Liban

Retour sur quelques tentatives de mettre fin à la guerre

A.S. | OLJ
14/04/2016

Depuis son établissement en 2004, « Umam Documentation et Recherche » s'est fixé pour vocation de connecter son travail sur la « mémoire de la guerre » à des questions d'actualité ; parfois même d'actualité brûlante comme son projet sur le tribunal militaire qui a abouti récemment à un documentaire qui retrace l'histoire de ce tribunal (1945-2015) sous le titre Jusqu'à nouvel ordre.
Depuis quelques mois, grâce au soutien de l'ambassade de Suisse à Beyrouth, Umam D&R s'est lancée dans un nouveau projet « Paix sur vous ! » qui essaye de faire l'inventaire des tentatives de mettre fin à « la guerre ». Semblable à ses autres projets, le dernier en date combine le travail de documentation (dont les résultats sont disponibles à travers la base de donnée électronique www.memoryatwork.org) et l'effort de sensibilisation, surtout parmi les jeunes. Ci-dessous une présentation succincte de la philosophie de ce projet.


Avec beaucoup d'indifférence les Libanais et les Libanaises ont célébré le 13 avril 2015 la quarantième commémoration du début de « la guerre ». En fait, le 13 avril n'est pas l'unique date « ronde », quinquennale ou décimale, qu'ils auraient pu commémorer en cette année. Ils auraient pu célébrer, par exemple, le 380e anniversaire de l'exécution à Istanbul du prince Fakhreddine II, l'ancêtre totémique de « l'entité » qui a mué avec le temps et est devenue le Liban d'aujourd'hui, ou bien célébrer le trentième anniversaire de l'accord tripartite qui fut signé à Damas par le trio Berry-Joumblatt-feu Hobeika, sous l'œil tutélaire du vice-président syrien Adbel-Halim Khaddam, ou encore l'anniversaire argenté de l'accord de Taëf – héritier universel de l'accord tripartite!


Ce n'est pas sans raison que les Libanais et les Libanaises ont passé outre le 13 avril 2015. Il faut reconnaître que ce qui les a détournés de la célébration de l'anniversaire de leur drame national n'était autre que leur inclination à se diviser autour du drame d'une autre nation : la nation arménienne. Il est important de rappeler que la décision du ministre de l'Éducation de déclarer le 24 avril 2015 jour férié en souvenir du centenaire du génocide arménien avait scindé les Libanais en deux camps irréconciliables : les défenseurs du drapeau arménien et les défenseurs du drapeau turc !


Chanceux, les Libanais ont tout de même, en 2016, l'opportunité de rattraper ce qu'ils ont manqué de faire en 2015. Il se trouve que l'année qui a suivi 1975 a été témoin de la première tentative « sérieuse » de mettre fin à « la guerre ». Il est vrai que cette tentative a piteusement échoué, et qu'elle est rapidement tombée dans l'oubli, mais ni son échec ni son oubli ne la dépouille de son droit à être réexaminée attentivement. Et les raisons qui plaident en faveur de cette révision abondent. Contentons-nous de rappeler que c'est en 1976 que la Syrie d'Assad a obtenu, du monde arabe et de la communauté internationale, le visa de long séjour qui a permis à ses troupes de se sentir chez elles jusqu'à 2005, mis à part quelques courts intermèdes et quelques « lignes rouges » géographiques.


Qu'on veuille se le rappeler ou non, l'admettre ou pas, la « guerre des deux ans » a effectivement pris fin en 1976, même si « la guerre », à proprement parler, n'est pas vraiment finie. Et comme toute guerre qui persiste, il a fallu trouver d'autres moyens d'y mettre fin.
Une deuxième tentative de clore « la guerre » eut lieu dans le contexte de l'invasion israélienne de 1982. Même scénario d'échec. Une troisième, soldée par l'accord tripartite de 1985, a connu le même sort, bien que les textes de cet accord, souvent sous-estimés, ont été partiellement recyclés à Taëf !
Finalement, sans grand effort ni grande volonté de la part des Libanais, ce fut avec Taëf qu'un nouveau chapitre de l'histoire des fins de « la guerre » s'est ouvert sous l'égide de la « tutelle syrienne » et sous le signe de la cohabitation entre « Reconstruction » et « Résistance ».
S'il est vrai que l'existence de Taëf n'a pas été facile, il faut reconnaître que l'accord de Taëf a, tant bien que mal, survécu à toute remise en cause fondamentale jusqu'à l'assassinat de l'un de ses deux hérauts : le héraut de la « Reconstruction ».


Depuis lors, le Liban vit à « l'heure actuelle », marquée non seulement par la remise en cause quotidienne, quand elle n'est pas théorique, de certaines provisions fondamentales de Taëf (l'arabité du Liban, la parité confessionnelle, la décentralisation, l'élaboration d'une loi électorale tant soit peu inclusive), mais également par une intervention pacificatrice régionale et internationale (Doha), qui fut requise quand les Libanais ont cédé au chant des sirènes de la violence, et que certains n'hésitent pas à identifier comme un mini-Taëf.
Les tentatives susmentionnées de mettre fin à « la guerre » ne représentent que les moments les plus forts d'une histoire jalonnée d'initiatives pacificatrices avortées : les unes locales, les autres régionales, certaines de bonne ou de mauvaise foi, d'autres de simple courtoisie. Certaines de ces démarches ont même été guidées par des velléités si personnelles qu'elles témoignaient simplement d'une quête de reconnaissance et de succès.
Il n'en reste pas moins que toutes les tentatives et toutes les initiatives pacificatrices, quelles que soient les circonstances régionales et internationales dans lesquelles elles ont été proposées, n'ont pas pu, pour se concrétiser sous la forme de « solution » en bonne et due forme, faire fi des pommes de discorde interlibanaises – abstraction faite de l'importance ou de la médiocrité de ces sujets conflictuels. Autrement dit, quel que soit le poids négatif ou positif des facteurs exogènes (négatif au point d'enflammer une « situation » ou positif au point de la contenir et d'empêcher son évolution en « conflit » ), c'est toujours aux mêmes points de friction, d'opposition, et aux mêmes « lignes de démarcation » qu'il est fait référence, dans le meilleur comme dans le pire des cas.


Dans d'autres conflits, il est arrivé, comme dans le cas libanais, que certains antagonismes soient tombés en désuétude et aient perdu leur portée mobilisatrice. Mais il est surprenant de constater combien de contentieux, dont certains sont antérieurs à l'indépendance, ont survécu et continuent d'avoir la vie dure. S'il est une conclusion à tirer de cette observation, c'est bien que la « paix » ne se compte ni par le nombre d'accords conclus ni par les années de « stabilité », mais bien par la qualité des « termes de débat » qu'une société se pose.
À faire l'inventaire des désaccords et des affrontements dans le cadre du débat libanais, il n'est pas besoin d'être prophète pour arriver à l'affligeante conclusion que les Libanais n'ont d'autre choix que de faire, sans délai, un grand ménage citoyen, ou d'attendre, de guerre lasse, le pire et une énième fin de « la guerre »...

A.S.

 

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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

UN CONSTAT OBJECTIF ! AUQUEL IL FAUT AJOUTER QU,UN FANTOME SOSIE D,ARAFAT CIRCULE ENCORE ET PROVOQUE APPREHENSIONS ET CRAINTES PARMI LES LIBANAIS ET FAIT REVIVRE LE SPECTRE DE LA GUERRE HAIE...

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

Excellent !
Mais, c'est qui A.S. ?

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