Infrastructure

La route Fouad Boutros à Achrafieh : ce projet des années 50 reste-t-il valable pour 2013 ?

Ce nouvel axe, dont les fonds ont été débloqués récemment par la municipalité de Beyrouth, menace, selon ses détracteurs, de modifier le caractère d’un des derniers quartiers traditionnels de Beyrouth.

Une photo de Mar Mikhaël aujourd’hui...

La demeure des Tobbagi, rue d’Arménie (Mar Mikhaël), sent bon la rose. Pénétrer par la porte d’entrée de cette ancienne maison équivaut à remonter plus d’une centaine d’années dans le temps. Dans le mobilier comme dans la décoration de ce charmant intérieur, très peu de concessions ont été faites à la modernité. « Cette maison a été construite en 1900 par mon grand-père, le Dr Habib Tobaggi, premier chirurgien diplômé au Liban », explique Joseph Tobbagi.


Le nom de Habib Tobbagi n’est pas anodin à Beyrouth. « Il fut l’un des fondateurs de l’hôpital Saint-Georges des grecs-orthodoxes, poursuit son petit-fils. Il est l’un des “trois docteurs” de la célèbre école du même nom située à la descente Accaoui, car c’est là qu’il avait sa clinique. Il recevait aussi des patients dans cette demeure. »
Le fameux médecin avait décidé de s’établir à Mar Mikhaël à l’aube du XXe siècle, quand ce quartier se trouvait toujours en banlieue de Beyrouth, dans un terrain de quatre mille mètres carrés. « Il avait aménagé ce jardin que vous pouvez toujours admirer aujourd’hui, devenu rarissime à Beyrouth, poursuit Joseph Tobbagi. Nous avons toujours habité cette maison, nous l’avons préservée, elle est l’héritage de notre grand-père. Je ne m’imagine pas vivre ailleurs. »

 

Ce à quoi Mar Mikhaël devrait ressembler après le passage du pont. (Photos et perspectives Antoine Atallah)

 


S’il y a cette pointe d’amertume dans la voix de Joseph Tobbagi, c’est que cette demeure, ainsi que 27 autres, devraient disparaître pour la construction de la nouvelle route baptisée Fouad Boutros. Le projet de cet axe, qui doit relier la rue Charles Malek au secteur Charles Hélou (en continuité de la rue Alfred Naccache, allant de l’Hôtel-Dieu à Mar Mitr), a été conçu depuis les années 50. Sa construction, qui devait débuter en 1974, a été retardée par l’éclatement de la guerre en 1975. Le projet a été remis sur le tapis très récemment, lorsque la municipalité de Beyrouth a débloqué la somme qu’elle doit verser pour sa réalisation. Cette nouvelle a déclenché par le fait même une virulente campagne civile d’opposition, fondée d’une part sur la nécessité de préserver le patrimoine et le tissu urbain d’une des dernières zones à cachet traditionnel de la capitale, et d’autre part sur des interrogations concernant le bien-fondé de la réalisation de cet ancien projet, dans une ville métamorphosée par cinq décennies de développement.

 

 

(Pour mémoire : Save Beirut Heritage se mobilise contre un projet d’autoroute au cœur d’Achrafieh)

 « Nous n’avons gardé que le tracé du projet initial »
Interrogé sur la teneur du projet, Élie Hélou, responsable du dossier au Conseil du développement et de la reconstruction (CDR), affirme d’emblée qu’il s’agit « d’une route, à deux voies dans chaque sens, et non d’une autoroute ou d’une voie rapide comme il est souvent précisé par erreur ». Il souligne que le projet dont l’exécution devrait commencer bientôt n’a plus grand-chose à voir avec le plan conçu dans les années 50. « Le pont blanc que l’on voit actuellement enjambant l’avenue Charles Malek était le point de départ de l’ancien projet, dit-il. Le tracé de la route est resté le même, puisque les expropriations avaient eu lieu dans les années 70 et qu’il nous est difficile de le déplacer en raison des constructions qui se sont ajoutées à la ville depuis. Mais pour le reste, le nouveau projet est bien différent. »


