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Syrie : Les conséquences de l'implication militaire russe en 5 questions

décryptage

Trois experts, Fabrice Balanche, Frédéric Pichon et Thomas Pierret, répondent aux questions de L'Orient-Le Jour à la lumière des derniers développements.

Nour BRAIDY | OLJ
04/10/2015

Le 30 septembre dernier, la Russie effectuait ses premiers bombardements aériens en Syrie. L'engagement militaire et direct de la Russie, fidèle alliée de Bachar el-Assad, vient complexifier un peu plus encore le conflit syrien dans lequel sont engagés un grand nombre d'acteurs, syriens et étrangers.

Décryptage de la nouvelle donne avec Fabrice Balanche, géographe et spécialiste de la Syrie, Frédéric Pichon, chercheur spécialiste du Moyen-Orient, et Thomas Pierret, spécialiste de l'islam sunnite et de la Syrie.

 

Quelles sont les implications de l'engagement russe sur le terrain ?

Depuis le début des opérations militaires russes en Syrie, la polémique sur les cibles choisies par Moscou enfle. Les frappes russes ont visé le groupe État islamique mais aussi le Front al-Nosra, la branche syrienne d'el-Qaëda, et ses alliés rebelles islamistes, selon des sources syriennes et l'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH). Moscou a également, dans une moindre mesure, frappé des petits groupes rebelles soutenus par les États-Unis. Le Front al-Nosra, considéré comme un groupe "terroriste" également par Washington, et ses alliés ont infligé le plus de revers au régime cette année, alors que l'EI a concentré sa guerre contre les groupes rebelles rivaux.

Pour Fabrice Balanche, "l'aviation russe sera d'un grand secours à l'armée syrienne pour dégager des positions sous le feu des rebelles. C'est le cas de l'aéroport militaire de Kuwaires, à l'est d'Alep, et des champs gaziers entre Palmyre et Homs, indispensables pour la production d'électricité en Syrie". Se pose aussi la question d'Alep, défendue âprement par l'armée syrienne, mais prise en tenaille entre le Front al-Nosra et l'EI.

M. Balanche note toutefois que le président russe, Vladimir Poutine, ne croit probablement pas en "la possibilité de reprendre l'ensemble du territoire syrien". L'expert évoque deux scénarios possibles : l'objectif de Moscou, selon un scénario "prudent et réaliste, est de s'imposer dans la région alaouite ; dans une option plus offensive, Moscou cherchera aussi "soutenir l'armée syrienne dans la périphérie de la région alaouite, voire jusqu'à Alep".

L'implication russe vise tout d'abord à empêcher les rebelles de s'emparer de Lattaquié, ajoute Fabirce Balanche. "Après l'offensive rebelle du printemps 2015 qui a vu la chute de Jisr el-Choughour et d'Idleb, Lattaquié est devenue clairement menacée. Les rebelles sont à moins de 30 km de la ville depuis le printemps 2012". Contrairement à ce que l'on croit, poursuit le chercheur, Lattaquié et la région au nord de la ville sont à majorité sunnite. "Ce n'est pas un fief alaouite et la proximité de la Turquie assure les rebelles d'un soutien logistique important. Sans l'arrivée des troupes russes, il aurait été difficile à l'armée syrienne de défendre la ville face à une offensive rebelle. Surtout que le Hezbollah se concentre, lui, sur Damas, le Golan et la périphérie syrienne du Liban".

Pour Frédéric Pichon, l’objectif de la Russie n’est pas la reconquête mais plutôt "l'achèvement d'un continuum de Lattaquié à Damas".

Thomas Pierret craint, pour sa part, que l’implication russe n'affaiblisse tous les rebelles sauf l'EI. "L’opération militaire russe peut faire beaucoup de mal, dit-il. L’EI n’est pas sa principale cible et, au final, c’est ce groupe qui en bénéficiera".

 

Combats acharnés sur les montagnes du Qalamoun, dans l'est de la Ghouta orientale, le 1er octobre 2015. REUTERS/Bassam Khabieh

 

 

Vers la naissance de nouvelles alliances ?


