Bettina Ambach et Adam Dieng : De la nécessité de consacrer le principe de la non-indifférence.
Pourquoi avons-nous échoué à prévenir, voire même à stopper, les atrocités commises à ce jour aux quatre coins du monde? Comment se fait-il que le risque de génocide et autres crimes, comme la série d'attentats politiques au Liban, couplés de flagrantes violations des droits de l'homme, continue d'exister à grande échelle sans que l'on puisse à ce jour inverser la dynamique de l'horreur?
De l'Irak jusqu'en Ukraine, en passant par la Syrie, l'Afrique centrale, Darfour, jusqu'à la Corée du Nord, tout un espace vital de ce monde est en proie à la logique de la haine, de la violence et de la discrimination. Un spectacle de désolation qui s'offre à une communauté internationale qui s'est avérée impuissante face à l'étalage de l'horreur qui, quotidiennement, s'offre à nous gratuitement.
C'est par ce constat amer que le fondateur de l'Académie des principes de Nuremberg, Bernd Borchardt, a inauguré la conférence internationale intitulée: «Les défis du monde d'aujourd'hui, comment prévenir les génocides et autres atrocités?» Un événement organisé à l'initiative de la Fondation Wayamo et financé par le ministère allemand des Affaires étrangères, avec pour objectif de plancher sur les moyens de prévenir les conflits en revenant sur certains événements qui ont secoué le monde et justifié la mise en place de tribunaux internationaux, à l'instar du Tribunal spécial pour le Liban.
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Plusieurs experts – juristes, académiques, chercheurs, membres d'organisations des droits de l'homme, journalistes – et diplomates, notamment le conseiller du secrétaire général de Ban Ki-moon pour la prévention du génocide, ont planché, pendant deux journées consécutives, sur la réalité poignante du monde qui commence à peine à remuer sérieusement les consciences.
L'échange – qui s'est déroulé au célèbre tribunal de Nuremberg, pour la forte symbolique qu'il incarne – devait susciter une réflexion approfondie dans le but de parvenir à formuler des recommandations destinées à l'Onu, mais aussi à tous les décideurs concernés par la propagation et la concrétisation de la culture de la prévention. Car seule la prévention est susceptible d'épargner au monde de plus amples souffrances et à la communauté internationale des échecs supplémentaires, après avoir failli là où elle aurait pu et dû intervenir.
«Les Nations unies ont failli à leurs responsabilités en s'abstenant d'entreprendre une action en Syrie. Si la communauté internationale avait décidé d'entreprendre une action sérieuse dans cette partie du monde, nous n'aurions pas témoigné de la naissance de ce monstre», assure le conseiller du secrétaire général de l'Onu pour la prévention du génocide, Adam Dieng, en allusion bien évidemment à la l'émergence de l'État islamique.
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Responsabilités collectives
Si l'intervention internationale est requise dans certaines situations, elle ne saurait toutefois être envisagée de manière exclusive et unilatérale pour résoudre les crises, mais devrait plutôt être accompagnée conjointement d'une pléthore de mesures et d'initiatives prises dans le cadre d'une dynamique interne mettant en jeu également la responsabilité des gouverneurs et acteurs locaux.
«Si l'Irak fait actuellement face à une telle tragédie, assure encore le diplomate, c'est à cause d'une mauvaise gestion de la diversité dans ce pays, avec un Nour al-Maliki (ancien Premier ministre irakien) qui a pratiqué une politique d'exclusion à l'égard des sunnites», rappelle l'intervenant.
Une ébauche d'explication qui ne répond pas entièrement toutefois à l'interrogation principale: à savoir, pourquoi témoignons-nous encore à ce jour de génocides, crimes de guerre et crimes contre l'humanité, 70 ans après la Seconde Guerre mondiale qui avait pourtant suscité la promesse du «plus jamais ça»? Comment comprendre, expliquer ce phénomène pour pouvoir l'extirper une bonne fois pour toutes?
Une chose est certaine: les textes, conventions de toutes sortes et garde-fous juridiques, accompagnés de la consécration progressive d'une justice internationale visant à sanctionner les auteurs des crimes, ne semblent pas avoir produit les effets dissuasifs escomptés.
En dépit de l'adoption il y a quelques décennies de la Convention contre le génocide, dont les clauses sont théoriquement admises universellement, celle-ci reste insuffisante à elle seule pour prévenir et intimider les criminels de toutes sortes, devaient constater les intervenants.
