Liban

La société civile se mobilise contre le projet d’autoroute « Fouad-Boutros »

Beyrouth

Cet axe routier détruirait plus de 30 maisons à caractère traditionnel et en mettrait autant en danger.

03/03/2014

Ce samedi 1er mars, le soleil était au rendez-vous à Mar Mikhaël. Il a réuni non loin du bâtiment d'Électricité du Liban les « bikers », les Verts, les amoureux de la nature, les amants de la culture, les épris de l'héritage libanais et de ses vieilles maisons traditionnelles qui finissent toutes par plier sous le poids du temps.
C'est pour réclamer l'arrêt immédiat et l'annulation définitive du projet « Fouad-Boutros », un axe routier qui relierait Mar Mitr à l'avenue Charles-Hélou, en coupant par La Sagesse, et qui passerait inévitablement par Mar Mikhaël, que la société civile libanaise s'est ainsi mobilisée. Plus de onze ONG – dont Save Beirut Heritage, Save Ashrafieh Stairs, Greenline, Greenpeace – s'étaient passé le mot ce jour-là pour lancer d'une même voix un vibrant appel à la municipalité de Beyrouth. Car le temps presse et l'exécution du projet devrait être lancée dans les semaines à venir. D'après Naji Raji, le fondateur de Save Beirut Heritage, ces plans routiers détruiraient plus de 30 maisons traditionnelles, en mettraient autant en danger, déplaceraient des centaines de familles et affecteraient en tout plus de 15 000 habitants. Ce projet menacerait finalement la vie de tout un quartier. M. Raji confie que cela fait trois ans qu'il guette ce projet, préparant tous les éléments pour empêcher sa mise en œuvre le temps venu. Son acharnement a payé et il a sauvé plus de 60 immeubles à caractère traditionnel depuis la fondation de l'ONG.

 

(Pour mémoire : La route Fouad Boutros à Achrafieh : ce projet des années 50 reste-t-il valable pour 2013 ?)


Pour Naji Raji, ce qu'il faudrait, c'est redonner vie aux vieux bâtiments. « Faire en sorte que ce soit rentable surtout, sinon ils vont tout démolir », renchérit Élias, un architecte et paysagiste.
Autour des deux hommes, la foule se fait de plus en plus dense. Il y a là un mélange de générations. Deux frères, âgés de 12 et 15 ans, font part de leurs inquiétudes. « Pourquoi tuer Mar Mikhaël ? » demande Victor, le plus jeune des deux. « Qu'ils nous construisent des trottoirs et des parcs à la place », renchérit Jules, son aîné.
Junior, qui vit au rythme de ce quartier, est bien plus cynique. Pour ce jeune homme, les dégâts vont être faits malgré la pression de la rue et les travaux vont éventuellement voir le jour. Ce qu'il faudrait, c'est un « damage control », trouver une façon de réduire au maximum les dégâts, comme par exemple employer des matériaux différents, « eco-friendly », qui se marient bien à l'ambiance du quartier. Et d'après lui, pour ce faire, il est impératif d'avoir un appui politique, car « ce n'est qu'en s'unissant derrière un preneur de décision que notre voix pourra se faire entendre ».

 

« Ne nous obligez pas à quitter le pays ! »
Un groupe tout de noir vêtu débarque au milieu de la foule, mouchoirs à la main. Le convoi est ouvert par une couronne funéraire, un geste de la « communauté » I AM NOT NAKED en mémoire de l'héritage libanais. Une femme crie un « Allah yerham Beyrouth » repris en chœur. Une petite mise en scène funèbre, presque macabre. Un clin d'œil à cette capitale qui se meurt sous le béton et l'asphalte, qu'on s'acharne à tuer à coups de grue.


Avant d'ouvrir la marche, Raja Noujeim, membre de l'APLH (Association for the Protection of Lebanese Heritage) a pris la parole pour rappeler le but de cette rencontre : « Réclamer notre droit, notre ville. » « Cette marche à caractère humain et éducatif est une nécessité, et c'est l'affaire de tous les citoyens », « C'est un mouvement politique, mais la politique du citoyen avant tout », lance-t-il à l'adresse des 200 manifestants présents. « Même si elle se limite à une région spécifique (Rmeil, Achrafieh et Médawar), cette cause englobe tout le territoire », insiste M. Noujeim, avant de lancer un dernier appel à l'abandon de ce projet. « Au lieu de construire une rue qui viendrait défigurer la capitale, on demande aux municipalités et ministères concernés de nous construire un réseau de transport en commun et de réfléchir à un plan de gestion du flux du trafic pour décongestionner Beyrouth », souligne-t-il.

 

(Pour mémoire : Le projet alternatif à la route Fouad Boutros : dévier la circulation et créer un parc vert)


C'est ainsi que, scandant énergiquement des « toot toot 3a Beyrouth, mech ra7 ye2ta3 bayn el-biout » (« l'autoroute ne passera pas entre les maisons ») et invitant les curieux postés à leurs balcons à venir se joindre à eux, que les manifestants se sont rendus sur les escaliers les plus proches, menacés eux aussi par un projet d'immeuble de 14 étages. « Même si ce n'est pas ma ville, je trouve que c'est dommage de perdre Beyrouth », confie Elisabetha, une jeune Italienne.


Hier, c'était au tour des habitants directement touchés par le projet de crier leur colère. « Ils ne nous avaient prévenus de rien », lance Amal Awad, une habitante qui va perdre sa maison si le projet venait à se réaliser. « C'est Raja Noujeim qui nous a dévoilé les plans qu'ils concoctaient derrière notre dos », ajoute-t-elle, avouant n'avoir reçu encore aucune lettre officielle la délogeant. « Notre maison est tout ce qu'il nous reste. Ne nous obligez pas à quitter le pays ! »

 

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ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

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