Fabrice Balanche voit dans l'annonce d'un échange d’informations entre la Russie, le régime syrien, l’Irak et l’Iran un "prélude à un front anti-Daech, concurrent de la coalition internationale menée par les États-Unis". En ce qui concerne la mise en place d'une alliance plus large contre l'EI, souhaitée par Moscou, même si le président américain Barack Obama s’est dit prêt à travailler avec la Russie contre l'EI et qu’une réunion des acteurs internationaux et régionaux aura lieu en octobre, plusieurs obstacles se dressent face à ce plan. Riyad a d'ores et déjà rejeté une telle alliance, et les différents acteurs ne sont pas d'accord sur l'avenir de Bachar el-Assad.

Dans ce contexte, Thomas Pierret estime que les alliances ne changeront pas. L'expert voit plutôt une "division du travail, un évitement mutuel et un laissez-faire des Américains qui ont un président faible".

 

 

 

 

 


Des négociations pour une sortie de crise sont-elles toujours possibles ?

"Avec un régime syrien renforcé par le soutien militaire russe, nous n’avons jamais été aussi loin d’une solution négociée, estime Thomas Pierret. Le régime n’aurait négocié que s’il était dans une position de faiblesse et la stratégie russe est d’éliminer les forces modérées et de ne laisser aucune partie qui pourrait servir d’interlocuteur dans les négociations".

Pour Fabrice Balanche, "la perspective pour les Occidentaux d'un règlement rapide du conflit par l'affaiblissement de l'armée syrienne, obligeant Bachar el-Assad à quitter le pouvoir, s'éloigne désormais". "Mais face à l'EI et à l'afflux de réfugiés, les Occidentaux sont pressés de geler, à défaut de le résoudre, ce conflit, poursuit-il. Les négociations peuvent se montrer donc plus favorables au régime syrien".

"Vladimir Poutine pense déjà à une conférence de paix et les États-Unis semblent favorables à une solution négociée et sont prêts à s'associer avec les Russes et l'Iran", renchérit Frédéric Pichon.

 

 

Quid de Bachar el-Assad ?

Le président syrien "fait désormais partie de la solution et du processus de transition politique", estime M. Balanche, qui note qu’à l'exception notable du président français François Hollande, les dirigeants occidentaux ne font plus du départ du président syrien une condition sine qua non à des négociations.

"Les Russes et les Iraniens veulent maintenir le président syrien en place car ils savent qu'il est la clé de voûte du système à Damas, poursuit-il. Le remplacer provoquerait une concurrence effrénée entre les barons de l'appareil militaro-sécuritaire et aboutirait à l'explosion du système de pouvoir mis en place par Hafez el-Assad". Or, souligne-t-il, "l'opposition n'a aucun leader à proposer et personne ne peut garantir que les rebelles déposeront les armes si Bachar el-Assad quittait le pouvoir".

Frédéric Pichon abonde dans le même sens. "Les Américains ne semblent pas prêts à recommencer les erreurs passées et sont bien décidés à conserver en l'état, pour le moment, les institutions politico-militaires syriennes". En cela, ils convergent avec les Russes, ajoute-t-il.

 

Vers une partition de la Syrie ?

Pour les trois experts, la partition de la Syrie est une thèse de plus en plus crédible. "La Russie l’a fait en Ukraine et personne ne va déloger l’EI de là où il se trouve", estime M. Pierret.

"Il est difficile d'imaginer que le pays reste uni à l'issue de ce conflit sanglant, confirme M. Balanche. Jusqu'à présent, il existe encore des institutions à Damas qui assurent un certain vivre ensemble dans la zone contrôlée par l'armée syrienne, ce qui n'empêche pas les alaouites et les druzes de constituer des réduits défensifs, autour de leurs montagnes respectives, en cas de chute de Damas". Et de poursuivre : "Pour les Kurdes, le processus de partition est déjà bien engagé. Les chrétiens sont en revanche trop dispersés et ne disposent pas d'un territoire assez vaste pour devenir un proto-État. Ils se placent sous la protection des alaouites, des druzes et des Kurdes. Quant à l'EI, il a déjà mis en pratique le redécoupage des frontières en créant une entité transnationale".