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«Parfois, nous avons de beaux textes mais qui ne fonctionnent pas toujours sur le terrain», devait déplorer Paola Gaeta, professeure de droit pénal international, qui tient cependant à citer les propos du grand juriste Antonio Cassese pour qui le travail à ce niveau équivaut au mythe de Sisyphe, où il faut à chaque fois recommencer, sans jamais se lasser de poursuivre l'objectif escompté. Quant aux juridictions internationales qui ont fleuri durant les 30 dernières années, leurs effets restent limités, voire inexistants, dans certains cas où l'impunité n'a pu être complètement stoppée. Professeur associé au département d'histoire à l'Université d'Utrecht, Ugur Umit Ungor dénonce le phénomène du «romanticisme légal», citant l'exemple du président soudanais Omar Bachir qui, rappelle le professeur, «a perpétré davantage de massacres même après avoir été accusé par la Cour pénale internationale». Une manière de reconnaître les limites de l'approche légale.
Cette idée sera également répercutée par M. Dieng qui reconnaît au passage que la justice devient souvent «victime du compromis politique».
L'effet de dissuasion de la justice internationale est «minimal», résume Jamie Williamson, directeur d'unité au CICR. «Sinon, comment comprendre les crimes commis à grande échelle en Ukraine, Libye, RDC, Irak, Syrie, Centrafrique etc.?»
Dialoguer avec le diable
Toute généralisation est cependant réductrice de la réalité, et la menace de sanctions internationales peut en effet porter un impact dans certains contextes, assurent plusieurs experts. C'est ce qu'explique notamment le directeur de la division des urgences à Human Rights Watch (HRW), Peter Bouckaert, qui affirme avoir réussi à convaincre en 2007 un rebelle congolais de libérer les enfants soldats après lui avoir expliqué les risques de voir s'abattre sur lui la foudre de la justice internationale qui le poursuivrait pour ce type de crimes.
«Je ne savais pas que j'étais un criminel de guerre. Je ne veux pas aller en prison», avait rétorqué le rebelle, l'implorant de l'aider à se «débarrasser» des enfants soldats pour les remettre à l'Unicef.
«Nous devons les confronter (les criminels) en leur faisant prendre conscience de l'impact de leur comportement», assure M. Bouckaert qui évoque l'importance de brandir l'arme redoutable des preuves récoltées sur le terrain en cours d'investigation sur les crimes commis.
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Justice mais aussi dialogue, même s'il s'agit de l'entamer avec «le diable» et «les plus ignobles», répercutent plusieurs conférenciers. Le responsable du HRW insiste dans son témoignage sur l'importance primordiale de se rendre sur le terrain et de rencontrer les protagonistes, pour tenter de leur faire prendre conscience de la responsabilité de leurs actes. Il évoque ainsi le rôle dissuasif qu'il a pu jouer en Centrafrique cette fois, le jour où il s'est entretenu avec les deux groupes rivaux (les Séléka et les anti-Balaka)– lesquels venaient de commettre à tour de rôle les massacres les plus horribles.
«Ils nous ont bien écoutés et compris qu'ils risquaient de faire face à la justice pour les crimes qui se déroulaient.» Pour Peter Bouckaert, qui insiste sur la dimension socio-économique de la crise centrafricaine – pauvreté extrême issue de la corruption –, il est absolument nécessaire de saisir et d'analyser les raisons pour lesquelles les massacres ont lieu pour pouvoir y remédier.
À plusieurs occasions, les intervenants dénoncent la passivité, l'impuissance ou la confusion de la communauté internationale qui lésine souvent à s'engager alors que coule le sang en plusieurs endroits de la planète.
«À quoi sert de rassembler des informations et des preuves (sur des massacres commis) si, en définitive, la volonté politique de résoudre la crise est absente?» s'interroge encore M. Dieng.
Également dénoncés par les intervenants, l'inertie, le manque de formation ou, pire encore, l'implication dans les massacres des membres des forces de maintien de la paix, comme cela s'est vu dans certains contextes africains.
Mais encore, pourquoi en arriver là? Que faut-il faire pour «prévenir», avant l'apocalypse et avant d'engager des sommes faramineuses pour financer des troupes d'intervention onusiennes dont le coût exorbitant aurait pu servir à d'autres desseins? Le fait d'en arriver aux poursuites judiciaires est une «reconnaissance clair que nous avons échoué à prévenir», assurent encore les experts présents. D'ailleurs, pourquoi en arriver aux poursuites judiciaires en recourant à des tribunaux internationaux, des institutions aussi budgétivores et aux résultats parfois insatisfaisants? En prévenant les massacres en amont, la communauté internationale n'aurait-elle pas pu réussir au moins à éviter les bains de sang et les complications qui s'ensuivent?
