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Liban

Tirer profit de la crise syrienne pour améliorer le secteur de l’éducation

Interview

Tanya Chapuisat, représentante de l'Unicef au Liban, se penche sur les défis de la nouvelle année scolaire, de l'école publique en particulier. Au menu, la scolarisation d'un nombre plus important de petits réfugiés syriens, la réécriture des programmes scolaires et, pourquoi pas, comment rendre l'éducation plus intéressante. Rencontre.

24/11/2016

C'est avec moins de fracas que s'est déroulée cette année la rentrée scolaire du secteur public. Moins de fracas car l'Éducation nationale a, semble-t-il, atteint une vitesse de croisière dans sa gestion de la scolarisation des petits réfugiés syriens. Fortement soutenue par la communauté internationale à travers l'Unicef, elle scolarise cette année quelque 50 000 petits réfugiés de plus que l'année dernière, âgés de 6 à 14 ans, portant à 213 000 environ le nombre d'élèves syriens inscrits à l'école publique (sur un total selon le HCR de 405 000 réfugiés syriens de 6 à 14 ans en âge d'aller à l'école). Selon les premières estimations, 65 000 élèves syriens suivent donc le cursus du matin sur les mêmes bancs que les 250 000 élèves libanais (de 3 à 14 ans), et le reste les cours de l'après-midi, sans activités récréatives ou sportives.

Plus stabilisée certes que les années précédentes, l'école publique demeure confrontée à des défis de taille. En premier lieu, celui d'améliorer son système éducatif, afin qu'il soit profitable aux élèves libanais lorsque les réfugiés syriens rentreront chez eux. Et ce dans l'attente d'une réforme en bonne et due forme. Tanya Chapuisat, représentante de l'Unicef au Liban, évoque ces défis pour L'Orient-Le Jour, mais aussi les réponses qu'apporte l'organisation onusienne au secteur de l'éducation.

 

(Lire aussi : Une journée à Chiyah II, l’école publique qui accueille Libanais et réfugiés syriens à bras ouverts)

 

Des défis multiples : la pauvreté, le travail des enfants, le décrochage...
Les défis sont multiples, reconnaît Tanya Chapuisat. D'une part, et sur la base de nos statistiques, « 50 000 élèves libanais n'iront pas à l'école cette année ». Ils sont en situation de décrochage scolaire depuis l'enseignement primaire. Le défi est de savoir « quelle réponse donner pour ces enfants », car « l'objectif est de parvenir à scolariser tous les enfants du Liban ». Mais vu « leur âge avancé », ils pourraient bénéficier de « formations professionnelles ».

La représentante de l'Unicef évoque par ailleurs les problèmes auxquels sont confrontés les réfugiés syriens. D'abord « l'extrême pauvreté des populations réfugiées, sans ressources, qui craignent de se déplacer parce qu'elles sont en situation irrégulière ». Et puis « le travail des enfants » qui les éloigne de l'école ou, au mieux, réduit le temps consacré à leur éducation. Viennent s'ajouter à ces deux contraintes « un environnement scolaire » peu accueillant, voire hostile parfois à l'égard des écoliers syriens, et « les difficultés académiques » qu'ils présentent. « Certains élèves ont accusé d'importants retards pour avoir été déscolarisés durant deux ou trois ans », précise la représentante de l'Unicef. D'autres ont de la difficulté à s'adapter au programme libanais, aux langues étrangères. « Nombre d'entre eux ont rapporté avoir été victimes d'abus physiques ou d'humiliations. » Autre défi, « les petits écoliers syriens de moins de 6 ans n'ont pas de place à l'école publique ». Une situation qui retarde, handicape même leur première année d'apprentissage et de socialisation.

 

(Lire aussi : Seuls 40% des enfants syriens réfugiés au Liban sont scolarisés)

 

Des réponses ambitieuses, un projet-pilote
C'est dans ce contexte difficile que les réponses sont envisagées, l'objectif étant que chaque enfant du Liban ait accès à l'éducation.
« L'Unicef et les donateurs internationaux ont injecté 250 millions de dollars dans le secteur de l'éducation au Liban, afin de répondre dans l'urgence à la crise provoquée par la présence de réfugiés syriens. » C'est dire les efforts consentis par la communauté internationale pour soutenir le pays du Cèdre à ce niveau. Des efforts qui vont jusque dans « l'assistance au ministère de l'Éducation pour la réécriture des programmes scolaires ». Et ce dans le cadre du nouveau plan Race 2 établi sur 4 ans à partir de l'automne 2016, qui vise à « Atteindre tous les enfants avec l'éducation ».

