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Un monde de solutions (III)

À Cateura, la musique monte des ordures

Inès RAMDANE (Sparknews/PARAGUAY)

L'Orchestre des instruments recyclés, qui a fleuri sur une immense décharge à ciel ouvert du Paraguay, apporte musique et espoir aux enfants d'un bidonville.

OLJ
20/06/2015

Bon nombre de gamins du bidonville de Cateura, près d'Asunción, capitale du Paraguay, rêvent de devenir footballeurs ou pop stars. Brandon Cobone a, lui, réussi à échapper à ce triste environnement grâce à un objet plus insolite qu'un ballon de foot et plus étrange qu'un micro : une double basse à la Frankenstein, assemblée de bric et de broc à partir de détritus récupérés dans la décharge voisine qui donne à Cateura son nom et son odeur.


Pris en étau entre la décharge à ciel ouvert et le fleuve Paraguay, le bidonville de Cateura est un amas hétéroclite de bicoques basses, certaines en brique crue, d'autres en tôle ondulée et divers matériaux de récupération. Les égouts s'écoulent dans des allées boueuses criblées de nids-de-poule, remplis d'eau stagnante, et jonchées de détritus lâchés par l'incessante et nauséabonde noria des bennes à ordures. L'air est empli des effluves de la décharge, où les 20000 et quelques habitants gagnent tant bien que mal leur vie en tant que recycleurs. Et lorsque le fleuve déborde, comme l'an dernier, Cateura est inondé.
Brandon, 18 ans, a grandi dans cet environnement. Il est aussi membre de l'Orchestre des instruments recyclés de Cateura, qui, par la musique, aide les enfants des bidonvilles à acquérir les talents qui leur permettront de bâtir un avenir meilleur.

 

 

 


L'orchestre a été créé un peu par hasard par Favio Chávez, ingénieur écologue et mélomane qui travaillait avec les gancheros, ces personnes qui écument l'immense décharge pour récupérer des matériaux recyclables.
«Tout a commencé par une simple requête», explique-t-il. Ayant appris qu'il était musicien, des gancheros lui ont demandé, en 2006, de donner des leçons à leurs enfants. Chávez se heurte toutefois rapidement à un obstacle: il n'a pas suffisamment d'instruments pour satisfaire tout le monde, et pour ne rien arranger, il arrive que ses élèves, emportés par leur zèle, cassent une guitare ou fêlent un violon.
Face à ce double problème, l'ingénieur mélomane décide de mettre à profit l'unique ressource dont il dispose en abondance : les ordures.
Avec une passoire, un plat en métal et des tuyaux métalliques, Chávez construit un violon. «Mais le son n'était vraiment pas bon», avoue-t-il, ajoutant que les quelques autres instruments, dont une «guitare» découpée dans un bout de bois et munie de quelques cordes, n'étaient pas meilleurs. «Pour apprendre, ça pouvait aller», ajoute-t-il.


Chávez ne veut toutefois pas se contenter de ce pis-aller. Il fait alors appel à l'un des gancheros, Nicolás Gómez, menuisier de son état, pour créer tout un éventail d'instruments ressemblant plus ou moins à des vrais et en ayant également le son.
Aujourd'hui, l'Orchestre des instruments recyclés possède d'improbables variantes de la plupart des instruments d'un orchestre conventionnel, bricolées avec des casseroles, des capsules de bouteilles, des clés...


En 2012, de nouveaux horizons s'ouvrent devant l'orchestre avec la mise en ligne de la bande-annonce d'un documentaire réalisé par une équipe de cinéastes. Le documentaire, intitulé Landfill Harmonic (l'Ensemble harmonique de la décharge), a été présenté cette année en avant-première aux festivals de musique, de cinéma et de médias interactifs d'Austin, South by Southwest – (SXSW).
Mais l'effet du documentaire s'est fait ressentir bien avant sa projection dans les festivals. Depuis 2012, et la mise en ligne de la bande-annonce, la formation croule sous les invitations à se produire sur scène, de l'Allemagne jusqu'au Japon, et a même fait une tournée en Amérique latine en première partie du groupe Metallica.

