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Un monde de solutions (III)

Luc Schuiten, un architecte aux frontières de la pensée écolo

Daniel COUVREUR (Le Soir/BELGIQUE)
OLJ
20/06/2015

Fils d'architecte, Luc Schuiten dessinait, enfant, des arbres vengeurs. Plus tard, ce précurseur a bâti sa première maison dans les bois, à l'orée de Bruxelles : une simple charpente, une verrière ouverte sur le ciel et des capteurs solaires sur le toit pour habiter en symbiose avec la Terre. Adepte du lâcher de papillons, le jeune pionnier de la bio-architecture va grandir avec l'idée que la planète est en danger et que l'homme doit trouver des solutions à ce malaise. Pour y parvenir, il rêve de pouvoir construire sans détruire l'environnement, d'épouser les contraintes de la nature. «Quelle que soit la beauté d'un édifice, c'est un acte vain s'il n'est pas en accord avec la Terre, affirme ce visionnaire. Le réchauffement climatique est une grande douleur. On fonce à toute vitesse vers un mur. Je propose d'accélérer moins vite. Je veux redonner de la force à l'imagination.»
Dans le souci de préserver l'écosystème, Luc Schuiten imagine de nouvelles formes d'habitat humain. Son idée est simple : pourquoi ne pas utiliser les organismes naturels comme matériau de base ? C'est le concept de « l'archiborescence ». Il voyage aux frontières de la pensée écologique à travers un travail poétique visant à préserver l'environnement. Son crayon trace les perspectives nouvelles d'un monde futur épanouissant, libéré des énergies fossiles et de la pollution.
Sur sa table à dessin bourgeonnent des plans de rues et de cités végétales ou de véhicules propres. De son atelier est sortie une voiture à énergie renouvelable fuselée à l'image d'une feuille d'arbre emportée par le vent. Son imaginaire anticipe l'avenir de l'humanité à partir d'une esthétique radicalement nouvelle, en rupture avec les règles classiques de l'aménagement du territoire. Luc Schuiten explore, invente l'avenir en s'inspirant des processus biologiques : des coquillages produisent du biociment et des insectes du bioverre. Dans sa ville mutante, l'architecture épouse les caractéristiques des
organismes vivants.

Bâtir un futur différent
Son archiborescence est aussi une métamorphose de nos modes de pensée. Elle postule d'autres interactions entre l'homme et la nature que celles que nous connaissons aujourd'hui. Sa ville n'est pas linéaire. Elle ne célèbre ni le béton ni le fer. Inscrits dans la philosophie du développement durable, ses «habitarbres» poétisent l'espace pour répondre au souci du mieux-vivre ensemble. Luc Schuiten ne s'impose qu'une seule règle, celle de l'équilibre entre l'homme et la planète, aux antipodes du brutalisme des villes modernistes édifiées sur le pillage des ressources naturelles.
«Imiter la nature et les arbres pour créer une nouvelle forme d'habitat. C'est ça, le principe de la cité archiborescente et des habitarbres : des maisons qui poussent comme des arbres et dont les murs sont en biotextiles. La structure d'un habitarbre est un figuier étrangleur, dont la croissance est orientée par des tuteurs pour former une maison durable. L'arbre est la plus belle chose que la nature ait produite. Quel dommage de le tuer, de le couper et de le torturer chimiquement pour construire ! De là, l'idée de ces habitarbres vivants pour bâtir un futur réellement différent de celui qu'on nous propose aujourd'hui. »

Dans la lignée de Léonard de Vinci
L'architecte belge admet que son travail revêt une dimension profondément utopiste. Les responsables politiques se montrent plutôt frileux face à ses projets. Un ministre bruxellois avait approuvé son plan de végétalisation des façades du quartier européen de Bruxelles. Son successeur s'est toutefois empressé de l'enterrer. Des enchevêtrements de feuilles et de branches aux fenêtres du Conseil européen, ça ne faisait pas très sérieux. Et puis comment accorder du crédit à un architecte circulant en voiture électrique à pédales ? Luc Schuiten appartient à cette race des génies incompris. Un de ses prototypes destiné à résoudre les problèmes de mobilité, «l'ornithoplane à ailes battantes», établit une filiation directe avec les drôles de machines de Léonard de Vinci.
Au XXIe siècle, les pouvoirs politiques semblent avoir perdu la capacité de voir au-delà d'une échéance électorale. Le regard de Luc Schuiten va, au contraire, là où le regard ne porte pas. Il remet le temps biologique au centre de la société et propose un avenir libéré de l'immédiateté. Sa pensée lit dans l'avenir du monde, à mille ou dix mille ans. Il s'intéresse aux vrais enjeux du futur et s'attache à redéfinir notre hiérarchie des valeurs pour réinventer nos lieux de vie. À l'entendre, on se sent l'envie de commencer demain. Selon l'inventeur de l'archiborescence, le paradis sur terre ne serait pas bien difficile à imaginer : prenez un arbre, regardez-le avec les yeux d'un architecte et vous sentirez immédiatement l'élévation vers la sérénité.

 

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Bio express

Luc Schuiten a vu le jour à Bruxelles en 1944. Son père, l'architecte Robert Schuiten, fut un adepte du modernisme radieux. Luc ne le suivra pas sur cette voie. Après avoir décroché son diplôme d'architecture à l'Académie royale des beaux-arts de Bruxelles, il s'engage dans une voie radicale et révolutionnaire. Au début des années 1970, il défend la philosophie de l'autoconstruction et de la maison écologique, et rêve déjà d'archiborescence. En 1977, il signe son premier projet d'habitarbre puis concrétise sa vision d'une cité archiborescente en bandes dessinées dans l'album Carapaces, réalisé avec son frère, François Schuiten. En 2012, il plante les arbres d'une expérience de cité végétale à Arte Sella, en Italie. Son urbanisme futuriste a fait l'objet de nombreuses expositions à Mons, à Lyon, à Paris, à Yverdon en Suisse ou, tout récemment, à la Fondation Folon de La Hulpe, dans la périphérie de Bruxelles.

 

 

Pour plus de détails, visitez leur site
http://www.vegetalcity.net/?lang=en

 

Voir aussi la vidéo
https://www.youtube.com/watch?v=fuF6WU1iLA4

 

 

Cet article fait partie de notre édition spéciale "Un monde de solutions" réalisée avec Sparknews dans le cadre de l'Impact Journalism day

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