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Liban

Une journée à Chiyah II, l’école publique qui accueille Libanais et réfugiés syriens à bras ouverts

Reportage

Face à l'afflux de réfugiés syriens, les écoles publiques libanaises ont dû s'adapter. Un double horaire a ainsi été mis en place, pour accueillir tout le monde. Une nouvelle organisation qui n'est pas sans poser de nombreux défis aux équipes enseignantes.

18/11/2016

Il est 8 heures. En ce début du mois de novembre, quelques commerçants, dans une ruelle de Chiyah, en banlieue sud-est de Beyrouth, remontent les rideaux de fer devant leurs boutiques, alors que résonnent des cris d'enfants. Dans un immeuble de trois étages datant des années 60, plus de 300 écoliers, à majorité libanais, sont fin prêts pour une nouvelle journée d'études. Dans la cour de récréation de l'école publique mixte Chiyah II, ils entonnent l'hymne national lors du lever du drapeau. Une fois le rituel terminé, ils rejoignent leurs classes, sous l'œil d'une poignée de surveillants qui tentent de maintenir un semblant d'ordre.

Cette école anglophone, dirigée par Jocelyne Youwakim, accueille près de 650 élèves, libanais et étrangers (pour la plupart syriens), répartis sur deux horaires, l'un entre 8h et 13h55, l'autre entre 14h et 18h55. Vingt-cinq enseignants cadrés et sept contractuels y dispensent des cours.

En raison de la guerre qui ravage leur pays depuis 2011, environ 500 000 enfants syriens sont réfugiés au Liban aujourd'hui. Dans un rapport publié en septembre dernier, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) indiquait que seuls 40 % de ces enfants sont scolarisés en primaire et secondaire. Au même moment, le ministère libanais de l'Éducation avait annoncé que 45 000 élèves de plus seraient scolarisés cette année, principalement des réfugiés syriens ou des enfants étrangers.

 

 

Depuis trois ans déjà, Chiyah II fait partie de ces quelque 238 établissements publics qui ont mis en place un double horaire pour pouvoir absorber les petits réfugiés. « Le matin, nous accueillons 322 élèves et assurons les classes à partir du jardin d'enfants jusqu'au brevet. Parmi ces 322 élèves, l'on compte 94 étrangers, issus de familles installées depuis longtemps au Liban », explique la directrice. La plupart de ces élèves étrangers sont nés de mère libanaise, mais n'ont pas droit à la nationalité en raison de la législation actuelle. « L'après-midi, 326 autres élèves, en majorité syriens, mais aussi irakiens, égyptiens et palestiniens, viennent chez nous », poursuit Mme Youwakim.

 

(Lire aussi : Ces jeunes Européens qui s'engagent pour l'éducation des Syriens au Liban)

 

Les classes du petit jardin jusqu'à la douzième ne sont pas assurées pour les écoliers étrangers, « faute d'enseignants cette année », explique un instituteur sur un ton fataliste. Il n'y a pas non plus de classe de 4e ou de 3e, « en raison du niveau insuffisant des élèves cette année », ajoute-t-il.
Censées accueillir une vingtaine d'élèves, plusieurs classes de 30 à 35 enfants sont pleines à craquer. « Dieu merci, il n'y a aucune chaise vide ! » se réjouit pourtant Mme Youwakim. Dans les couloirs, la peinture est encore fraîche. « C'est le Pnud (Programme des Nations unies pour le développement) qui rénove l'établissement. »

 

 

« Une fille de 12 ans en 11e ! »
Ce double horaire et la multiplicité des profils des élèves ne sont pas sans poser de vrais défis à l'équipe enseignante, qui affiche une vraie complicité. « Durant le premier shift, nous n'avons généralement aucun problème. C'est plus compliqué lors du second. Dans une même classe, il y a des différences d'âge considérables entre les élèves. Et nous avons des élèves de sept ans qui n'ont jamais été scolarisés », explique la directrice. « Une fille de 12 ans s'est même retrouvée en 11e ! » renchérit un enseignant. Mais cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas des élèves étrangers, en l'occurrence syriens, qui soient extrêmement brillants, insiste Mme Youwakim, avant d'égrener des noms. « Nous ne faisons pas de différence entre les élèves libanais et non libanais. Ils sont tous comme nos enfants », assure-t-elle.

Il existe aussi de fortes disparités sociales entre les élèves étrangers d'une même classe. Tous les élèves sont toutefois exemptés de frais de scolarisation et autres dépenses, assure la directrice. « Les ONG et les organisations internationales, comme l'Unicef, nous assurent les fournitures et nous achetons les livres pour les élèves. Le ministère nous rembourse ensuite », explique-t-elle.

 

Abou Nabil, le concierge, s'assure que les enfants ne quittent l'école qu'en compagnie de leurs parents.
Photo Matthieu Karam


Au 1er étage de l'établissement, les couloirs sont déserts. Dans une classe, une trentaine d'élèves passent un examen de maths dans un silence total. Un peu plus loin, des élèves suivent un cours de « catéchèse ». « Nous n'enseignons pas une religion en particulier, s'empresse d'expliquer la directrice. Nous enseignons les valeurs communes aux religions du pays, comme l'amour, le respect de l'autre... »

10h45, l'heure de la récréation. Pendant que certains entament une ronde, d'autres font la queue devant le kiosque qui vend manakiche, boissons et friandises. « Ce que j'aime le plus ici, ce sont les enseignants. Ils nous apprennent beaucoup de choses », lance Manna, une Égyptienne de 12 ans, avec un parfait accent libanais. Angela, son amie libanaise de 13 ans qui veut devenir expert-comptable, ajoute : « Parfois, le comportement de mes camarades me dérange. Il y a des moqueries en classe. »
La cloche sonne. Alors que les élèves remontent en classe, Georgette Kozhaya, surveillante et professeure d'arabe, regrette le manque d'effectifs au niveau du corps enseignant.