 

 

Un membre de l'orchestre des instruments recyclés. Photo Landfill Harmonic

 

Pour Chávez, la vocation de l'orchestre n'est pas tant de former des musiciens de niveau international que de faire de ces enfants déshérités des citoyens à part entière. «Deviendront-ils tous musiciens professionnels? Je ne le pense pas, dit-il. Ce que nous cherchons, c'est leur apprendre une autre façon d'être, leur inculquer des valeurs différentes de celles qui ont cours dans leur communauté.» Dans le bidonville, ajoute-t-il, «les modèles sont les chefs de bande, qui s'imposent par la violence et la domination. Au sein de l'orchestre, leurs modèles sont les plus bûcheurs, les plus motivés, les plus engagés.»
Les membres de l'orchestre, composé aujourd'hui de plus de quarante musiciens, sont sélectionnés non pour leur oreille musicale innée mais pour leur assiduité aux cours du samedi matin. Une fois choisis, ils doivent aussi participer aux répétitions hebdomadaires, pendant lesquelles ils préparent un répertoire qui couvre les grands classiques – La 5e symphonie de Beethoven et Les Quatre Saisons de Vivaldi – ainsi que des airs traditionnels paraguayens.
Grâce aux dons, les musiciens disposent désormais d'instruments conventionnels qu'ils utilisent pendant les
répétitions. Mais, en concert, ils continuent de jouer sur leurs instruments bricolés, qui font partie intégrante de l'identité de leur orchestre.


Le chemin du bidonville à la scène n'a pas été aisé. «À Cateura, rien n'est organisé, rien n'est préparé et tout se fait presque spontanément», explique le Français Thomas Lecourt, directeur adjoint de l'orchestre. Les premières tournées internationales, précise-t-il, ont été de véritables cauchemars logistiques car beaucoup d'enfants n'avaient pas de passeport, et parfois pas même d'acte de naissance. «Les répétitions, les voyages, la responsabilité de faire partie de l'orchestre apportent une certaine structure à leur existence», ajoute-t-il.


Une structure solide, l'orchestre va bientôt en bénéficier aussi. À l'intérieur d'un étroit lotissement au milieu du bidonville, des ouvriers s'emploient à bâtir le premier local permanent de l'orchestre. Quelques adolescentes font déjà leurs gammes sur leurs violons, indifférentes à la cacophonie des marteaux, scies et perceuses qui les entourent. Des garçons qui fabriquent des caisses claires à partir de bouts de bois et de métal, avec de vieilles radiographies en guise de peaux, ajoutent au tumulte.
«Rejoindre l'orchestre a changé mon chemin de vie», affirme Andrés Riveros, 20 ans, saxophoniste et étudiant en première année d'université. «C'est une chance, car beaucoup de mes amis qui ne sont pas entrés dans l'orchestre sont soit drogués, soit en prison, maintenant», explique le jeune homme.
Quant à Brandon Cobone, qui a visité une quinzaine de pays avec l'orchestre, il s'apprête à entrer à l'université. Du haut de ses dix-huit ans, il a déjà accumulé plus d'expérience qu'il ne l'espérait en toute une vie.


«Depuis que je suis tout petit, j'ai toujours eu envie de voyager, mais jamais je n'aurais imaginé que cela puisse arriver... et encore moins grâce à ça», dit-il en montrant sa double basse, bricolée à partir d'un bidon d'acier tout cabossé, qui contenait autrefois du carbure de calcium, et de poutres de bois mises au rebut.



Cet article fait partie de notre édition spéciale "Un monde de solutions" réalisée avec Sparknews dans le cadre de l'Impact Journalism day

Voir tous les articles de l'édition spéciale ici

 

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