Économie

L’Électricité de Zahlé, une « success story » avortée en raison de la paralysie de l’État

Liban - Énergie

Le directeur général de l'Électricité de Zahlé (EDZ) garantirait 24 heures d'électricité aux habitants de son périmètre de compétence si l'État permettait à sa société de louer des unités de production de courant.

15/09/2009
L'on cite souvent l'expérience de l'Électricité de Zahlé (EDZ) comme un argument en faveur de la privatisation du secteur de l'électricité dont la gestion par le pouvoir public est plus que calamiteuse. L'EDZ a en effet réussi, jusqu'en 1969, à fournir de l'électricité 24 heures sur 24 à ses abonnés. Néanmoins, la crise du secteur énergétique public a contaminé cette société, l'empêchant de remplir sa mission correctement. Cela reflète l'impossibilité de régler les problèmes chroniques de l'électricité au Liban sans réformes structurelles des services publics, avant toute velléité de privatisation.

Création et compétences
L'électricité de Zahlé est une société anonyme (SA) fondée en 1927 par des notables de la ville de Zahlé, en accord avec le haut-commissaire français et selon un cahier des charges fixé par l'État libanais. Ce document stipule que l'EDZ a le droit de produire et de distribuer de l'électricité, jusqu'en 2018, dans un périmètre bien déterminé, qui inclut la ville de Zahlé ainsi que 16 municipalités voisines : Ferzol, Niha, Nabi Aila, Ablah, Rayak, Ali Nahri, Saadnayel, Taalabaya, Taanayel, Haret el-Kikani, Bar Élias, Marj, el-Rawda, Kaa el-Rim, Istable et Hazzerta.
L'EDZ est donc une « concession » car l'État lui a donné le monopole d'un service public. Ainsi, la construction et la maintenance du réseau électrique ainsi que la facturation, conformément aux tarifs prescrits par l'État - des tarifs qui sont inchangés depuis 1993 - et valables sur l'ensemble du territoire libanais, reviennent à l'EDZ. Cette dernière est restée « indépendante » dans le sens où elle était responsable de la production et de la distribution de l'électricité sans avoir recours à l'État.
La production de l'électricité était assurée par deux centrales dont l'une est thermique et basée à Karak et l'autre hydraulique, à Berdawné. « Grâce à ces deux centrales, l'EDZ assurait le courant 24h/24 aux 17 localités de son périmètre de compétence », souligne, dans un entretien avec L'Orient-Le Jour, Assaad Nakad, directeur général de la société.

Un statut perdu
En 1969, l'EDZ est contrainte d'arrêter la production de l'électricité à la demande de l'EDL qui voulait écouler son excédent de production. « L'EDZ a signé alors son premier contrat avec l'EDL et a perdu son statut de producteur indépendant de courant », déplore le directeur général. Il tient à préciser qu'à l'époque, le Liban procurait du courant à la Syrie, alors qu'aujourd'hui le pays est réduit à acheter de l'électricité à ses voisins.
En 1975, lorsque la guerre civile éclate, l'EDL n'arrive plus à subvenir aux besoins électriques du Liban d'une manière stable, la demande de courant locale s'élevant, selon les chiffres d'Assaad Nakad, à 850 mégawatts (MW) en moyenne. C'est le début de l'époque des rationnements qui s'accentueront dans les années 80 et perdureront jusqu'à ce jour. Selon Assaad Nakad, « aujourd'hui, à Zahlé, les plages de rationnement peuvent atteindre jusqu'à 12 heures par jour ». Pour sortir de cette situation de crise, l'EDZ propose alors une solution.
La société demande à l'État libanais le droit de produire de nouveau, ne serait-ce que 60 mégawatts de courant, pour subvenir aux besoins de la circonscription de Zahlé et assurer de nouveau les 24 heures d'avant-guerre. Elle obtient un protocole d'accord sur ce point (« memorandum of understanding ») de la part de Mohammad Safadi, ministre de l'Énergie par intérim en 2007, ainsi qu'un accord de principe du ministère de l'Environnement.
« À défaut de construire de nouvelles unités de production qui seraient trop coûteuses, explique Assaad Nakad, nous avons proposé d'installer des unités d'urgence (« emergency plants ») comme celles qui ont été installées en Chine lors des Jeux olympiques de 2008. L'avantage de ces unités est qu'elles peuvent êtres louées - et non pas achetées - à des sociétés européennes. Une fois ces unités de production installées, nous pourrons garantir 24h/24 d'électricité à nos abonnés en trois mois. C'est une solution rapide, souple et qui permet de libérer la population du joug des générateurs de quartiers », précise-t-il.
De plus, selon l'analyse du directeur général, cela reviendra à réduire la facture électrique de 30 %, si l'on prend en considération les cinq factures que paie le consommateur, à savoir : celle de l'EDL, celle du générateur, celle des problèmes de santé liés à la pollution générée par les générateurs, la facture du déficit de l'EDL, ainsi que la facture des appareils électroménagers endommagés systématiquement par l'instabilité du voltage.
Cependant, lorsque le ministre de l'Énergie Alain Tabourian a pris ses fonctions en 2008, le projet de l'EDZ lui a été soumis en date du 11 septembre, mais est resté dans « les tiroirs du ministère », explique Assaad Nakad. Il précise que le ministre Tabourian a toujours refusé de négocier, voire même d'en parler. Nous avons tenté, sans succès, de contacter Alain Tabourian pour obtenir sa vision de ce dossier.

