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François Abi Saab, ce « héros qui s’ignore »

François Abi Saab, ce « héros qui s’ignore »

Portrait
07/08/2015

Sur la scène publique, François Abi Saab a incarné, durant près d'un demi-siècle, la figure archétypale du serviteur d'État. Ce dandy-serviteur, qui gardera à jamais une empreinte indélébile dans l'histoire de la diplomatie franco-libanaise, vient de prendre sa retraite au terme de 47 années inoubliables « de loyauté, de bonheur, de fierté, mais aussi de drames, de douleurs et de tristesses », passés entre les chancelleries de Clemenceau et de Mar Takla, la Résidence des Pins et l'ambassade de la rue de Damas.
Attaché de presse et chef du protocole à l'ambassade de France, il a réussi le tour de force de servir non pas un seul État, mais deux, auprès de 19 ambassadeurs. François Abi Saab s'est en effet toujours senti animé d'une mission, résumée par ce leitmotiv-credo : « Servir la France au Liban, en toute conscience, mais aussi essayer d'aider le Liban à travers la France », sans paradoxe aucun. Mission du reste largement accomplie non sans brio, à entendre les panégyriques qui fusent sitôt que son nom est évoqué devant un citoyen libanais ou français ayant connu le Liban à travers cet homme durant le demi-siècle écoulé.
Et comment donc ne pas succomber au charme d'un gentleman aussi élégant et distingué, d'une politesse remarquable, d'une générosité infinie, d'une humanité rare, profondément altruiste, toujours prêt à se mettre à la disposition d'autrui, à servir ceux qui sont dans le besoin, avec cette simplicité, cette sobriété et cette humilité qui sont la marque des grands ? Le tout, qui plus est, sans jamais verser dans l'austérité, puisque François Abi Saab sait aussi allier humour très british et truculence, notamment avec ses imitations d'accents du terroir et de personnalités publiques qui font rire de bon cœur le patriarche Sfeir, à titre d'exemple...

Apprentissages
En fait, le secret de François Abi Saab, c'est d'être avant tout un grand cœur qui bat à l'unisson avec la vie, un cœur pur, immaculé et vivace, guidé, comme les enfants à la fois candides et terribles, par un sens inouï et intarissable de la curiosité. Or, cela, il le doit à son mentor, sa figure archétypale : sa marraine, Simone Catoni, fondatrice du premier jardin d'enfants au Liban au Collège protestant français, ainsi que du collège Louise Wegmann. C'est elle qui, en effet, apprend au jeune garçon à se mettre à l'écoute de son cœur et, surtout, à initier cette véritable quête du Graal pour étancher une soif de savoir sans cesse inassouvie. « Elle me disait sans cesse qu'une tête est une citrouille pleine de trous qu'il faut boucher avec plein de choses », raconte François Abi Saab.
La leçon a été retenue par cœur, et l'élève saura se montrer digne de son maître. Une fois son bac en poche, en 1968, le jeune homme trouve immédiatement un poste à l'ambassade de France, où son père, Michel, a servi quarante ans depuis l'époque du haut-commissariat. Le père : une autre figure archétypale fondamentale dans l'apprentissage du jeune François, celle du commis d'État, du serviteur. Un père qui apprendra à son fils comment aimer la France d'esprit, d'âme et de cœur...
Le 10 novembre 1968, convoqué par le responsable du service administratif, Jean Verschae, François Abi Saab a envie de croquer la vie à pleines dents, de se frotter enfin au monde du travail, de produire, d'assumer ses responsabilités. Si bien qu'il lance à son interlocuteur interloqué : « Je commence demain ? » À sa grande déception, cependant, le lendemain, le 11, est congé. « Mais quelle sera donc ma carrière si mon premier jour de travail est congé ? » se demande le jeune homme, ravagé par l'angoisse, incapable encore de subsumer le parcours exceptionnel d'un demi-siècle de dur labeur qui l'attend.
Le 12 novembre 1968, François Abi Saab entre donc en fonctions. C'est Pierre-Laurent Millet qui est à l'époque ambassadeur de France au Liban. Sa première mission ? « Aider Marie-Victoire Duval, conservatrice des archives diplomatiques au ministère des Affaires étrangères à Paris », se souvient-il, ému, rayonnant. « Il s'agissait de trier et classer les archives du mandat pour les rapatrier du Liban au Quai d'Orsay. C'était extraordinaire », dit-il, absorbé dans ses souvenirs, nostalgique, mais sans morosité. Le jeune homme fasciné découvre ainsi, sur les six mois que dure sa mission, parfois jusqu'au bout de la nuit, des trésors qui ont fait l'histoire de la France et du Liban. « J'avais entre les mains tous ces textes de De Jouvenel, Weygand, Catroux, De Gaulle, Gouraud. Je lisais tout ! »
Le jeune homme est désigné pour gérer le service comptable et administratif, et la valise diplomatique régionale de la chancellerie, où il reste jusqu'en mai 1985. Entre-temps, il a réussi son concours d'entrée en tant qu'agent titulaire de la fonction publique en 1981.
Avant son départ, l'ambassadeur Fernand Wibaux le nomme attaché de presse. Il succède à Antoine Matar à ce poste. Au lendemain de l'enlèvement de Marcel Carton, le 22 mars 1985, il est également chargé du protocole.

