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Les souks des herboristes, un marché fertile pour la fraude

Les souks des herboristes, un marché fertile pour la fraude

Liban

Des études menées par une équipe de chercheurs révèlent une fraude dans la vente de quatre produits proposés par les herboristes : le rhapontique du Liban, la férule du mont Hermon, la violette odorante et le safran.

Nada MERHI | OLJ
27/10/2014

Dans le vieux souk de Saïda, deux femmes examinent une multitude de sacs en jute, exposés à l'air libre, d'où émanent une myriade de senteurs et de couleurs. Thym vert, summac en grappes ou en poudre, camomille, graines de sésame, violettes, anis, rhapontique du Liban, plus connu sous le nom arabe de « roubas », férule du mont Hermon ou « chelch el-zallouh » en arabe, verveine, lavande, différents genres d'épices, noix, noisettes... autant de produits vendus en vrac, qui donnent envie de puiser dans ces gros sacs.

Un homme à la barbe naissante, confortablement installé devant l'échoppe, observe d'un œil amusé les deux dames. Elles se concertent sur les meilleurs produits à acheter, ne tarissant pas d'éloges, par la même occasion, sur les bienfaits thérapeutiques de chacun des produits proposés. Et pour cause, puisqu'un grand nombre de ces produits regorgent en fait de bénéfices thérapeutiques... à condition qu'ils soient authentiques et non altérés.

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Or ce n'est pas le cas au Liban, pour au moins quatre de ces produits qui ont constitué l'objet de recherches scientifiques effectuées par une équipe de chercheurs menée par Marc el-Beyrouthy, chef du département des sciences agronomiques à la faculté des sciences agronomiques et alimentaires de l'Usek et expert en plantes médicinales, et Afif Abdel-Nour, spécialiste en génie génétique et biologie moléculaire.

Les chercheurs se sont penchés sur quatre produits : le rhapontique du Liban, la férule du mont Hermon, la violette odorante et le safran, « mais cela ne veut pas dire que les autres produits ne sont pas soumis à la même fraude », explique Marc el-Beyrouthy. « Nous avons choisi ces produits parce que, mis à part le thym et la sauge, ce sont les plus conseillés et vendus pour leurs vertus médicinales. Le safran, par contre, est l'une des épices aromatiques les plus prisées et la plus chère au monde. »

Les études portant sur le rhapontique du Liban et la violette odorante ont été publiées dans l'European Journal of Scientific Research en juin 2013. Les deux autres sont en voie de publication.

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Quatorze milliards de dollars...

Comment définir l'adultération ? « Lorsqu'il s'agit de plantes officinales, l'adultération consiste à remplacer une plante ou un organe de cette plante par une matière de qualité inférieure, les pierres à titre d'exemple, ou encore par une autre plante qui n'a pas les mêmes effets thérapeutiques, comme les marguerites jaunes dans le cas de la camomille, souligne Marc el-Beyrouthy. La falsification consiste aussi à utiliser un autre organe de la plante en question, qui est dépourvu des effets escomptés. Dans le cas de la camomille, à titre d'exemple, c'est le capitule floral qui doit être utilisé. Si on trouve des feuilles et des tiges de camomille dans la tisane, on parle de falsification. »

Les raisons qui poussent à la falsification sont nombreuses et vont du profit économique à la surexploitation de la plante, en passant par la difficulté que pose la récolte de la plante et la disparition de la plante dans la nature. À cela s'ajoute « le manque de connaissances », puisque le nom des plantes diffère d'une région à une autre, mais aussi parce que « la majorité des herboristes ne sont pas formés et tiennent leur savoir de leurs parents ». « La plupart des plantes vendues chez les herboristes sont importées d'Inde, d'Iran, du Pakistan et de Turquie, constate Marc el-Beyrouthy. Ce ne sont pas les herboristes qui les collectent dans la nature. Un grand nombre d'entre eux ne savent pas reconnaître les plantes ni les conseiller. En effet, lorsqu'on parle de plantes médicinales, il faut toujours connaître la partie de la plante à cueillir, ses effets thérapeutiques, la manière de la préparer et à quelles doses. Ce qui n'est pas le cas au Liban. »

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En ce qui concerne les moyens de falsification, ils sont légion. « On peut ajouter des substances chimiques à la plante, comme c'était le cas avec plusieurs produits amincissants dits à base de plantes et qui contenaient en effet de la sibutramine, une molécule qui entre dans la composition de médicaments, note le spécialiste. Ce procédé entre également dans la falsification des huiles essentielles. On peut, à titre d'exemple, ajouter quelques gouttes d'eucalyptol ou de lavandulol à de l'huile d'olive et vendre le mélange obtenu comme étant de l'huile essentielle de lavande. Il est également possible d'ajouter des pierres broyées aux plantes qui se vendent en poudre pour gagner du poids, ou encore, comme dans le cas du safran, des fils de soie colorés. Mélanger le capitule floral de la plante avec les tiges, les feuilles, est un autre moyen de fraude. »

