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Liban

Les capitulations de l’Université* ?

Feuille de route
01/11/2014

C'était le 4 décembre 2000, au tout nouveau campus des sciences humaines de l'Université Saint-Joseph. Devant un amphithéâtre plein à craquer et sous un crépitement d'applaudissements, deux hommes, figures-clefs de la lutte en cours pour le rétablissement de l'indépendance et de la souveraineté du Liban, avaient scellé une alliance symbolique.
L'image était forte, et le message aussi.
L'invité, ce soir-là, n'était autre que le patriarche Nasrallah Sfeir. Depuis 1990, le patriarche Sfeir incarnait une ligne fixe, franche, intransigeante, orientée sur des valeurs nationales claires et incontournables : le vivre-ensemble islamo-chrétien et la liberté. Le vivre-ensemble était miné par l'inlassable travail de sape du régime Assad et de ses sbires locaux pour diviser les communautés libanaises et en faire « des tribus en perpétuelle confrontation » aux yeux du monde entier, et la liberté était bridée par l'appareil sécuritaire libano-syrien et par la violation de la souveraineté du fait de l'occupation militaire syrienne du pays. Quelques mois plus tôt, après le retrait israélien du Liban-Sud, le patriarche Sfeir avait enfoncé le premier clou dans le cercueil de l'occupation, avec le communiqué historique des évêques maronites de septembre réclamant le retrait des forces de Damas.
Celui qui le recevait était le recteur de l'Université, le père Sélim Abou. Depuis son accession au rectorat, le père Abou s'était fait un point d'honneur de combattre « l'affadissement du goût de la liberté » et « la culture de la servitude », c'est-à-dire le fiel par lequel l'occupant syrien avait su, lentement, empoisonner le pays. « Le goût de la liberté et le sens de la démocratie sont trop profondément enracinés dans la conscience libanaise pour qu'il soit facile de les en extirper. » Tel était, en substance, le message de résistance culturelle que le père Abou avait su insuffler à toute une jeunesse frustrée et en mal d'idéal.
Ce soir-là, le père Sélim Abou avait dit devant une assemblée d'éducateurs conquise – dont faisaient notamment partie le vice-recteur de l'USJ, le père René Chamussy, et le recteur du Collège Notre-Dame de Jamhour, le RP Sélim Daccache : « Il vous appartient de faire de l'école un véritable milieu de vie, d'éducation à la citoyenneté et à la convivialité intercommunautaire, un lieu de reconnaissance et de respect de l'autre, d'ouverture aux valeurs de la démocratie et de la solidarité, et d'apprentissage de la liberté, pour que, grâce à vos écoles, renaisse pour tous ses enfants un Liban à la mesure des attentes des Libanais. »
Fidèle à ses convictions nationales, à l'option historique souverainiste du patriarcat maronite, à l'Exhortation apostolique, à l'esprit du synode, au magis, essence de la pédagogie jésuite visant à former des « hommes et des femmes pour les autres », et conscient de l'importance de la mission de l'Université dans la formation du citoyen, mais aussi et surtout des dirigeants, le père Abou avait rétabli les amicales estudiantines et, partant, la vie politique et démocratique à l'USJ après les années sombres de la guerre. Les terribles luttes fratricides entre courants libanais et chrétiens avaient en effet laissé de profonds stigmates chez les jeunes. Beaucoup d'étudiants ne faisaient que reproduire le discours de leurs aînés et, avec, les clivages de la guerre. Le poids de la tutelle se faisait ressentir considérablement, la frustration gagnait du terrain, et les jeunes, désespérés par une classe dirigeante médiocre et servile, et minés par la perspective du service au drapeau, ne pensaient qu'à empocher leur diplôme avant de s'en aller.
Pourtant, le père Abou a fait le pari de miser sur ses jeunes, de dialoguer avec eux, de les accompagner, de les encadrer, de les guider, pointant du doigt les erreurs commises par les étudiants, notamment les têtes brûlées parmi eux, mais les encourageant à être fidèles à la vision de l'USJ, c'est-à-dire à faire preuve de réflexion, de recherche et d'innovation. Ce faisant, il a créé un espace de débat, favorable à l'émergence d'esprits libres et critiques, par-delà toutes les appartenances partisanes, ce qui a permis progressivement de dépasser, sur les campus, les clivages de la guerre et de conjurer la violence. L'existence des activités politiques – conférences, débats, élections démocratiques, Journée Charles Malek, Journée de l'agriculture, etc. – avait fini par faire des campus un lieu qui n'était plus cantonné seulement aux rivalités politiciennes et partisanes, mais un centre – avec de nombreuses tares, certes – de foisonnement intellectuel et culturel, un espace de prédilection pour la recréation du politique, dans un pays victime d'une baassisation rampante à tous les niveaux. Inutile de dire qu'en dépit de la barbarie du camp inféodé à Damas – et nous avons actuellement des preuves sanglantes de la réaction des pro-Assad face à ceux qui osent remettre en question leur tyrannie en Syrie –, les cas de violence enregistrés entre 1999 et 2005 à l'USJ sont insignifiants, voire inexistants.
Après le départ du père Abou, une première reculade de l'Université face au fait accompli s'était produite en 2006, lorsque l'administration avait pris la mauvaise décision de cesser les activités politiques, par peur de la violente polarisation et des premiers chocs entre les étudiants. Cette décision, qui créait un vide au niveau de la synergie politique, ne pouvait que favoriser l'émergence d'encore plus d'irresponsabilité et de violence. La décision d'annuler les élections estudiantines « pour un an » que vient de prendre l'administration actuelle de l'université – en dépit des arguments justifiés avancés – achèvera sans doute de consacrer les campus comme des espaces vides livrés à la médiocrité et à la violence, au lieu d'en restaurer la fonction culturelle et politique. Au lieu d'encadrer les étudiants et de les guider, de les former à
l'innovation et à la non-
violence, l'Université a décidé de sanctionner ces derniers ; de cesser de résister, de se résigner, de capituler devant « la peur », ce mal qui ronge et « minoritarise » tous les chrétiens, qui braque tous les Libanais au sein de leurs enclos communautaires.
« N'ayez pas peur », martelait pourtant Jean-Paul II, message qui était au cœur de l'Exhortation apostolique et qui était la condition sine qua non garantissant
la viabilité du vivre-ensemble, en dépit de toutes les difficultés, de tous les obstacles et de tous les périls. Le patriarche Sfeir, dont la retraite anticipée (forcée ?) est sans doute la plus grande défaite que l'être libanais ait subie ces dernières années, n'a jamais eu peur. Le père Sélim Abou n'a jamais eu peur. Tout en faisant preuve de sagesse et de clairvoyance, ils n'ont jamais cédé devant la médiocrité, le chantage, la barbarie, la poussée fascisante ou la montée totalitaire, jamais fait de compromis sur les constantes, les spécificités démocratiques, dans le cadre de leur mission ingrate d'éducateurs, l'un à l'échelle religieuse et politique, l'autre à l'échelle académique.
Y a-t-il encore des hommes sages, visionnaires et courageux à bord du navire ?

