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Culture

Peut-on encore être caricaturiste au Liban ?

Débat

Six mois après Charlie, dans un pays où l'autocensure bâillonne plus aisément que les interdits, qui sont les nouveaux « fantassins de la démocratie » ? Où s'arrête leur liberté d'expression ? Dessinateur satirique, un « métier-passion » ou une passion sans métier ? « L'Orient-Le Jour » a rencontré quatre jeunes caricaturistes libanais, de styles différents, mais animés par une même ferveur. Armés de leur crayon et d'un ordinateur, ils dessinent lorsqu'ils ne peuvent plus se taire.

Wilson FACHE | OLJ
29/06/2015

Ils sont quatre à dessiner pour interpeller. Ils ne sont pas les seuls, peut-être pas les meilleurs, mais ils ont le mérite d'exister dans un pays où les jeunes caricaturistes se font trop rares. Présentations.

Sara el-Yafi, petite-fille de l'ancien Premier ministre Abdallah el-Yafi et diplômée de la prestigieuse école d'affaires publiques de l'Université de Harvard. Un ADN politique pour des dessins et des textes qui, sans surprise, abordent principalement la politique nationale et régionale. Des caricatures qui accompagnent les billets qu'elle publie sur son site Internet ou dans des médias internationaux.

Être développeur de logiciels à temps plein n'a pas empêché Sareen Akarjalian, 30 ans, de publier sur son blog plus de trois cents caricatures depuis 2010. Sa cible de prédilection ? La société libanaise. Sa signature ? Des dessins sous forme de bande dessinée.

Alors que la guerre de juillet 2006 éclate, Christiane Boustani ressent un besoin irrépressible de s'exprimer. Commence alors une carrière de caricaturiste sous le pseudonyme Swaha, qui connaîtra une trêve en 2012, avant de reprendre l'été dernier lorsqu'une nouvelle guerre éclate, à Gaza cette fois, et que son besoin de dessiner se réveille. Passée par al-Akhbar, le mensuel féminin al-Hasnaa et Le Commerce du Levant, elle est désormais indépendante et collabore avec Yaka Yaka, un site satirique tunisien.

(Lire aussi : La liberté de la presse "au plus bas" et le Liban enregistre son plus mauvais score depuis 5 ans)

Ivan Abou Debs n'a que 22 ans quand il se lance dans la caricature. C'était il y a deux mois. Écœuré par le manque d'intérêt pour le massacre de Garissa au Kenya, si peu de temps après que le monde se fut uni pour Charlie Hebdo, cet illustrateur de formation (il étudie à l'Académie libanaise des beaux-arts) publie sa première caricature. Depuis, qu'il s'agisse du code de la route, d'Ebola ou de la vacance présidentielle, ses dessins se suivent mais ne se ressemblent pas. Petit détail : ses illustrations ont par deux fois été publiées en une de L'Orient-Le Jour.

« Je n'ai pas envie de mourir pour un dessin »

« Quand j'étais petite, j'attendais chaque soir qu'ils montrent à la télévision les dessins du sacro-saint Pierre Sadek, mon idole ! » raconte Christiane Boustani. « Le plus connu, sans aucun doute, reconnaît Sara el-Yafi. Peut-être aussi le seul. »

Depuis le décès du père de la caricature politique libanaise, les héritiers se sont fait rares, leurs avis piquants et drôles, aussi. « Je suis un caricaturiste, pas un photographe », avait un jour répondu Pierre Sadek à une critique de l'un de ses dessins, rappelant qu'une caricature est avant tout une opinion. Durant les dernières années de sa carrière, le maître avait pris pour cible le Hezbollah, caricaturant à l'envi son secrétaire général, Hassan Nasrallah, malgré les menaces. Aujourd'hui, qui oserait encore ?

La liberté d'expression ne s'use que lorsque l'on ne s'en sert pas, promet l'adage. Mais au Liban, elle sait trouver ses limites. Alors que, selon l'organisation de défense des droits de l'homme Freedom House, le pays du Cèdre enregistre en 2015 son plus mauvais score en termes de liberté de la presse depuis 5 ans, que signifie encore être caricaturiste ? Par peur ou respect, la plupart d'entre eux (tous ?) se fixent des lignes rouges très claires, préférant la frustration du silence au coût de la parole. « Il existe beaucoup de sujets que j'aimerais pouvoir caricaturer, mais je n'ose pas. Les gens disent que le Liban est un pays libre, mais je ne suis pas certaine que ce soit si libre que ça. La religion, je n'en parle pas par respect, mais avec la politique, je ne le fais pas parce que j'ai peur d'avoir des ennuis », déplore Sareen Akarjalian.

