François Abi Saab, ce « héros qui s’ignore »

Jean-Pierre Lafon : une très grande efficacité

OLJ
07/08/2015

Au moment où François Abi Saab prend sa retraite, je voudrais livrer le témoignage suivant qui date de mon arrivée en tant qu'ambassadeur de France à Beyrouth en mai 1994.
Nommé au Liban par le président Mitterrand sur proposition d'Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères, pour remplacer en urgence l'ambassadeur Chatelais dont on venait de découvrir qu'il était atteint d'un cancer qui devait l'emporter quelques mois plus tard.
C'était, à 52 ans, mon premier poste d'ambassadeur ; un poste, vu de Paris, réputé exposé, dangereux même, dans un Proche-Orient d'une grande complexité. C'est dire que je me préparais à mes nouvelles responsabilités avec conscience en attendant l'agrément des autorités libanaises.
Au dire des renseignements que je recueillais sur le fonctionnement de l'ambassade, peu de choses fonctionnaient normalement. Sans doute, en période de guerre, la normalité devient-elle l'exception. Mais des dérives s'étaient accumulées... Mon prédécesseur n'avait pu faire face à toutes ses responsabilités au vu de son état de santé.
Certains esprits à Paris m'avaient notamment mis en garde vis-à-vis de la personne de François Abi Saab, non sur ses qualités professionnelles, unanimement reconnues, mais sur son aptitude à influencer, certains disaient même à manipuler, les divers ambassadeurs qui se succédaient à Beyrouth. Leur insistance m'avait amené dans un mouvement d'humeur à répondre « la personne qui me manipulera n'est pas encore
née ! »
Ceci étant dit, un homme averti en valant deux, je prenais contact par téléphone avec François Abi Saab pour commencer à le mettre à l'épreuve en lui demandant de me préparer les biographies des trente premières personnes que, à son sens, je devrais rencontrer dès mon arrivée.
Une fois à Beyrouth et après un contact avec l'ensemble du personnel à la résidence provisoire de Mar Takla, je le convoquais le lendemain et lui indiquais : « M. Abi Saab, je tiens à marquer mon arrivée au Liban par un acte qui permette aux autorités de mieux connaître le nouvel ambassadeur de France. Je tiens donc à me placer sous l'égide du rayonnement et de la mémoire du général de Gaulle, qui a séjourné deux ans à Beyrouth en tant que commandant de Gaulle de 1930 à 1932. Dans ce contexte, je souhaiterais le 18 juin prochain remettre sur la maison du commandant de Gaulle la plaque qui figurait avant la guerre civile, au cours d'une petite cérémonie destinée à marquer les esprits. Vous avez carte blanche. »
Quelques jours plus tard, François Abi Saab venait me trouver et me disait de but en blanc. « Voilà, j'ai noué un contact avec la vieille dame qui occupe la maison, je tiens à votre disposition dans le coffre de ma voiture la plaque qui était apposée avant la guerre et que j'ai retrouvée. Les dispositions ont été prises pour la cérémonie le 18 juin. Vous aurez la présence du ministre des Affaires étrangères, du maire de Beyrouth et celle d'un détachement de l'armée libanaise. Le photographe de l'Agence France Presse sera présent. »
Mon jugement était fait. Je me suis dit en mon for intérieur : « Je ne sais pas si François Abi Saab cherche à manipuler ou pas, mais ce type est formidable et très efficace. »
Désormais, j'utilisais François Abi Saab pour sa connaissance incomparable de la diversité humaine du Liban au-delà des barrières religieuses, spirituelles, linguistiques, pour sa mémoire de l'histoire des clivages de toute nature qui parcourent ce pays, pour le nœud incomparable de relations souvent chaleureuses qu'il avait tissées avec tous les milieux libanais.
Je devais par la suite apprendre le dévouement dont il avait fait preuve pour évacuer des objets précieux après le bombardement de la Résidence des Pins. Au vu de ses services, je le faisais intégrer dans les cadres de la diplomatie française avec l'appui du ministre des Affaires étrangères et de son cabinet.

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