Ugur Umit Ungor : Le génocide se pérpétue dans le noir, le terrorisme sous les feux de la rampe
«Le génocide est un tueur silencieux.» Un constat choc que fait Ugur Umit Ungor, professeur associé d'histoire à l'Université d'Utrecht et à l'Institut des études sur le génocide, la guerre et l'Holocauste, à Amsterdam, qui tient à avancer ces chiffres éloquents: «Plus de 16 millions de personnes ont été tuées à ce jour dans le cadre de génocides divers perpétués à travers le monde: au Cambodge, Rwanda, en Bosnie, Indonésie, au Vietnam, en RDC, Afghanistan, etc.» Avant de rappeler que les crimes dus au terrorisme «ne constituent pas une fraction de ceux engendrés par les génocides, crimes de guerre et crimes contre l'humanité».
Lors d'une session de formation destinée à des journalistes à Nuremberg, conçue dans le cadre d'une conférence sur la prévention des génocides, organisée par l'Académie des principes de Nuremberg et la Fondation Wayamo, le professeur insiste sur le fait que le terrorisme – un phénomène qui «séduit» aujourd'hui les médias plus que tout autre sujet morbide – a réussi à capter l'attention des médias bien plus que des crimes tout aussi horribles mais à plus grande échelle commis ailleurs dans le monde. Et pour cause: «Le terrorisme est assoiffé de médias et de propagande», dit-il.
Le phénomène de l'islamisme radical, incarné aujourd'hui par l'État islamique notamment, est certes responsable d'une multitude de crimes à grande échelle en Syrie aussi bien qu'en Irak, que beaucoup qualifient déjà de génocide. Il n'en reste pas moins qu'ailleurs dans le monde, des crimes d'une atrocité équivalente sont commis subrepticement, loin des caméras, assure l'intervenant.
Quoi qu'il en soit, la «dynamique de la criminalité à grande échelle reste la même et les mécanismes préludant aux massacres, similaires», quel que soit l'espace géographique concerné. En somme, il y a une universalité de l'horreur qui obéit à un processus standard, que l'on retrouve depuis la Syrie jusqu'en Centrafrique, en passant par l'ex-Yougoslavie», explique l'expert.
«Le génocide est un fait profane. C'est un processus qui obéit à des règles propres. Il est régi par deux problématiques majeures et communes à tous les États: les questions de sécurité et d'identité.» Parmi ses ingrédients: le discours incitatif à la haine, le détachement, la banalisation de la mort, la diabolisation et la déshumanisation de l'adversaire.
«Il existe un lien certain entre le langage et les crimes à caractère international», soutient M. Ungor, citant les travaux de l'expert américain Gregory S. Gordon sur le discours de la haine.
L'avènement du génocide obéit, partout dans le monde, à une sorte de progression par étapes d'un conflit donné: crise, polarisation pacifique, polarisation violente, génocide. En amont, il évolue à l'ombre d'une dictature soutenue par une forte charge idéologique, une division des tâches au sein de l'appareil sécuritaire et une emprise militaire importante, comme le reflète la structure du système de répression mis en place par le régime syrien: renseignements militaires des forces aériennes, les gardes républicaines, les forces spéciales du régime, les chabbiha, etc.
Pourquoi autant d'organes chargés d'orchestrer une répression sanglante? L'idée est de pouvoir compter sur plusieurs criminels qui agissent selon une répartition des tâches susceptible de créer une compétition entre les différents groupes, explique le professeur. «Le sens de la cruauté, dit-il, se développe et les auteurs des massacres finissent par y prendre goût: plus ils tuent, plus ils s'y habituent.»


Poutine estime que le conflit en Iran a détourné l'attention de Washington de l'Ukraine