Ne pas rire de tout, ni avec tout le monde ? Sara el-Yafi s'est, elle, risquée à représenter celui qui est homme de religion et responsable politique à la fois. Mais avant de publier sa caricature de Hassan Nasrallah, elle admet avoir préféré montrer le dessin à un contact au sein du parti chiite pour s'assurer de ne pas s'attirer ses foudres. De l'autre côté de la ligne bleue, Sara el-Yafi a aussi caricaturé Benjamin Netanyahu, mais précise que, si elle ose la satire, la vulgarité ne l'intéresse pas. « Je n'insulte pas les gens, je dis la vérité telle que je la perçois personnellement, explique-t-elle. Je ne prends aucun plaisir dans la méchanceté gratuite. »
« Avec la religion et Israël, il faut faire attention, prévient Christiane Boustani. Mais moi je ne me gêne pas, c'est l'avantage d'être indépendante. J'aime provoquer, je n'aime pas les dessins gentils, ça ne sert à rien », assure-t-elle, en précisant toutefois qu'elle ne représentera jamais Mahomet.

(Pour mémoire: Quand un dessin peut tuer, faut-il craindre l'autocensure?)

« Moi non plus, répond Ivan. Je n'ai pas envie de mourir pour un dessin. » Le Prophète, il l'a pourtant un jour dessiné, regardant vers la terre, au côté de Jésus. Tous deux s'interrogent : « Pourquoi sont-ils tous aussi idiots ? Ils n'ont rien compris, mon frère... » Un dessin qui en rappelle un autre, de feu Cabu, qui avait dessiné le Prophète en couverture de Charlie Hebdo, peiné « d'être aimé par des cons » d'intégristes. Son dessin, Ivan ne l'a jamais publié. « Je fais aussi des caricatures où je ne me censure pas du tout, mais alors je les garde chez moi, même si ça va à l'encontre de mes valeurs », affirme le dessinateur. « Il y a tellement d'ignorants qui vont voir nos dessins... J'évite aussi Israël, même si j'ai une idée de dessin qui me tient à cœur, explique-t-il. Il existe un problème d'éducation et d'éveil, surtout au Liban. »
« Mais tout le challenge est là, il faut faire cette caricature, elle participe justement à ce travail d'éducation ! » réplique Christiane Boustani.

« Il y a un avant et un après-Charlie »

Pour les quatre caricaturistes, l'attaque du 7 janvier contre Charlie Hebdo a été un choc, comme pour tout le monde, mais l'assassinat de personnes qui, malgré des pratiques divergentes, étaient des confrères, leur a laissé un goût amer dans la bouche. « Je me suis dit : Mon Dieu, j'espère que ce n'est pas une nouvelle tendance », explique Sareen Akarjalian. « Je n'arrivais pas à croire ce qui était en train d'arriver. Selon moi, la caricature est quelque chose de sacré auquel on ne peut pas toucher. Au Liban, nous devons sans arrêt nous autocensurer, mais j'espère que les dessinateurs d'autres pays ne vont pas se mettre des barrières à cause de ce qui est arrivé à Charlie Hebdo (...) Pour moi, c'était une raison supplémentaire de ne pas dessiner à propos des religions, malheureusement. »

« Je me suis sentie connectée avec tous les dessinateurs. J'ai le sentiment qu'il y a un avant et un après-Charlie, analyse Christiane Boustani. Avec mes copains de chez Yaka (journal satirique tunisien), nous n'avons pas réussi à dessiner ce jour-là. Ensuite, nous avons ressenti de la colère, et nous avons fait des dessins plus intenses. » « Être caricaturiste implique des responsabilités, nous ne serions pas accros sinon, et cette responsabilité exige aussi de ne pas dessiner n'importe quoi », ajoute-t-elle.