« Ainsi, poursuit-il, un pont viendra remplacer l’actuel pont blanc, prenant son point de départ à Alfred Naccache et enjambant comme lui l’avenue Charles Malek. Au niveau de l’évêché, la route devient un tunnel de 229 mètres de long. Le haut du tunnel sera aménagé en espace vert et servira de point de passage entre les deux côtés de la route, pour voitures et piétons. Le tunnel se termine au niveau de la rue Salah Labaki (secteur de l’hôpital orthodoxe) et se poursuit en pont qui enjambera la rue d’Arménie et continuera son chemin au-dessus de l’autoroute jusqu’au secteur Charles Hélou (près du port de Beyrouth). À ce niveau, les automobilistes en provenance d’Alfred Naccache auront le choix de se diriger vers le centre-ville ou dans le sens opposé, vers le nord de la capitale. Inversement, ces automobilistes peuvent rejoindre cette route au niveau de Charles Hélou, d’un côté ou de l’autre, pour regagner Achrafieh. »

 

 

Un plan du tunnel de 229 mètres qui passe dans le secteur de la Sagesse. Photo CDR

 


Autant Élie Hélou que Rachid Achkar, membre du conseil municipal de Beyrouth, soulignent l’importance de ce projet dans le désengorgement de la ville (voir texte par ailleurs), ajoutant qu’il ne nuira en rien à la cohésion des quartiers qu’il traverse. « Nous sommes sensibles au respect de l’environnement et du tissu urbain, dit M. Achkar. Les détracteurs du projet se concentrent sur la démolition de certains bâtiments alors que l’approche la plus intéressante serait celle de la préservation de quartiers entiers. »
Le responsable municipal trouve qu’il est justifié de démolir un certain nombre de demeures pour construire un projet d’intérêt public tel que celui-là, insistant sur le fait qu’aucune de ces bâtisses n’est classée et que la classification des demeures est du ressort de la Direction générale des antiquités (DGA) et non de la municipalité. « Après tout, nous ne construisons pas dans un terrain vierge mais dans une ville ancienne, dit-il. Et aujourd’hui, aucun bâtiment n’est démoli sans permis. »


Quant à Élie Hélou, il met l’accent sur le fait que la plupart de ces bâtiments sont « abandonnés et tombent en ruines, parce que leurs propriétaires n’ont pu faire des travaux durant des décennies ». Ce à quoi Raja Noujaim, militant de la société civile et coordinateur de la campagne opposante, fait état de soupçons selon lesquels ces demeures auraient été « sabotées » assez récemment.
M. Hélou nous informe également qu’une très belle demeure à Mar Mikhaël (près de la maison Tobbagi) a pu être sauvée alors qu’une partie devait être démolie. Pour ce qui est du cachet de l’ensemble de la zone, il assure qu’il sera préservé, insistant sur les améliorations apportées au projet. « N’oublions pas que devant l’évêché, nous avons prévu un tunnel sur lequel il y aura un espace vert, avec reconstitution des anciennes demeures et de tout le secteur, dit-il. Le paysage sera donc reconstitué et très peu modifié. Pour ce qui est de la rue d’Arménie, il faut préciser que seule une demeure, celle des Tobbagi, sera démolie, ainsi qu’une partie d’une autre. Pour le reste, il n’y aura qu’un pont qui passera au-dessus de la rue. »

 « Des quartiers scindés en deux »
Les militants de la société civile réfutent tous ces arguments et craignent, au contraire, des modifications en profondeur. Pour Giorgio Tarraf, de « Save Beirut Heritage », le projet, s’il est réalisé, conduira à « un exode urbain de la population du quartier La Sagesse à Mar Mikhaël ». Une étude effectuée par l’association et rédigée par Antoine Atallah a établi l’inventaire d’un enchevêtrement charmant de vieux bâtiments, de routes sinueuses, d’escaliers en pierre, de jardins devenus rares dans la capitale, etc, qui disparaîtront avec la réalisation de ce projet. Ce que Raja Noujaim appelle « la dernière zone agricole urbaine de Beyrouth ».


