoute celui qui a déjà construit plusieurs usines de compostage.


Une fois réglé le problème des déchets organiques (qui constituent au moins 50% de la poubelle libanaise selon les régions) et après le tri des produits recyclables, reste le problème des déchets inertes, ceux dont on ne peut plus rien faire. «Nous avons constaté que la majorité de ces déchets inertes étaient des sacs et des emballages en plastique, des objets banals, le plus souvent à usage unique, et qui ne peuvent être recyclés, explique M. Abichaker. Après de nombreuses recherches, nous avons créé ce que nous avons appelé un "ecoboard", ou panneau écologique.»


Les «ecoboards» sont des panneaux compressés très résistants, composés de déchets inertes qui auront au préalable été fragmentés, traités, mélangés (de manière bien particulière, un secret de leur fabrication) et compressés. Chaque panneau contient en moyenne plus de 3500 sacs en plastique, généralement récoltés dans les centres de tri gérés par l'entreprise de Ziad Abichaker. Le tout donne un mélange à la dominante sombre, où subsistent les couleurs des déchets d'origine.


«Les "ecoboards" sont des matériaux extrêmement résistants, davantage conçus pour l'extérieur que l'intérieur, souligne l'ingénieur. Les utilisations sont multiples: on peut en faire des dos de chaises (comme dans les bureaux de Cedar Environmental), des dessus de table, des revêtements de toutes sortes, voire des maisons préfabriquées.» On peut ajouter à cette liste une utilisation des plus surprenantes: «Les "ecoboards" peuvent servir de base pour des murs végétaux. Il suffit d'y faire des trous d'une certaine grosseur, d'en revêtir les murs de l'espace qu'on veut et de planter dans les trous. Quelques mois plus tard, quand les plantes grandissent, le mur entier devient vert. Un vrai jardin vertical!»

 

Réussites dans des villages
Si les panneaux écologiques ne sont pas encore commercialisés, leur potentiel pour régler le problème des déchets inertes est là.
L'intérêt de cette technique, tout comme le compostage rapide, est son intégration dans un système de gestion des déchets que cet expert prône à l'échelle des municipalités au Liban. «Nous avons déjà collaboré avec trois municipalités pour la gestion complète de leurs déchets», dit-il, avant d'ajouter: «Dans tous ces villages, nous avons prouvé qu'il était possible de se passer de décharges par une combinaison de techniques qui traitent les différents types de déchets. Pour ce qui est des 2 à 3% de déchets dangereux, ils ne sont généralement pas générés par les foyers et tombent sous d'autres catégories, comme les déchets industriels ou hospitaliers. Sans compter que beaucoup de détssritus considérés comme dangereux ne le sont plus de nos jours: les piles à usage domestique importées d'Europe, par exemple, ne contiennent plus de métaux lourds depuis 2000.»

 

La gestion des déchets, une industrie
Les propos de Ziad Abichaker trouvent un écho d'autant plus retentissant dans un pays miné, depuis des décennies, par un problème aigu de gestion des déchets. Un pays qui vient de passer, avec la fermeture de la principale décharge du pays, à Naamé, par huit mois d'une crise qui a noyé les rues et les forêts de détritus.
Pour l'expert, «le problème est essentiellement politique. La solution passe inévitablement par la décentralisation et par un rôle plus substantiel accordé aux municipalités. Nous ne pouvons continuer à construire des décharges dans un pays où les terrains sont rares et chers. Ceux qui continuent de prôner les solutions centralisées sont, au Liban comme dans de nombreux pays du monde, des groupes louches qui privilégient leurs propres intérêts.»
L'expert ne cache pas que Cedar Environmental est une entreprise (et non une ONG) qui gère les usines qu'elle crée. «Il ne faut pas perdre de vue que la gestion des déchets est une industrie, très efficace à l'échelle de l'économie locale, qui a un potentiel non négligeable de création d'emplois, un atout précieux dans les pays au taux de chômage très élevé, poursuit-il. Au Liban, il existe une industrie de recyclage et de transformation sur laquelle on peut compter.»

Pour plus d'informations :
Sur Facebook : https://www.facebook.com/ziad.abichaker.7?fref=ts
Sur Twitter : @Ziad_AC

 

 

 

 

 

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Depuis plus de vingt ans, cet ingénieur libanais vit et travaille suivant une philosophie qui voit dans les détritus une richesse plutôt qu'un fardeau. Dans un pays miné par les crises environnementales, les solutions qu'il propose viennent à point.

Suzanne BAAKLINI | L'Orient-Le Jour/LIBAN
25/06/2016

Le ton est donné dès que l'on franchit le seuil des locaux de Cedar Environmental, le bureau d'ingénierie fondé par Ziad Abichaker en 1999 en banlieue de Beyrouth: «grillages» et balcon faits de bouteilles réutilisées, plancher en matières recyclées à partir de pneus usagés (fabriquées par une usine libanaise), chaises revêtues du produit phare de l'entreprise, l'«ecoboard», fabriqué à partir de déchets inertes. Tout se transforme...