« C'est le moment où jamais de réécrire le curriculum », explique Mme Chapuisat à ce propos. « Vu la crise syrienne, la communauté internationale est disposée à donner de l'argent au Liban. Elle l'a déjà fait pour réhabiliter des bâtiments scolaires, améliorer l'infrastructure de l'école publique, former les enseignants, améliorer les méthodologies... » « Car le Liban doit à tout prix améliorer son système éducatif », assure la représentante de l'Unicef. Une étape nécessaire pour que l'école publique retienne les élèves libanais lorsque prendra fin la crise syrienne. « Nombre d'entre eux l'ont désertée durant les quelques dernières années, à tel point que certaines écoles publiques étaient vides avant l'arrivée des élèves syriens », constate-t-elle. « Touchés par la pauvreté, incapables d'assumer les frais des écoles privées, attirés par les exemptions de tous les frais d'inscription et par la gratuité des manuels scolaires dont ils bénéficient désormais, certains reviennent aujourd'hui. »

Il faut dire que l'Unicef a déployé les grands moyens cette année pour enrôler davantage d'élèves à l'école publique, de pair avec le ministère de l'Éducation qui organise les classes de l'après-midi dans 300 écoles publiques, 100 de plus que l'année dernière. « Nous ne nous contentons plus de contacter les réfugiés de manière informelle à travers les ONG, précise Mme Chapuisat. Nous avons désormais recours à des techniques modernes de communication avec les communautés réfugiées. Nous avons assuré des formations universitaires dans ce sens à nos partenaires. »

 

(Lire aussi : L’école publique scolarisera 45 000 petits réfugiés de plus)

 

60 dollars par mois par enfant
Autre moyen musclé pour encourager les parents réfugiés à scolariser leurs enfants, « l'Unicef accorde dès cette année une allocation à la scolarisation se montant à 60 dollars par mois et par enfant en âge de travailler aux familles syriennes du Akkar et du Mont-Liban ». « Ce projet-pilote est destiné à limiter le travail de l'enfance, mais aussi à comprendre si cet argent poussera les parents à scolariser leurs enfants et à poursuivre leur scolarité », précise la représentante onusienne. Les résultats préliminaires sont déjà encourageants. « Nous constatons déjà une augmentation de la scolarisation de 20 à 30 % », affirme-t-elle.

L'organisation onusienne a également mis en place une « ligne d'urgence » (hotline) afin d'identifier les problèmes rencontrés par les réfugiés dans les écoles publiques. Des problèmes liés notamment « au manque de place, à la violence de certains enseignants, à des tentatives de certains établissements de soutirer de l'argent aux parents ». Il ne reste qu'à trouver le moyen de résoudre ces problèmes, chose à laquelle s'attelle le ministère de l'Éducation. Déjà se dessine le souci de protéger les enfants : « Un parent syrien servira désormais d'agent de liaison dans chaque école publique, afin de résoudre les problèmes d'abus ou d'apprentissage auxquels sont confrontés les petits réfugiés. » Et pour préparer à leur première rentrée scolaire les petits réfugiés de 5 ans privés de jardin d'enfant, l'Unicef envisage d'offrir des cursus de 4 mois d'éducation. « Il est important qu'ils apprennent à tenir un crayon, à s'asseoir, à se mettre en rang, à dessiner les lettres avant d'entrer à l'école », insiste Tanya Chapuisat.

Quant aux enfants présentant des difficultés d'apprentissage, « ils bénéficient d'un suivi scolaire, assuré par certaines associations, sous forme d'éducation non formelle ». Toutefois, ceux qui accusent un important retard scolaire doivent passer par le programme d'apprentissage accéléré (ALP) avant de rejoindre les bancs de l'école. Composé de plusieurs cycles de trois à quatre mois, il devrait leur permettre de réduire l'écart avec les enfants de leur âge. « 12 301 enfants ont déjà bénéficié de ce programme », note avec satisfaction Mme Chapuisat.

À défis de taille, réponses ambitieuses, « mais à travers une stratégie de développement », assure la responsable onusienne. L'Unicef ne se penche pas uniquement sur la nécessité d'améliorer la qualité de l'enseignement. Elle planche déjà sur les moyens de donner aux petits réfugiés, privés d'activités et de sport, « une éducation plus intéressante ».

 

 

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