« Une invitation au débat »

En représentant le palais de Baabda vide, un parapluie aux couleurs de la Finul ensanglanté après l'attaque israélienne du 28 janvier ou une journaliste que l'on déshabille pendant la Journée internationale de la femme, tous partagent une même envie de dénoncer par le rire, de rire pour marquer les esprits. « Il ne faut jamais sous-estimer l'humour dans les situations grave. Parler sérieusement n'est pas attrayant. La satire, en revanche, lorsqu'elle aborde de vrais problèmes de fond, est une invitation au débat, affirme Sara el-Yafi. Montrer constamment des photos d'enfants décédés ne va pas toucher les gens, ils seront tristes pendant une minute puis iront se chercher un biscuit. Mais en tournant en dérision, non pas la misère mais la situation, alors nous pouvons toucher les gens. »

(Lire aussi : Les caricaturistes du monde entier ne « désarmeront jamais ! »)

« Je ne pourrais pas être plus d'accord, répond Sareen Akarjalian. Ce n'est pas facile de trouver de l'humour dans les situations les plus sombres, mais une fois que l'on y arrive, on peut réellement toucher les gens. Ils voient des photographies tous les jours, mais quand ils voient un dessin, ça les marque. Je ne sais pas quel procédé psychologique est responsable de ce phénomène, mais ça marche vraiment. » Même constat de la part d'Ivan Abou Debs, pour qui « un dessin doit interpeller avant de faire rire ».
« Le rire gratuit ne sert à rien, confirme Christiane Boustani. Un dessin, c'est une idée qui a un impact. Qu'on aime ou qu'on n'aime pas, ça va marquer les gens. »

« Quand quelqu'un me dit : Vous avez su exprimer quelque chose que je pensais depuis des années mais sans jamais avoir su le formuler, c'est le plus beau compliment que je puisse recevoir, estime Sara el-Yafi. Nous sommes des sortes de porte-parole qui font circuler des idées, c'est beau de pouvoir faire ça à travers des mots et des dessins. »

« Je dois tout aux réseaux sociaux »

Caricaturistes de passion, mais pas de métier, les quatre dessinateurs n'entretiennent pas les mêmes ambitions quant à leur passion. « C'est mon rêve que ça devienne mon métier, ce que j'aime c'est l'intensité », explique Christiane Boustani, qui collabore actuellement avec un site tunisien. « C'est triste de devoir aller voir ailleurs pour pouvoir s'exprimer », regrette-t-elle. « Je pense qu'une fois que de l'argent est impliqué, cela influence la qualité d'une caricature, rétorque Sareen Akarjalian. J'ai le sentiment que ce ne sera plus aussi amusant ou créatif. Donc je suis heureuse comme ça. »

Avec les réseaux sociaux et la possibilité de créer leur propre site Internet, tous les quatre ont pu se passer des médias traditionnels pour diffuser leurs caricatures. « En un seul clic, je peux toucher plus de personnes qu'avec un journal papier, je peux tracer mon propre chemin », explique Christiane Boustani. « Sans une représentation en ligne, il est certain que je n'aurais jamais su partager mon travail et me faire connaître, raconte Sareen Akarjalian. Les médias imprimés ne sont plus aussi populaires qu'avant, et les réseaux sociaux représentent une opportunité géniale. »

Pour Sara el-Yafi, les nouveaux médias ont joué un rôle capital : « Nous sommes des animaux sociaux vivant dans l'ère du moi aussi, et les nouveaux médias ont permis de satisfaire notre besoin d'association et d'interaction (...) Je dois tout aux réseaux sociaux, sans ça, personne ne me connaîtrait », conclut-elle.
Christiane n'avait jamais entendu parler d'Ivan avant cette rencontre, ni vu ses caricatures sur les réseaux sociaux. Alors que la conversation se termine, elle se tourne vers lui et demande : « Et si on créait une association de caricaturistes libanais ? »


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Halim Abou Chacra

Vive la Liberté, avec L majusucle. Malgré les fascistes de tout poil, religieux, civils, de n'importe quelle couleur ou odeur.

M.V.

Caricaturiste est un métier très difficile... , et surtout à hauts risques ,donc psychologiquement fatiguant ... parce qu'il s'inscrit dans une dimension visionnaire autant que subliminale ... entre l'obscurantisme et le modernisme ....! par exemple, le/les caricaturistes de Charly Hebdo, ont dessiné un prophète que personne n'a jamais vu nul part ni en photo ou ni en dessin ...et quand il fut dessiné et publié dans Charly Hebdo , tout le monde l'a reconnu...! même Franz Kafka ..n'avait pu imaginer un tel phénomène...!

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