 

(Pour mémoire : La difficile adaptation des écoles libanaises à l'afflux des élèves syriens)

 

 « J'ai 60 ans et mon salaire ne dépasse pas les 1 000 dollars »
Un peu avant midi, Mme Youwakim a de la visite : l'inspectrice du ministère de l'Éducation a débarqué à l'improviste. Et avec une mauvaise nouvelle : plusieurs enseignants cadrés devront effectuer des heures supplémentaires pour pallier le manque d'effectifs. C'est le ministère qui exige cela. « Beaucoup d'entre nous ont atteint l'âge de la retraite et l'État n'embauche pas les jeunes qui ont réussi les examens de la fonction publique », explique une enseignante, dans la salle des profs.
Sa collègue, concernée par cette nouvelle mesure, a le visage grave et cache difficilement sa frustration. « Nous sommes en sous-effectifs ici, alors que dans certaines écoles il y a trop d'enseignants dont certains se tournent les pouces toute la journée », déplore Zeina Itani, professeure d'anglais qui se retrouve à enseigner également la biologie. « Cela fait 35 ans que j'enseigne, j'ai 60 ans aujourd'hui, et mon salaire ne dépasse pas 1 000 dollars par mois, renchérit Najat Hanna, professeure d'arabe. Je ne peux même pas m'acheter une voiture à mon âge. »

En milieu de journée, Ahmad Rachid, un Syrien de 32 ans, arrive avec son fils Iyad, 7 ans, pour l'inscrire, alors que les cours ont commencé il y a plus de deux semaines. « Deux places se sont récemment libérées, explique une responsable. Nous ne pouvions donc pas refuser de scolariser le petit. »

 

(Dossier : L'école publique plombée par l'afflux des élèves syriens)

 

« Plus de violence l'après-midi »
13h55. Naïm Wardé, un Libanais qui travaille dans l'immobilier, vient récupérer ses enfants, alors que vient de s'achever le premier shift. « Chaque année, ils sont les premiers de leur classe. Ils étaient inscrits dans une école privée à Jounieh, mais j'ai dû les envoyer à l'école publique, en raison des circonstances », lâche-t-il sans plus de détails. S'il se dit globalement satisfait de l'école Chiyah II, il déplore une baisse du niveau en raison de « certains élèves ». Imad, qui préfère ne pas donner son nom de famille, est employé dans une société de produits alimentaires. Il vient récupérer ses deux enfants qui suivent les cours du matin. Lorsqu'on lui demande si le fait qu'il y ait des élèves étrangers qui fréquentent l'école le dérange, il répond, avec un accent libanais presque impeccable : « Je suis moi-même syrien, marié à une Libanaise. Que Dieu aide ces gens. »

 

Naïm Wardé et ses enfants, à la sortie des classes à l'école publique Chiyah II, le 3 novembre 2016.
Photo Matthieu Karam


Quelques minutes plus tard, les élèves étrangers font leur entrée à Chiyah II. Bachir, un jeune Syrien de 12 ans, qui se tient calmement à l'écart de ses camarades agités, raconte qu'en matinée, il fait ses devoirs chez lui avant de venir en cours. « J'étudie aussi lorsque je rentre chez moi à 19h, avant de jouer. » Devant les portes de l'établissement, Hassan, un Syrien réfugié au Liban depuis 2011, évoque ses soucis logistiques. « Je n'habite pas dans les environs et je viens chaque jour déposer et récupérer mes enfants à vélo. »

Les enseignants, eux, relèvent d'autres problèmes. Nour Harb, qui dispense des cours de biologie, déplore le niveau de certains élèves en anglais, langue dans laquelle sont dispensés la plupart des cours. En Syrie, c'est en arabe que se fait l'enseignement de toutes les matières. « Il y a plus de violence dans les classes de l'après-midi, c'est à cause de la guerre que les élèves ont vécue et des conditions difficiles dans lesquelles ils vivent au Liban. Quand je demande à un de mes élèves, irakien, de faire une phrase, il me parle toujours de la guerre », explique, pour sa part, Zeina Itani.

 

« Nous voulons des activités »
16h45. Le soleil commence à se coucher. C'est l'heure de la récréation pour les élèves étrangers. Majed, un Syrien de 10 ans, explique qu'il est très heureux d'aller à l'école. « J'aime beaucoup l'arabe, mais pas l'anglais », lance-t-il. Rami, 15 ans, qui domine d'une tête ses camarades, est irakien. Lui et sa famille ont fui Mossoul en 2014. « Je veux devenir ingénieur, comme mon père », raconte-t-il avec entrain. Taslim, 11 ans, a fui la Syrie en guerre avec sa famille. « Nous voulons des activités, des cours de dessin et de sport », dit-elle. Autour d'elle, on acquiesce. Faute de temps et d'enseignants, les élèves étrangers sont privés de ces activités, au grand regret de leurs professeurs. Wissal, une fillette de 12 ans, originaire d'Idleb en Syrie, s'approche doucement : « S'il vous plaît, vous pouvez noter que nous voulons des transports gratuits pour venir à l'école ? Nous payons 40 000 livres libanaises par personne chaque mois. Vous imaginez lorsqu'on est plusieurs frères et sœurs ? »

17h15. Il fait déjà nuit noire. Les élèves regagnent leur classe. Leur journée se terminera dans un peu moins de deux heures. Une fois rentrés, nombre d'entre eux s'attelleront à leurs devoirs.

 

 

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