Gardien de la mémoire
François Abi Saab est aussi une mémoire vivante et une conscience – mais son éthique et son sens du devoir diplomatique lui interdisent de s'épancher en souvenirs. Un bon serviteur de la fonction publique sait aussi emprunter, quant il le faut, leurs vertus aux trois singes de la sagesse. C'est à ce prix que l'on gagne la confiance des plus grands. Ce gardien de la mémoire évoque ainsi, avec beaucoup d'émotion pudiquement contenue, plusieurs moments tragiques de son parcours, sans trop donner de détails : l'enlèvement de M. Carton et d'autres otages français durant la guerre, dont Michel Seurat, l'assassinat de Louis Delamare et du général Gouttière, la guerre fratricide interchrétienne de 1989-1990, passée aux côtés de l'extraordinaire René Ala, l'agression israélienne d'avril 1996, l'assassinat de Rafic Hariri en 2005 et le printemps de Beyrouth ou encore la guerre de juillet 2006... Car c'est aussi dans la souffrance, souvent, que la France et le Liban ont communié au cours du demi-siècle passé.
À la suite des « Raisins de la colère », en 1996, le ministre des Affaires étrangères de l'époque, M. Hervé de Charette, recommande sa promotion. Ce qui n'est guère étonnant puisque François Abi Saab s'est tout bonnement rendu indispensable. Si bien que l'ambassadeur de France de l'époque, Jean-Pierre Lafon, a trouvé cette formule particulièrement expressive pour le présenter : « François est mon sonar et mon radar ! »
Il est ainsi nommé en 1999 pour deux ans et demi au Quai d'Orsay à la direction de la presse, de l'information et de la communication, dirigée à l'époque par Anne Ceazeau Secret puis par François Rivasseau. Mais l'esprit de Simone Catoni veille sans relâche sur son filleul. « Dès mon arrivée, j'ai pris une carte de Paris que j'ai divisée en carrés. Tous les jours, durant deux ans, j'allais visiter un de ces carrés à pied », raconte-t-il.
En 2001, l'ambassadeur Philippe Lecourtier fait de nouveau appel à lui à Beyrouth et le nomme attaché de presse et chef du protocole. C'est le début d'une nouvelle période exaltante, où François Abi Saab, au maximum de ses capacités et de son dévouement, va servir aux côtés des ambassadeurs Bernard Émié, André Parant ou Denis Pietton durant l'une des périodes les plus exaltantes – mais aussi les plus dangereuses – pour le Liban et pour la mission française au pays du Cèdre : le printemps de Beyrouth et ses retombées.

Chevalier du Liban-message
Toutes ces années de service ont permis à François Abi Saab de côtoyer de grands noms de la politique française et libanaise, parmi lesquels certains ont laissé chez lui une marque indélébile. Il évoque dans ce cadre le président Jacques Chirac, qui lui décernera, le 8 juin 2007, les insignes de chevalier de l'ordre national de la Légion d'honneur, et Hélène Carrère d'Encausse au plan français, et, sur le plan local, Raymond Eddé, Fouad Chéhab, Nassib Lahoud, le patriarche Sfeir, le président du Conseil supérieur chiite, Mohammad Mahdi Chamseddine, qui était comme un père pour lui, l'uléma Mohammad Hussein Fadlallah, Fouad Boutros, Sleiman Frangié, René Moawad, Walid Joumblatt, etc. Il ne tarit pas d'éloges aux réformes apportées par le général Fouad Chéhab, pour lequel il a une admiration particulière.
Le diplomate développe sa propre vision du Liban, ouvert, pluriel, le Liban-message du pape Jean-Paul II, celui du vivre-ensemble. Fort de cette expérience à bonne école, il n'aura de cesse qu'il ne prodigue, durant ses années de mission, comme conseil aux ambassadeurs d'être « toujours soucieux d'équilibre, d'équidistance et de justice », et « de faire en sorte que la France au Liban ait un comportement qui lui permette bien sûr d'être fidèle à ses amitiés historiques, mais aussi d'aller au-devant de tous les Libanais de toutes les communautés, de toutes les régions », pour reprendre les termes de Bernard Émié.
Après avoir fait valoir ses droits à la retraite dans le cadre de sa mission à l'ambassade de France, François Abi Saab – promu le 13 juillet par le président François Hollande personnellement du grade de chevalier au grade d'officier de l'ordre national de la Légion d'honneur française – vient d'être nommé conseiller près l'ambassade de l'ordre souverain de Malte.
Faut-il y voir un hasard du destin ?
François Abi Saab n'est-il pas au final, à sa manière, un chevalier de Saint-Jean de Jérusalem, adoubé un jour par Bernard Émié, qui l'a qualifié un jour, par une formule magistrale, de « héros qui s'ignore, ayant traversé des décades de dureté, se rendant à peine compte de son courage, de son inconscience, de son engagement » ?

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