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Un monde de solutions (III)

Quand les rats sauvent des vies

Tess ABBOTT, avec la contribution de Songa wa SONGA (Sparknews/TANZANIE)

Une ONG belge apprend à des rats à détecter des dangers mortels pour l'homme : les mines et la tuberculose.

OLJ
20/06/2015

Au laboratoire de recherches de Morogoro, en Tanzanie, un cricétome des savanes répondant au nom de Vidic progresse le long d'une rangée de dix trous perforés dans la base d'une cage en verre sous laquelle s'alignent des plateaux contenant des échantillons de crachats humains. Le rongeur s'arrête au bord d'un trou et le gratte avec insistance. Il vient de repérer l'odeur de la bactérie responsable de la tuberculose.

Les rats sont considérés comme un fléau en Afrique, comme des animaux exécrables qui ravagent récoltes et réserves de nourriture. Mais l'ONG belge Apopo est en train de redorer leur blason en leur apprenant à détecter deux dangers mortels pour l'homme: les mines terrestres et la tuberculose.

Trop léger pour déclencher une mine
En 1995, Bart Weetjens, designer industriel, menait des recherches sur les mines en Afrique quand il est tombé sur une publication mentionnant l'utilisation de gerbilles pour localiser des explosifs. Ayant possédé des rongeurs dans son enfance, il connaissait leur odorat développé, leur intelligence et leur capacité d'apprentissage. Et il s'est dit qu'ils pourraient faciliter les opérations de déminage. Bart Weetjens a alors fondé Apopo, dans le cadre d'un partenariat avec l'université d'agriculture de Sokoine, à Morogoro.

Apopo dresse ses rats antimines sur un grand terrain du campus universitaire. Les rongeurs, équipés d'un miniharnais attaché à une corde, commencent leur formation à 7 heures du matin, avant que le soleil ne devienne brûlant. Les dresseurs les guident d'un marqueur à l'autre ; les rats s'arrêtent et grattent le sol quand ils perçoivent l'odeur du TNT. Ils sont récompensés avec de la nourriture lorsqu'ils identifient correctement leur cible.

Ces rats, qui pèsent en moyenne à peine plus d'un kilo, sont trop légers pour déclencher une mine – contrairement aux chiens. Ils sont aussi très concentrés. «Un rat peut ratisser 200 mètres carrés en 20 minutes», témoigne le responsable du dressage Lawrence Kombani. «Une tâche qu'un être humain équipé d'un détecteur de métal mettra 25 heures à accomplir», précise-t-il.
Au cours des neuf mois de dressage, les rats passent différents tests avant de s'entraîner sur des champs de mines réels.

La formation est très efficace. Depuis 2006, Apopo rapporte que ses rats ont contribué à nettoyer près de 18 millions de mètres carrés de terres au Mozambique, en Angola, en Thaïlande, au Cambodge et au Laos. Déminer, c'est sauver des vies, mais c'est aussi remettre des terres à disposition des populations locales et leur permettre d'en vivre.

« Sentir » la tuberculose
Depuis 2007, les rats d'Apopo sont aussi partis à la chasse à la tuberculose. Bart Weetjens a eu cette idée en songeant au mot néerlandais qui désigne cette maladie: « tering », un terme qui renvoie à l'odeur de goudron – même les humains perçoivent cette odeur très particulière de la tuberculose dans ses stades avancés. Bart Weetjens se souvient d'ailleurs que son grand-père disait à propos d'un voisin tuberculeux qu'il « sentait » la tuberculose.

Selon l'OMS, neuf millions de personnes sont chaque année infectées par le bacille de Koch et un cas sur trois n'est pas dépisté par les systèmes de santé. Les malades non diagnostiqués risquent d'en infecter d'autres, la maladie se propageant par l'air et pouvant être mortelle si elle n'est pas traitée.

Les tests ont commencé en 2002 et, après un essai pilote positif, Apopo a obtenu de la Banque mondiale des fonds pour lancer son projet. À l'heure actuelle, l'ONG récupère des échantillons auprès de 24 cliniques de Morogoro et de Dar es-Salaam. Il y a deux ans, le programme a été introduit au Mozambique, où la maladie a été déclarée urgence nationale en 2006.

Une méthode simple, peu chère et durable
À tout juste cinq mois, Vidic et ses trente congénères commencent leur dressage. On leur apprend à associer le fait de reconnaître l'odeur de la tuberculose avec le son d'un clicker et une récompense en nourriture. Les échantillons de crachat sont stérilisés pour neutraliser les germes pathogènes, mais leur odeur reste intacte. Ceux que Vidic signale en s'arrêtant et en grattant le trou correspondant sont ensuite examinés au microscope pour déterminer si le rat a vu juste. «Le signal doit être fort. Le rat doit gratter pendant trois à cinq secondes», explique le responsable du dressage Fidelis John. Il ajoute qu'un rongeur peut inspecter 70 échantillons en dix minutes, bien plus qu'un technicien de laboratoire avec un microscope standard, et qu'il travaille efficacement pendant sept ans.

Apopo souligne que sa méthode, qui ne requiert aucun équipement, produit chimique ou entretien coûteux, est simple, peu chère et durable. Un programme d'adoption virtuelle permet même aux particuliers qui le souhaitent de soutenir financièrement l'éducation de ces petits héros.

À l'heure actuelle, Apopo planche sur des tests de précision pour tenter de convaincre l'OMS d'accréditer sa technique. L'ONG dit trouver 39 % de cas positifs parmi des échantillons jugés négatifs par des cliniques médicales, soit 1 412 cas en 2014. « Le bacille de Koch peut échapper au microscope, mais son odeur ne trompe pas le nez de nos rats », certifie le responsable du contrôle qualité Haruni Ramadhani.

Le nez de ces rongeurs peut en effet faire la différence. Début 2015, Nacho Shomari, 34 ans, présentait une toux persistante, des douleurs à la poitrine, de la fièvre et une perte de poids. « Les médecins ont suspecté un cas de tuberculose, mais tous les tests se sont avérés négatifs », se souvient-il. Et comme il n'était plus en mesure de subvenir aux besoins de sa famille, sa mère et sa sœur, souffrant de la faim, sont aussi tombées malades.

En février, extrêmement affaibli, Nacho Shomari a reçu un «coup de téléphone miraculeux» d'un bénévole d'une organisation qui travaille avec Apopo et recherche les malades tuberculeux. Les rats qui avaient testé son échantillon de crachat l'avaient signalé comme positif. Le jour-même, il a commencé son traitement antituberculose. «Regardez-moi maintenant!» lâche-t-il, radieux.

 

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Cet article fait partie de notre édition spéciale "Un monde de solutions" réalisée avec Sparknews dans le cadre de l'Impact Journalism day

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