Ces pratiques sont dangereuses, « d'autant que tout ce qui vient de la nature n'est pas, comme les gens le pensent, sain », souligne-t-il. « Dans une même plante, on peut trouver un organe bénéfique et un autre toxique pour l'homme. Il est important donc que cette pratique soit régulée, d'autant que le marché des plantes médicinales et de la médecine par les herbes est en pleine croissance dans le monde. Selon certains organismes internationaux en effet, le marché des plantes médicinales se chiffre à 14 milliards de dollars par an. Un chiffre qui dépassera les 5 mille milliards de dollars en 2050. »

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De la nécessité des régulations

Au Liban, c'est à Tripoli que le plus grand marché des herboristes se trouve, avec non moins de douze échoppes dans une même ruelle. Dans les autres régions du pays, surtout dans les quartiers chics, les herboristes se comptent sur les doigts de la main.

« Il existe deux profils de consommateurs, observe Marc el-Beyrouthy. D'une part, il y a les personnes aisées qui se tournent vers ces produits parce qu'ils sont "naturels". D'autre part, il y a les personnes démunies qui ont toujours eu recours aux plantes, en premier lieu, pour guérir leurs maux. Certains les substituent même aux médicaments. Or les produits falsifiés qu'ils sont en train d'acheter peuvent être dangereux pour leur santé. »

Ces études avaient pour objectif donc de « sensibiliser à la falsification des plantes médicinales d'un point de vue scientifique ». Les chercheurs ont eu recours à cet effet aux tests de laboratoire qui comportent quatre méthodes : l'analyse macroscopique et organoleptique (observer la plante à l'œil nu et la goûter), l'analyse microscopique, l'analyse chimique et les tests d'ADN. Les résultats ne sont pas rassurants : la majorité des plantes médicinales ayant fait l'objet de ces travaux étaient truquées.

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« La falsification des plantes est une pratique internationale, précise l'expert. Toutefois, la falsification non intentionnelle est courante dans le marché des plantes, notamment en raison du manque de connaissances sur les plantes originales, de la disparition de ces dernières, de leur similitude avec d'autres plantes d'un point de morphologique et aromatique et de la négligence dans la récolte... » Et de conclure : « Il est important donc que les autorités concernées élaborent une loi pour former ces herboristes et contrôler leurs pratiques. Il faudrait également sensibiliser le consommateur. »

Les priorités nationales

Or le marché des herboristes ne constitue pas, à l'heure actuelle, une priorité nationale, de l'aveu du directeur p.i. du département de protection du consommateur au ministère de l'Économie, Tarek Younès. Interrogé par L'Orient-Le Jour sur les mesures prises dans ce sens, il explique que l'action de ce département est orientée essentiellement vers les produits les plus consommés, comme les viandes, les volailles, les produits laitiers, etc. « Il est possible de se pencher sur ce dossier à une étape ultérieure, confie-t-il. Mais il faudrait que nous prenions connaissance de ces études et que nous menions notre propre enquête. Il est important de remonter la filière jusqu'à l'importateur. Si on prouve que la fraude existe, le dossier sera transmis à la justice. »

De son côté, la directrice générale de Libnor, Léna Dargham, explique que cette institution, chargée d'élaborer des standards libanais dans différents secteurs, a déjà publié des normes relatives aux épices et condiments et aux herbes sèches comme la menthe, le romarin, le basilic, la sauge, le safran, la cardamome, le fenouil, le curcuma, le gingembre, etc. « Nous avons également élaboré des standards pour leur production comme le thym, le thé, etc. », précise-t-elle. Elle indique que Libnor élabore des standards verticaux, qui couvrent un produit spécifique (labné, concombre, pois chiche, etc.), ou horizontaux qui couvrent toute une gamme de produits (étiquetage, résidus de pesticides, etc.).

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À ce jour, Libnor a développé quelque 2 700 standards nationaux en relation avec des produits et des services dans différents secteurs, dont 600 standards relatifs au secteur alimentaire. Ils englobent les spécifications des produits, les méthodes requises pour les tests, l'hygiène, etc. Ces standards ne sont pas obligatoires, mais peuvent le devenir par décret ministériel lorsqu'il y va de la sûreté alimentaire.

Léna Dargham souligne en outre que les standards libanais s'alignent sur leurs équivalents européens lorsqu'ils existent. Dans le cas contraire, Libnor a recours à d'autres références. « De même, des études peuvent être menées en collaboration avec des universités, des ministères et des centres de recherche pour identifier les caractéristiques et les critères de qualité d'un produit quelconque, surtout lorsqu'il est purement libanais », ajoute-t-elle.
Notant que le contrôle du marché ne relève pas du ressort de Libnor, Léna Dargham affirme que la mise au point de standards est « un processus ouvert, transparent et consensuel ». De ce fait, cette institution est prête à développer de nouvelles normes, lorsque le besoin se fait sentir.


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