Ziad Abichaker, ingénieur de formation, découvre la philosophie «zéro déchet» aux États-Unis au cours de ses études à l'Université Rutgers entre 1989 et 1996. «C'est dans ce pays que cette philosophie est née, élaborée par des académiciens et développée dans les universités et les centres de recherche, raconte ce Libanais de 46 ans. Ce sont les premiers à avoir dit non à l'enfouissement en décharge et à l'incinération.»
Ce discours ne sera pas tombé dans l'oreille d'un sourd. Dès le début des années 90, Ziad Abichaker, avec de jeunes collègues aux États-Unis, développe une technique de «compostage dynamique», en d'autres termes la transformation des déchets organiques en compost, un enrichisseur de sol. Cette technique est dite «dynamique» parce qu'elle permet, dans un appareil créé à cet effet, de composter les déchets beaucoup plus rapidement qu'avec les méthodes classiques. «J'ai poursuivi mes recherches après m'être réinstallé au Liban», ajoute celui qui a déjà construit plusieurs usines de compostage.


Une fois réglé le problème des déchets organiques (qui constituent au moins 50% de la poubelle libanaise selon les régions) et après le tri des produits recyclables, reste le problème des déchets inertes, ceux dont on ne peut plus rien faire. «Nous avons constaté que la majorité de ces déchets inertes étaient des sacs et des emballages en plastique, des objets banals, le plus souvent à usage unique, et qui ne peuvent être recyclés, explique M. Abichaker. Après de nombreuses recherches, nous avons créé ce que nous avons appelé un "ecoboard", ou panneau écologique.»


Les «ecoboards» sont des panneaux compressés très résistants, composés de déchets inertes qui auront au préalable été fragmentés, traités, mélangés (de manière bien particulière, un secret de leur fabrication) et compressés. Chaque panneau contient en moyenne plus de 3500 sacs en plastique, généralement récoltés dans les centres de tri gérés par l'entreprise de Ziad Abichaker. Le tout donne un mélange à la dominante sombre, où subsistent les couleurs des déchets d'origine.


«Les "ecoboards" sont des matériaux extrêmement résistants, davantage conçus pour l'extérieur que l'intérieur, souligne l'ingénieur. Les utilisations sont multiples: on peut en faire des dos de chaises (comme dans les bureaux de Cedar Environmental), des dessus de table, des revêtements de toutes sortes, voire des maisons préfabriquées.» On peut ajouter à cette liste une utilisation des plus surprenantes: «Les "ecoboards" peuvent servir de base pour des murs végétaux. Il suffit d'y faire des trous d'une certaine grosseur, d'en revêtir les murs de l'espace qu'on veut et de planter dans les trous. Quelques mois plus tard, quand les plantes grandissent, le mur entier devient vert. Un vrai jardin vertical!»

 

Réussites dans des villages
Si les panneaux écologiques ne sont pas encore commercialisés, leur potentiel pour régler le problème des déchets inertes est là.
L'intérêt de cette technique, tout comme le compostage rapide, est son intégration dans un système de gestion des déchets que cet expert prône à l'échelle des municipalités au Liban. «Nous avons déjà collaboré avec trois municipalités pour la gestion complète de leurs déchets», dit-il, avant d'ajouter: «Dans tous ces villages, nous avons prouvé qu'il était possible de se passer de décharges par une combinaison de techniques qui traitent les différents types de déchets. Pour ce qui est des 2 à 3% de déchets dangereux, ils ne sont généralement pas générés par les foyers et tombent sous d'autres catégories, comme les déchets industriels ou hospitaliers. Sans compter que beaucoup de détssritus considérés comme dangereux ne le sont plus de nos jours: les piles à usage domestique importées d'Europe, par exemple, ne contiennent plus de métaux lourds depuis 2000.»

 

La gestion des déchets, une industrie
Les propos de Ziad Abichaker trouvent un écho d'autant plus retentissant dans un pays miné, depuis des décennies, par un problème aigu de gestion des déchets. Un pays qui vient de passer, avec la fermeture de la principale décharge du pays, à Naamé, par huit mois d'une crise qui a noyé les rues et les forêts de détritus.
Pour l'expert, «le problème est essentiellement politique. La solution passe inévitablement par la décentralisation et par un rôle plus substantiel accordé aux municipalités. Nous ne pouvons continuer à construire des décharges dans un pays où les terrains sont rares et chers. Ceux qui continuent de prôner les solutions centralisées sont, au Liban comme dans de nombreux pays du monde, des groupes louches qui privilégient leurs propres intérêts.»
L'expert ne cache pas que Cedar Environmental est une entreprise (et non une ONG) qui gère les usines qu'elle crée. «Il ne faut pas perdre de vue que la gestion des déchets est une industrie, très efficace à l'échelle de l'économie locale, qui a un potentiel non négligeable de création d'emplois, un atout précieux dans les pays au taux de chômage très élevé, poursuit-il. Au Liban, il existe une industrie de recyclage et de transformation sur laquelle on peut compter.»

Pour plus d'informations :
Sur Facebook : https://www.facebook.com/ziad.abichaker.7?fref=ts
Sur Twitter : @Ziad_AC

 

 

 

 

 

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