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Moyen Orient et Monde

Une guerre infâme

04/08/2014

Alors que les bombardements se poursuivent à Gaza et que le nombre de victimes dépasse 1 700 – dont un quart d'enfants –, l'opinion publique mondiale s'est divisée en deux camps. Les partisans d'Israël invoquent son droit à protéger ses citoyens des attaques terroristes. Ses détracteurs estiment que rien ne justifie le massacre de civils et la destruction d'infrastructures essentielles.
Sans surprise, la société israélienne s'est également polarisée. Alors que le gouvernement du Premier ministre Benjamin Netanyahu, durcissant sa position, a pleinement mobilisé les moyens du hasbara (qui sont des opérations de communication ou de manipulation, selon le point de vue), les militants pour la paix manifestent dans les rues d'Israël. Des Israéliens de toutes les couches de la société, et de plus en plus de Juifs de la diaspora, s'expriment pour rejeter ce qu'ils considèrent comme des violations répétées du droit international par l'État hébreu et l'injustice de ce qu'ils décrivent comme un système de citoyenneté et de droits à deux vitesses.
En fait, des positions autrefois impensables apparaissent. Par exemple, plus de 50 réservistes israéliens ont récemment signé une pétition dans laquelle ils déclarent leur refus de servir, dénonçant de nombreuses formes d'exactions, et tout particulièrement les deux systèmes juridiques distincts, discriminatoires envers les Palestiniens, et le caractère brutal de l'occupation militaire. Ils se rangent aux côtés d'un nombre croissant d'anciens soldats israéliens qui ont décrit en détail les injustices et les humiliations quotidiennes que subissent les Palestiniens.
Dans un autre domaine, une conférence qui doit se tenir en novembre prochain à l'École des études orientales et africaines (SOAS) de l'université de Londres, intitulée « Challenging the Boundaries : A Single State in Israel/Palestine » (Contester les frontières : un seul État en Israël/Palestine), promouvra l'idée d'une société laïque, démocratique et diverse à l'instar de l'Afrique du Sud après l'apartheid. Cette position est défendue avec de plus en plus d'intérêt et d'espoir par des membres de la nouvelle génération d'Israéliens de gauche, de Juifs de la diaspora et de Palestiniens. Si elle ne constitue pas encore une solution, elle ouvre un nouveau débat – qui représente un défi direct pour la classe politique de droite israélienne et ses partisans à l'étranger.
C'est un défi que la classe politique israélienne préférerait ignorer. À la suite de l'une des nuits les plus meurtrières de l'opération « Bordure protectrice » dans la bande de Gaza – que de nombreux défenseurs des droits de l'homme ont décrite comme un massacre –, la police israélienne, évoquant des « raisons de sécurité », a cherché à empêcher le rassemblement de quelque 10 000 personnes dans les rues de Tel-Aviv déterminées à dénoncer une campagne militaire et l'occupation de territoires palestiniens, qualifiées d'illégales par les organisateurs. La manifestation a finalement eu lieu, sans heurts.
Les Palestiniens qui manifestaient de leur côté en Cisjordanie n'ont pas eu autant de chance. Ils ont raconté que la police et les soldats israéliens leur ont fait face avec des tirs à balles réelles. À la fin de la journée, cinq manifestants palestiniens avaient été tués.
Malgré les difficultés que rencontrent les militants israéliens pour la paix – dont des actes de violence et d'intimidation de la part des nationalistes de droite –, leur mouvement perdure. Il faut toutefois avouer qu'il est souvent plus facile pour des personnes, formées à se haïr, de communiquer dans le cyberespace que dans un cadre réel. Sur Facebook, la page IsraelLovesPalestine, qui compte près de 26 000 « j'aime », compile les rassemblements, les réunions et d'autres actions en soutien des Palestiniens et contre les injustices perçues d'Israël. La page PalestineLovesIsrael – dont le bandeau de la page d'accueil porte l'inscription « Enough ! Stop the War » – compte environ le même nombre de « j'aime ».
Mais un mouvement pacifiste militant, au sein duquel des Israéliens et des Palestiniens définissent des intérêts communs et ouvrent de nouvelles discussions visant à mettre fin à un conflit de plusieurs décennies, pourrait ne pas suffire pour endiguer un extrémisme croissant, en particulier du côté israélien. Selon un sondage d'opinion effectué en juillet dernier par l'Institut pour la démocratie en Israël et l'université de Tel-Aviv, plus de 95 pour cent des citoyens juifs israéliens estiment que l'opération « Bordure protectrice » est justifiée, tandis que moins de 4 pour cent des sondés estiment que l'armée israélienne a fait usage d'une force excessive. En fait, près de 50 pour cent ont estimé qu'une force insuffisante avait été utilisée.
Il est nécessaire à ce stade de noter la tournure inquiétante que prend la rhétorique utilisée par certains Israéliens et Juifs de la diaspora pour justifier l'offensive militaire dans la bande de Gaza, dont les exemples sont légion. Un député de droite de la Knesset, le Parlement israélien, a affirmé que les civils de Gaza devaient être « effacés », au prétexte qu'aucun d'entre eux n'était innocent. La comédienne américaine Joan Rivers a défendu en termes crus le bombardement des civils de Gaza. Tomer Siyonov, un ami d'un soldat israélien tué, a récemment dit au journal britannique The Guardian que tout le monde à Gaza devait être éliminé.
À quel point ce discours est-il dangereux ? Selon l'historien israélien Michael Oren, un ancien ambassadeur d'Israël aux États-Unis, « dans les scénarios classiques de déshumanisation, que ce soit dans l'Allemagne nazie ou au Rwanda avant le génocide, les ennemis sont qualifiés de rats et de cafards, ce qui permet de les tuer à grande échelle ». Oren ajoute : « Nous n'appelons pas les Palestiniens des cafards. »
Mais ce n'est pas le choix d'épithètes qui peut amener une population à approuver le massacre de civils. Ce qui fait la différence est lorsque la rhétorique utilisée par la classe politique et les principaux médias s'inscrit dans le contexte d'un récit qui décrit « l'autre » comme une menace existentielle. En 1994, les Hutus ont massacré près d'un million de Tutsis, pas parce qu'ils les voyaient comme des « cafards », mais parce qu'ils pensaient que les Tutsis les tueraient en premier.
Ce glissement du langage reflète et facilite à la fois l'acceptation du bombardement généralisé de quartiers entiers, des hôpitaux et des écoles. Un jour, les détails de l'opération « Bordure protectrice » seront examinés et son histoire sera écrite. Mais avant cela, deux voies morales s'offrent à Israël. L'une d'elles, que doivent prendre tous ceux qui appellent une paix juste de leurs vœux, conduit à une forme supérieure de communauté ; l'autre conduit vers les ténèbres. L'âme d'une nation est dans la balance.

Traduit de l'anglais par Julia Gallin.
© Project Syndicate, 2014.

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