* En référence au dernier discours du père Abou pour la Saint-Joseph en tant que recteur de l'USJ, « les résistances de l'Université », le 19 mars 2003.

 

 

Lire aussi
Moindre mal, mal quand même, l’éditorial de Issa Goraieb

D'un Sélim l'autre, l'article de Ziyad Makhoul

Les étudiants résistent à la suspension des élections à l'USJ

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Beauchard Jacques

Cette rétro-analyse montre bien la différence des conditions passées avec celles du présent, en outre elle occulte une dégénérescence rapide du comportement des leaders lors des élections universitaires où se projettent toutes les rivalités primaires qui handicapent si lourdement le Liban! Sans doute qu'il manque ici l'acquisition de prérequis dont l'USJ se réclament et qu'elle pourrait dispenser.

Bery tus

meme pas la peine de commenter .... chapeau bas ya m3alim !!!

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

"Après le départ du père Abou, une première reculade de l'Université s'était produite en 2006, lorsqu'elle avait pris la mauvaise décision de cesser l'activisme politiques, par peur de la polarisation et des chocs entre les étudiants. Cette décision, qui créait un vide, ne pouvait que favoriser l'émergence d'encore plus d'irresponsabilité et de violence. La décision d'annuler les élections estudiantines « pour un an » que vient de prendre l'administration actuelle achève sans doute de consacrer les campus comme des espaces vides livrés à la médiocrité et à la violence. Au lieu d'encadrer les étudiants, l'Université a décidé de les sanctionner ; de cesser de résister, de se résigner, de capituler devant « la peur », ce mal qui ronge et « minoritarise » tous les chrétiens, qui les braque au sein de leurs enclos communautaires. Le patriarche Sfeir, dont la retraite anticipée (forcée ?) est sans doute la plus grande défaite subie ces dernières années, n'a jamais eu peur. Le père Sélim Abou n'a jamais eu peur. Ils n'ont jamais cédé devant la médiocrité, le chantage, la barbarie, la poussée fascisante ou la montée totalitaire, jamais fait de compromis sur les constantes et les spécificités démocratiques. Y a-t-il encore des hommes sages, visionnaires et courageux à bord du navire ? Clair, net, complet et précis ! Merci.

Halim Abou Chacra

C'était une illusion de penser qu'avec la fin de la néfaste occupation syrienne en 2005, un terme était mis au "travail de sape du vivre-ensemble par le régime Assad et ses sbires locaux". Le régime Assad est toujours là à travers ceux qui l'ont remplacé, ses sbires locaux ont augmenté et se sont renforcés avec de notoires adhésions et "le travail de sape du vivre-ensemble et pour diviser les communautés libanaises" est poursuivi sans relâche. Il en résulte que les étudiants des universités sont encore plus "désespérés par une classe dirigeante médiocre et servile". Ils en sont désorientés, perdus, même incapables de mener des élections sans dérapages à la fois enfantins, ridicules et dangereux.

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