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À La Une - L'orient Littéraire

Retour au pays

C’est maman qui l’annonce triomphalement : il vient début juin. On demande tout de suite « pour combien de temps ? », comme pour mesurer sa joie, et on trouve toujours le séjour trop court. La maison familiale est briquée de fond en comble et la vieille bonne s’attelle à la préparation des petits plats qu’il aimait quand il était petit. Avec en arrière-fond, une petite musique angoissante et familière : pourvu qu’il ne se passe rien d’ici là…

 

Le jour dit, on se retrouve en tribu à l’aéroport. On est impatient. C’est qu’il est si lent à sortir. Ce n’est pas faute d’avoir guetté, mais on rate toujours son arrivée. Tout de suite, il est là et vous entoure de ses bras avec sa grande taille, son sourire d’enfant et ses vieilles blagues goguenardes destinées à masquer son émotion.

 

Le cercle familial se reforme : au dîner chez maman, on se retrouve « comme avant », sur les mêmes fauteuils usés, chacun à sa place. On se taquine gentiment et on se raconte pour la millième fois nos aventures d’enfance : les escapades à la montagne, le carnet de notes du samedi qu’on cachait à papa et les premières amourettes. Même les années de guerre nous apparaissent rétrospectivement comme une sorte de jeu pour grands dont il fallait s’efforcer de sortir vivants.

Les premiers jours, c’est une ronde d’invitations. On retrouve des cousins qu’on avait perdus de vue et ses vieux camarades d’école qu’on n’avait pas revus depuis son bac. C’est à qui lui montrera le tout dernier restaurant, la plage « in » et le centre commercial le plus en vogue. Mais malgré nos efforts, on ne réussira pas à le persuader de manger autre chose que des mezzés. On n’a jamais vu autant de taboulé de notre vie.

 

À l’atmosphère festive des premiers jours fait bientôt place une mélancolie diffuse à mesure que se rapproche le jour du départ. On compte les jours. Mais non voyons, il reste encore trois jours. Enfin, pour être honnête, deux jours et demi… C’est que l’achat rituel de pistaches et de douceurs orientales à emporter « là-bas » ne laisse plus aucun doute.

 

C’est bientôt la petite aube grise, le taxi qui attend pour le prendre à l’aéroport et les larmes de maman qui a peur « à son âge », comme elle dit pudiquement, de ne plus revoir son fils.

Le lendemain, quand on passe lui souhaiter selon la formule consacrée « comme elle lui a fait ses adieux de le retrouver », la maison est étrangement vide. C’est à nouveau une maison de vieux, de celles que les enfants ont désertées.

 

C’est mon petit frère, et il est reparti au Canada.

 

 

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C’est maman qui l’annonce triomphalement : il vient début juin. On demande tout de suite « pour combien de temps ? », comme pour mesurer sa joie, et on trouve toujours le séjour trop court. La maison familiale est briquée de fond en comble et la vieille bonne s’attelle à la préparation des petits plats qu’il aimait quand il était petit. Avec en arrière-fond, une petite musique angoissante et familière : pourvu qu’il ne se passe rien d’ici là…
 
Le jour dit, on se retrouve en tribu à l’aéroport. On est impatient. C’est qu’il est si lent à sortir. Ce n’est pas faute d’avoir guetté, mais on rate toujours son arrivée. Tout de suite, il est là et vous entoure de ses bras avec sa grande taille, son sourire d’enfant et ses vieilles blagues goguenardes destinées à masquer son...
commentaires (5)

Allah yil3an ceux qui sont responsables, et qui se reconnaissent, et qui ont fait de ce beau Pays où il était si bon de vivre, familles réunies, ce qu'il en est aujourd'hui : Une JUNGLE ! où les appréhensions et les craintes prévalent et font partir ses Enfants. Ses Enfants sont épars dans les quatre coins du monde. Que de coeurs de Mamans pleurent leurs fils et leurs filles émigrés. Ce n'est ni la providence ni le destin, c'est le CRIME des responsables/irresponsables !!!

SAKR LEBNAN

07 h 18, le 15 juillet 2012

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Commentaires (5)

  • Allah yil3an ceux qui sont responsables, et qui se reconnaissent, et qui ont fait de ce beau Pays où il était si bon de vivre, familles réunies, ce qu'il en est aujourd'hui : Une JUNGLE ! où les appréhensions et les craintes prévalent et font partir ses Enfants. Ses Enfants sont épars dans les quatre coins du monde. Que de coeurs de Mamans pleurent leurs fils et leurs filles émigrés. Ce n'est ni la providence ni le destin, c'est le CRIME des responsables/irresponsables !!!

    SAKR LEBNAN

    07 h 18, le 15 juillet 2012

  • C'est bizarre de lire encore des expressions telles que "bonne"... On dit "gouvernante", c'est moins péjoratif. En ce qui concerne le mot "vieille", bon, faut pas exagérer en mettant "personne du troisième âge". Mais entre les deux extrêmes....

    Daniel Lange

    05 h 34, le 15 juillet 2012

  • On a grandi a Gemmayze, un petit paté de maisons separees, avec 'dekkanjé' et 'kawwa' inclus, une petite communaute ou tout le monde se connaissait et les enfants jouaient dans la rue. Il y a qq. temps, je passe au coin, apres une absence de plusieurs annees et quel choc, quel desastre: tout le paté a disparu et s'eleve a la place un immeuble monstre, enorme, epouvantable qui s'eleve a n'en plus finir et cache le ciel et cache le soleil et qui remplit de sa laideur tout le quartier, en long et en large. J'en ai pris un de ces coups!!! Et mon histoire est sans doute l'histoire de milliers de mes contemporains..

    Fady Challita

    04 h 34, le 15 juillet 2012

  • je lis et relis ce bel article, auquel je m'identifie..Merci Nada, ce matin, bien loin du Liban je repense a la maison ou j'ai grandi, qui desormais n'existe plus..

    karim fares

    02 h 55, le 15 juillet 2012

  • Quel bel article melancolique auquel doit s'identifier au moins la moitie des familles Libanaises. Chercher fortune ailleurs ou du moins vivre une vie plus aisee et plus decente n'est pas une mauvaise chose mais le prix a payer est justement d'etre separe de ses parents et de son pays et de son passe. Seuls les souvenirs vous tiennent compagnie a longueur d'annee..

    Fady Challita

    02 h 07, le 15 juillet 2012

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