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Liban

Tollé contre la fermeture de la bibliothèque de Batroun

Polémique

La municipalité veut ouvrir une nouvelle « e-library », mais même le ministère de la Culture conteste sa façon de faire.

22/11/2016

« Le Daech de Batroun » : c'est en ces termes pas très élogieux que la municipalité de Batroun a été désignée dans un manifeste daté du 14 novembre, signé des « intellectuels de Batroun ». Ces derniers s'opposent moins à la fermeture de la bibliothèque municipale qu'à la dilapidation des ouvrages qu'elle contient. La municipalité de Batroun a en effet décidé de fermer l'ancienne bibliothèque dont elle était locataire, pour en ouvrir une plus moderne, disposant des « derniers équipements high-tech ». La plupart des livres, usés et anciens, ont été donnés à quatre écoles de Batroun, ainsi qu'à quelques particuliers. Même le ministère de la Culture conteste cette démarche.

Créé de manière ad hoc pour répondre à cet « acte barbare », le groupe autoproclamé « les intellectuels de Batroun » regrouperait « une centaine d'intellectuels », selon l'une des activistes, Aubine Salloum, qui ne donne pas davantage de précision sur sa composition. « Ce n'est pas aux murs que nous tenons, affirme-t-elle, mais aux livres et aux équipements, d'une valeur d'un million de dollars, qui ont été donnés à des écoles et à des particuliers, voire carrément jetés. » « Ces biens culturels appartiennent aux habitants de Batroun, et on vient de les leur soustraire, sans consultation ni approbation préalables », fulmine-t-elle.
Le manifeste demande aux « responsables » de démissionner de leurs fonctions publiques et de rembourser ou de restituer tout le matériel détruit ou donné. Les « intellectuels » demandent également au ministère de la Culture de condamner cette action. Ils en appellent aussi au président Michel Aoun et réclament l'ouverture d'une enquête pour que les responsables de ce « crime contre le patrimoine batrounien » soient traduits en justice.

 

« Jalousie et revanche politique »
Toutes ces accusations sont cependant balayées par le président du conseil municipal Marcelino Hark, qui contre-attaque. « Le document est un tissu de mensonges et n'est que l'œuvre de personnes jalouses ou avides de revanche, qui n'ont même pas le courage de signer de leur nom », dit-il, faisant référence aux dernières élections municipales mais sans apporter plus de précisions. « Beaucoup de ces "intellectuels" ne sont même pas de Batroun et n'ont jamais mis les pieds dans cette bibliothèque », ajoute-t-il.

Revenant sur les arguments adverses, il affirme à L'Orient-Le Jour qu'« aucun livre n'a été jeté par la municipalité, qui en a simplement transféré une partie vers les écoles ». « Si des livres ont été jetés, ils l'ont été par les écoles, mais pas par nous. Même les étagères ont été données à un asile », poursuit-il, en précisant qu'« une partie des ouvrages sera transférée dans la nouvelle bibliothèque, qui devrait ouvrir dans deux semaines ».
« Mais la question n'est pas là, ajoute Marcelino Hark. Depuis plus de trois ans, notre bibliothèque accueillait en moyenne un ou deux visiteurs par mois, pour un loyer de 2 000 dollars, une plus-value culturelle inexistante, des livres qui vieillissaient dans un bâtiment humide et peu salubre. À quoi bon continuer à y injecter de l'argent ? Je préfère même donner ces livres à des particuliers, car je sais qu'ils seront lus. Le but d'un livre est d'être lu. » S'esclaffant à l'évocation du chiffre d'un million de dollars (valeur de l'ancienne bibliothèque selon les contestataires), le président du conseil municipal de Batroun rétorque que la valeur équivalait à moins de 2 000 dollars, soit le coût mensuel du loyer ».