Ce dernier met en doute également les améliorations dont parle le CDR, notamment l’espace vert prévu sur le tunnel. « Les cartes montrent qu’il s’agit juste de plantations d’arbres sur le bord des routes, dit-il. En ce qui concerne la reconstruction de maisons anciennes, je me demande où seront les fondations de ces bâtisses situées sur un tunnel ? »
Plus grave, selon les militants, est la conséquence sur la vie de quartier qui sera complètement perturbée. « Ce sont des quartiers unis aujourd’hui, les gens y circulent librement, à pied comme en voiture, souligne Giorgio Tarraf. Cette route va scinder tous ces quartiers en deux, rendant la circulation beaucoup plus difficile ». Ce à quoi Élie Hélou rétorque que des points de passage seront ouverts, sur le tunnel ou sous le pont, pour piétons et pour automobilistes, en trois points : La Sagesse, la rue Salah Labaki et l’entrée de Mar Mikhaël. « Ces points de passage ne sont pas suffisants pour des quartiers qui sont aujourd’hui ouverts, répond Giorgio Tarraf. Qui a envie de marcher sous un pont ? À Mar Mikhaël, ce monstre en béton scindera le quartier en deux. Il détruira toute la perspective visuelle du quartier Mar Mikhaël-Gemmayzé. »


De plus, selon le militant, le quartier a évolué en cinquante ans, un tel projet n’y est plus adapté. « Il y a actuellement beaucoup d’institutions pédagogiques qui seront perturbées par ce trafic supplémentaire que ne manquera pas d’attirer ce nouvel axe, dit-il. Le bruit et la pollution vont sans nul doute affecter le quartier, qui attire aujourd’hui d’innombrables petits restaurants, pubs et boutiques. C’est toute cette prospérité qui sera mise en danger. »
« Réaliser ce projet aujourd’hui, c’est démanteler les derniers ensembles urbains traditionnels de Beyrouth, ouvrir la porte à la réalisation d’autres anciens projets inappropriés et en attente depuis plusieurs années, créer un paysage urbain “brouillé” et contribuer à terme à l’asphyxie totale de la capitale, souligne Mousbah Rajab, chef du département de l’urbanisme à l’Université libanaise, cité dans le rapport de Save Beirut Heritage. Les expériences que nous pouvons tirer aujourd’hui de différents projets entrepris depuis une douzaine d’années dans plusieurs villes et régions libanaises montrent bien l’urgence d’appliquer les lois concernant l’utilisation de l’espace public afin de réprimer toutes sortes d’infractions qui provoquent sa saturation, et de développer un système de transport en commun approprié poussant les Libanais à utiliser de moins en moins leurs voitures privées. Après cela, et en fonction des besoins, nous pourrons réfléchir alors à de nouvelles infrastructures faisant partie d’un projet urbain intégré. »

 

 

 

Les deux bâtisses des Tabbagi. La belle maison jaune devrait disparaître entièrement en cas de construction du pont. Sur la photo, on voit le jardin avec ses arbres centenaires et ses quatre mille mètres de superficie.


Des expropriations qui font polémique
Il n’empêche que le projet, selon les responsables, est à un stade avancé. Élie Hélou nous apprend qu’il devrait coûter un peu plus de 50 millions de dollars, si l’on compte les expropriations qui restent à faire, notamment du côté d’Électricité du Liban. Le projet est financé par le Fonds arabe et la municipalité de Beyrouth, qui a débloqué l’argent il y a quelques mois. L’appel d’offres est en cours et un adjudicataire libanais y a déjà répondu, selon le responsable du CDR. Les travaux, s’ils sont lancés, dureront trente mois. « Il nous faut probablement trois à quatre mois pour signer le contrat et terminer les expropriations », estime-t-il.


Chez les Tobbagi, comme on peut l’imaginer chez d’autres propriétaires et locataires de ces quartiers, c’est l’angoisse de l’avenir. Pourtant une grande partie des expropriations, dont celle de la maison Tobbagi, avaient été faites dans les années 70.
Joseph Tobbagi se défend d’avoir jamais été d’accord. « Ma famille a beaucoup protesté contre cette décision, affirme-t-il. Nous avons même intenté un procès pour faire retarder l’échéance et provoquer une révision du montant qui devait nous être versé. Résultat : le montant a été revu à la baisse et l’expropriation a eu lieu. Nous avons refusé de toucher le chèque qui a été placé à la Banque du Liban. Nous avons finalement été obligés de toucher l’argent plusieurs années plus tard, lorsque la livre était en pleine dévaluation. »
Aujourd’hui, la seule carte que Joseph Tobbagi veut jouer encore est celle de tenter de racheter sa maison à l’État. Mais il ne sait s’il reste de l’espoir que ce projet, « périmé » comme il l’appelle, sera arrêté une nouvelle fois. La société civile, elle, ne compte pas baisser les bras.

 

 

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