Un manque à gagner
Déplorant vivement ce blocage, le directeur de l'EDZ indique que « si l'accord avait été donné, la population de la région aurait pu profiter de l'électricité 24h/24 depuis deux ans déjà ». Cela est d'autant plus regrettable que « le projet aurait pu embaucher 50 personnes dans une région pauvre et agricole », a-t-il indiqué.
Plus encore, « assurer l'électricité à une région est créateur d'opportunités économiques. C'est un bénéfice pour les usines qui voudraient éventuellement s'installer dans la région de Zahlé et une opportunité pour réduire le chômage des jeunes qui veulent à tout prix quitter la région ».

L'atermoiement de l'État
Évoquant la crise électrique que connaît l'ensemble du pays, Assaad Nakad qualifie d'« inacceptables » les excuses que fournit l'État pour justifier son incurie énergétique 19 ans après la fin de la guerre civile. « Le consommateur ne devrait plus être la victime d'un manque de volonté politique », souligne-t-il.
« Cela dit, je suis contre la privatisation sauvage », martèle le directeur général de l'EDZ. Il explique que ce serait absurde de « passer d'un monopole d'État à une forme de monopole privé. Il faudrait permettre à plusieurs sociétés de produire du courant pour engager la compétition, tout en ayant recours à différentes sources d'énergie, notamment les énergies renouvelables », explique-t-il.
Il ajoute que « selon la loi de la privatisation, c'est un régulateur qui aurait dû être fondé -comme celui qui a été créé pour les télécoms - pour fixer les tarifs (qui sont les mêmes depuis que le baril de pétrole était à 18 dollars en 1993), octroyer des permis, etc. ». D'autant qu'il n'y a pas de continuité dans les décisions, encore moins une vue d'ensemble et un plan de travail. « Nous avons eu 5 ministres de l'Énergie en 5 ans », rappelle Assaad Nakad.

Un projet pilote
Dans ce contexte, et pour tenter de dépasser la paralysie des instances étatiques, l'EDZ a instauré, en partenariat avec le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), un projet pilote dans la localité de Niha pour baisser les factures d'électricité. La société propose à l'État libanais d'en faire de même. En effet, grâce à des lampes économiques disposées à Niha, les consommateurs ont réduit leur facture d'électricité de 12 % en moyenne.
C'est une sonnette d'alarme que le directeur général de l'EDZ voudrait tirer aujourd'hui. « Si rien n'est fait dans les mois à venir, d'ici à 2 ans, ce seront les générateurs de quartiers qui fourniront la plus grande part de courant. Une catastrophe financière et écologique pour les citoyens », prévient Assaad Nakad.

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