M. Pichon voit mal, lui aussi, "comment les sunnites qui ont choisi l'EI ou la rébellion islamiste pourront un jour revivre dans le même pays, même s'il existe aussi des millions de sunnites loyalistes". "De ce point de vue, la guerre a fait le tri, estime-t-il. La "petite" Syrie qui subsiste, avec encore la majorité de la population, est peut-être destinée à fixer les contours de ce que sera ce futur État syrien..."

 

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ACE-AN-NAS

On ne parle pas des ouighours chinois qui ont ete loges dans des villages vides de leurs population syrienne . Faur s'attendre a une intervention chinoise a cet effet .

A part nous montrer le brushing du representant des terroristes "moderes" , quelque part entre Istanbul londres ou paris , je ne vois pas sur le terrain cette organisation factice exister vraiment .

Maintenant le danger d'un demembrement de la Syrie c'est pour le Liban .
Regardez bien la carte et faisons un rapprochement avec des regions a "sympathie" communautaire , je crains fort que les chretiens libanais ne subissent le meme sort que celui de leurs correligionnaires syriens cad ne disposant aucun moyen territorial , militaire ou politique sur lequel s'adosser.

Un desastre pour le Liban et la region .

M.V.

Les occidentaux ont du retard sur l'état de la recomposition des forces sur la carte géostratégique de La Russie...." la Surprise attendue " serait l'implication de l'aviation chinoise en Syrie ...

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

IL SEMBLE QUE L,ENTENTE ENTRE LES GRANDS EST IMPROBABLE ET LE DEMEMBREMENT DE LA SYRIE EST EN MARCHE... IL EST A NOTER QUE LES RUSSES SAVENT CE QU,ILS VEULENT ET INTERVIENNENT DE PIED FERME TANDIS QUE LES OCCIDENTAUX QUI TERGIVERSENT DES LE DEBUT... CAR VOULANT UTILISER L,E.I. ET LES AUTRES ORGANISATIONS... SONT ENCORE INDECIS SUR LEURS BUTS ! LA TABLE SERA SERVIE AU PREMIER...

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

Comme on voudrait s’abstraire de ce salmigondis, et se contenter de traiter l’actualité à sauts et à gambades dans sa chatoyante diversité. Mais la sarabande se poursuit, avec des aveugles prêtant la main à des paralytiques, des Mongolo-sibériens agitant leurs marottes et des rafales de baffes et de nasardes gratuites. L’intolérable nous brûle la joue puisqu’une toute timide ouverture paraissait se faire jour suite à la débâcle programmée du fils aSSadio-aSSadique. La formation de cette croisade sibérienne, avec ses leurres et ses contrepieds, c’est comme le Kazatchok : plus on s’y intéresse, moins on y comprend quelque chose. Et que trouve-t-on quand on gratte jusqu’à l’os ce mélange de craintes et d’espoirs qui imprègne le gros des éléments Sains de la population syrienne, tout en faisant abstraction, à la marge, des pusillanimes invétérés ? On trouve des Sains Syriens, ou ce qu’il en reste, qui ne se font sans doute plus beaucoup d’illusions sur une issue de cette guerre civile compatible avec leurs vœux les plus chers ; désuets déjà pour certains. Le raisonnable, qui est toujours moins exaltant que le souhaitable, les pousse à admettre que ces bää bää bääSSyriens s’imposeront désormais dans tous prochains pourparlers grâce à cet appui sibérien, et qu’il convient donc de s’y préparer avec une bonne intelligence des faits en refusant tout net de se voir dicter l’ordre du jour et le tempo par ces Mongolo-sibériens comme on dit, tant ils sont si lourds et si exaspérants !

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