Marcelino Hark explique également « le besoin de se renouveler » : « Les dernières évolutions technologiques ont mis un sacré coup au livre. On doit s'y adapter. C'est pourquoi nous voulons proposer une nouvelle e-library, plus moderne et attractive, pour continuer à promouvoir la culture et le savoir à Batroun », commente-t-il. « Les livres seront d'ailleurs disponibles en format numérique. Et pour ceux pour qui la lecture est associée à l'odeur des vieilles pages, il sera toujours possible de se rendre dans les bibliothèques des écoles où ont été transférés les ouvrages, qu'ils pourront emprunter. On leur donnera même un baiser sur la joue », assure le président.

Dans un communiqué publié jeudi dernier en réponse aux critiques des « intellectuels de Batroun », la municipalité défendait d'ailleurs son droit au « désherbage », à savoir celui de se débarrasser d'ouvrages considérés comme trop vieux ou abîmés qui remplissent, selon elle inutilement, les étagères et peuvent aussi contenir des informations erronées ou dépassées, en matière de sciences en particulier. Interrogé sur la suite de l'affaire, M. Hark s'est déclaré déterminé à « traduire les auteurs du document en justice, une fois leurs noms révélés ».

 

Défense du patrimoine
Les intellectuels, quant à eux, se défendent de tout grief personnel. « Nous ne faisons ici que défendre le patrimoine de Batroun », explique Aubine Salloum, qui s'interroge sur le fait de savoir si « une baisse de la fréquentation de la forteresse de Batroun pouvait justifier sa démolition ». « Il en va de même pour les livres. Nous sommes pour l'ouverture d'une bibliothèque plus moderne et l'économie du loyer de l'ancien bâtiment. Mais cela ne doit pas se faire au détriment du patrimoine qui appartient aux habitants et dont la municipalité ne peut disposer comme bon lui semble. » Elle insiste sur le fait que « c'est environ un million de dollars que la municipalité a dilapidés, et qui doivent être restitués aux Batrouniens ».

Le groupe de contestataires accuse d'ailleurs la municipalité d'être la cause de la baisse de fréquentation des lieux, « parce qu'elle a suspendu depuis trois ans toutes les activités culturelles qui y étaient organisées, ainsi que les partenariats avec des écoles ou des associations ». Une accusation que Marcelino Hark rejette en bloc. « Si l'on veut permettre aux étudiants d'avoir accès à ces livres, on pourrait tout aussi bien leur garantir un accès à la nouvelle bibliothèque, au même titre qu'à tout habitant de Batroun, qui en est aujourd'hui privé », accuse Aubine Salloum.

 

« Violation claire du protocole »
Le groupe de protestataires s'appuie surtout sur un protocole signé en 2003 entre le ministère de la Culture et les municipalités gérant des bibliothèques municipales. Celui-ci stipule sans équivoque que les municipalités sont « responsables de l'intégrité et de la conservation du matériel de leurs bibliothèques » et se doivent d'« entretenir aussi bien les lieux que le matériel ». Selon ce document, aucune municipalité n'a donc le droit de céder les biens de sa bibliothèque municipale à un tiers, quand bien même le conseil municipal est unanime à ce sujet – ce dont les « intellectuels » doutent d'ailleurs.

Interrogé au sujet de de ce protocole, Marcelino Hark répond que le document n'a pas de valeur légale, ce qui ne semble pas être l'avis du ministère concerné. Le ministre sortant de la Culture, Rony Arayji, a en effet rappelé à l'ordre la municipalité, samedi. Dans une lettre adressée à M. Hark, il l'appelle sans ambages à faire marche arrière et à restituer les livres à la bibliothèque, qualifiant la fermeture de « violation claire » dudit protocole. Il relève que cette décision s'est faite sans notification au ministère, « qui ne l'a appris que par les médias », et considère que « la fermeture affecte négativement les rôles du ministère comme de la municipalité, en tant que garants de la culture et du patrimoine ».
Affaire à suivre.

 

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M.V.

ca rappel des gens qui ont fait rasé , au nom du modernisme...? une maison libanaise de 200 ans pour construire un cube en béton ridicule ...le proprio ne savait que répondre le jour de l'inauguration....! quand des gens polis lui disaient qu'avant l'ancienne maison était belle ...

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