L’édito de Élie FAYAD

Sève de République

L’édito
Élie FAYAD | OLJ
06/01/2016

Que dire encore de Fouad Boutros ? Rien qui n'ait été signalé, en particulier dans ces colonnes, depuis ce dimanche gris – le premier de la nouvelle année – qui a vu s'éteindre l'ancien ministre. Mais devant la criante béance de la vie politique et institutionnelle actuelle, peut-être n'est-il guère déplacé d'insister quelque peu sur les qualités d'un homme d'État réellement exceptionnel, l'un des rares que le Liban ait connus.
Figure unanimement respectée, au point de se voir attribuer depuis une vingtaine d'années le surnom de « patriarche de la politique » libanaise, il fut l'un des principaux témoins – et acteurs – de l'histoire contemporaine du pays.
Jeune avocat, il est remarqué par le président Fouad Chehab qui l'appelle à ses côtés dès le début de son mandat et fait de lui un de ses collaborateurs civils les plus proches. À ce titre, Fouad Boutros sera assimilé au chéhabisme et à la faction du Nahj, mais dans leur facette la plus avenante, celle de la lutte pour l'édification d'un État moderne et juste.
Et pour ce qui est de l'autre facette, il reconnaîtra par la suite que des abus furent commis dans les années soixante par le Deuxième Bureau contre les adversaires politiques du régime, tout en estimant – à juste titre – qu'il ne s'agissait que d'« enfantillages » en comparaison de ce qui se fera ultérieurement, surtout à l'époque de la tutelle syrienne.
Élu député de Beyrouth en 1960 et 1964, il occupera diverses fonctions ministérielles tout au long de sa carrière. Mais c'est principalement en tant que ministre de la Défense et, surtout, des Affaires étrangères qu'il allait se forger une place de choix dans le club restreint des grands hommes d'État.
Parfaitement conscient des fragiles équilibres interne et externe de ce pays, il fut l'un des très rares responsables libanais sachant à la fois faire preuve de réalisme et ne jamais perdre de vue les objectifs nobles de l'action politique. Et quelle politique est-elle plus noble, dans le contexte terriblement tourmenté que connaît le Liban depuis un demi-siècle, que celle qui consiste à confronter en permanence le possible et le souhaitable pour en tirer les décisions qui aideront à préserver l'essentiel ?
Fouad Boutros était passé maître dans le maniement de cet art-là.
Ce n'est pas lui qui instaure l'hégémonie de l'Égypte nassérienne sur la diplomatie libanaise dans les années soixante, pas plus qu'il n'est responsable de la mainmise syrienne sur le Liban à partir de 1976. C'est pourtant lui qui, dans les deux cas, veillera toujours à ce que la collaboration contrainte avec les « tuteurs » se fasse le moins possible aux dépens des intérêts de l'État libanais, de sa souveraineté et de sa dignité.
C'est pour cette raison que le patriarche Nasrallah Sfeir, autre roc libanais, fera appel à lui en vue d'assurer le dialogue de Bkerké avec Damas après la fameuse Déclaration des évêques maronites de septembre 2000 en faveur de l'émancipation du Liban. Le régime syrien avait cependant d'autres projets pour le pays du Cèdre. On sait où ils mèneront...
Mais il n'y avait pas que la diplomatie dans le parcours de Fouad Boutros. À sa manière, c'est-à-dire à la fois discrètement et efficacement, il eut à jouer quelquefois des rôles cruciaux dans la vie politique intérieure, même après sa retraite.
Ainsi, en 1998, à l'occasion des élections municipales à Beyrouth, il s'associe à Rafic Hariri pour faire élire dans la capitale, en pleine tutelle syrienne, un conseil municipal qui était une première préfiguration de la future alliance souverainiste dite du « Bristol » puis du 14 Mars.
Plus tard, en 2005-2006, il présidera une commission de juristes et d'experts qui met au point le projet le plus avancé de loi électorale jamais élaboré au Liban, même si des réserves – qu'en privé, il partageait – furent émises sur le mode de scrutin et le découpage adoptés.
À l'heure où la société civile, dans son combat pour régénérer la vie publique libanaise, se cherche encore sans se trouver, la disparition d'un serviteur de l'État tel que Fouad Boutros fait apparaître l'immense vide que laisse derrière lui un homme qui fut jusqu'à il y a peu en constante réserve de la République.

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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

IL FUT UN GRAND HOMME... MAIS DE SON TEMPS IL N,Y AVAIT PAS DES GANGRENES DANS LE PAYS !

Soeur Yvette

Fouad Boutros laisse un grand vide...Que Dieu ait son ame et inspire nos dirigeants..

Halim Abou Chacra

Bien juste et brillant hommage que vous rendez, M Fayad, à un des derniers grands de ce pays et qui le quitte. Très exacte citation, parmi ces grands, du "roc" patriarche Sfeir. A comparer avec tant de "tarati3" (de "tartou3) sur la scène, de nos jours, c'est, hélas, à être envahi de désespoir.

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