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Il est clair que la réponse à toutes ces interrogations n'est pas aussi simple, d'autant qu'il s'agit souvent de situations de crise complexes où les problématiques locales viennent se greffer à des considérations régionales et, par-delà, internationales, dans un enjeu machiavélique d'intérêts économiques et stratégiques. D'où l'insuffisance des approches unilatérales, conviennent les participants.
«Nous ne pourrons jamais modifier le système de fonctionnement de ce qu'on appelle la communauté internationale incarnée par l'Onu», tranche Jamie Williamson, du CICR. Ce dernier rappelle qu'une combinaison de facteurs – les enjeux politiques, les élections, les considérations financières et budgétaires, ainsi que les intérêts divers des uns et des autres – continuera de paralyser le système de prise de décision en son sein.
Et d'enchaîner avec ce constat amer: «Malheureusement, nous ne pouvons pas modifier la nature humaine. Les massacres continueront d'avoir lieu. Tout ce que nous pouvons faire, c'est en minimiser les effets», préconisant à son tour la nécessité de s'investir dans la prévention. Prévenir à tout prix avant l'escalade et avant les atrocités.
Reddition de comptes
La prévention commence en s'adressant aux acteurs locaux, en cherchant à comprendre les nuances et les diverses facettes du problème, en prônant incessamment le dialogue. Or, il y a des groupes avec lesquels aucun dialogue ne peut être engagé, comme l'État islamique, constatent les conférenciers.
«Ce que nous pouvons faire, par contre, c'est entamer une ouverture vers ceux qui ont été forcés de le soutenir, comme la communauté sunnite en Irak, en reconnaissant ses besoins légitimes afin de la soustraire à l'extrémisme», propose M. Bouckaert.
Également parmi les recommandations formulées, la nécessité de soutenir les États vulnérables et de les accompagner pour les pousser continuellement à s'acquitter de leurs obligations et des conventions internationales dans l'optique de la prévention. En somme, inciter à la dynamique de la responsabilisation par le biais de la sensibilisation, tout en brandissant en parallèle la menace des sanctions et des poursuites judiciaires.
«Il est essentiel que nous fassions tout ce qui est en notre pouvoir pour que la reddition des comptes soit prise très au sérieux», assure le conseiller de Ban Ki-moon.
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Adam Dieng se prononce en faveur de la «permutation du principe de la non-interférence en principe de la non-indifférence», une formule qui a finalement été bien comprise par l'Union de l'organisation africaine après les massacres du Rwanda, constate le diplomate.
En somme, il s'agit de la «complémentarité des poursuites judiciaires et de la sensibilisation», renchérit William Wiley, fondateur de la Commission pour la justice internationale et la reddition des comptes.
Contrer l'incitation à la haine
Autant d'efforts qui doivent être déployés à la lumière d'une compréhension approfondie des origines du mal, afin de pouvoir y remédier en définissant des politiques qui puissent positivement affecter l'ensemble des décideurs. En ayant toujours à l'esprit le fait que la pauvreté, la marginalisation et la corruption, cumulées à la discrimination, constituent les ingrédients les plus explosifs dans un conflit, rappellent les participants.
Autre antidote à la culture de la violence, l'éducation, répliquent tour à tour pédagogues et professeurs d'université. Un système d'éducation qui doit être envisagé en amont dans la perspective d'un investissement à long terme. Il s'agit de plancher dès à présent sur les curriculums et ouvrages scolaires pour former, dès le plus jeune âge, les nouvelles générations en les incitant à renoncer au discours incitatif à la haine et à la violence, pour lui substituer les valeurs de la tolérance, du respect de la dignité humaine, de la différence et de la diversité. Lutter contre le discours incitatif à la haine «devrait être une composante fondamentale des politiques des États», préconisent les conférenciers.
Parmi les cibles à privilégier en matière de formation à la communication, également, la jeunesse, qui est la catégorie la plus susceptible d'utiliser les médias sociaux, afin de la soustraire aux forces du mal et de l'embrigader en faveur de la paix.
«Nous devons être créatifs et utiliser leurs propres moyens (de propagande)» pour contrer la dynamique de la violence, préconise Adam Dieng, en allusion à l'utilisation outrancière des médias sociaux par l'EI pour recruter des combattants et exhiber les horreurs.
Le diplomate onusien conclut la batterie de recommandations en citant Raphaël Lemkin, juriste polonais, pour qui la prévention du génocide est indiscutablement «la responsabilité de chacun d'entre nous». «Y compris des médias et des journalistes qui jouent un rôle primordial et déterminant dans un sens ou un autre».
«Notre rôle en tant que journalistes n'est pas uniquement de faire la lumière sur les atrocités, mais d'essayer d'expliquer et d'analyser les raisons qui les ont déclenchées», conclut Bettina Ambach, la fondatrice de la Fondation Wayamo.
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