Cela dure depuis longtemps, et ressemble d’assez près au supplice de Tantale. À peine en effet le Liban se voit-il ouvrir quelque fenêtre d’espérance que l’on s’empresse de lui claquer les volets à la face. Qu’on lui envoie de vapeurs de soufre au nez alors qu’il n’avait pas fini de savourer goulument quelque providentiel bol d’oxygène. Il ne s’agit plus cette fois de saisons touristiques plus d’une fois plombées par les équipées guerrières du Hezbollah. Car sitôt annoncée la levée des vieux interdits américains sur les vols à destination ou en provenance de Beyrouth, c’est de desseins terroristes, ciblant l’intérieur même du pays, que la milice vient d’être prise en flagrant délit.
En biffant d’un trait de son crayon-feutre près de quatre décennies de boycottage de l’aéroport de Beyrouth, Donald Trump nous a certes fait un cadeau des plus appréciables. Le chef de la Maison-Blanche reconnaît de la sorte le sérieux des efforts qu’a déployés l’État pour sécuriser cette infrastructure vitale et la réintégrer dans le circuit aérien pleinement mondial. Mais avant de se poser gracieusement sur notre sol, cette promesse qui nous tombe littéralement du ciel devra très probablement suivre une longue et prudente trajectoire d’approche, dans l’attente d’autres réalisations libanaises. Le bref décret présidentiel US n’évoque guère la présence massive du Hezbollah aux abords immédiats de l’aérogare et des pistes, et pas davantage la menace proférée par plus d’un faucon du gouvernement Netanyahu de s’en prendre à ces mêmes lieux. Les meurtrières attaques des houthis yéménites contre l’aéroport de Riyad sont d’ailleurs venues, à point nommé, rappeler l’extrême vulnérabilité de ces portails vers les nuages. C’est dire qu’il serait pour le moins prématuré de songer déjà à faire ses valises et à réserver sa place sur American, Delta et United ou notre vénérable Middle East Airlines pour gagner en direct les États-Unis.
Après les cigognes de métal yankees porteuses de stratosphériques espoirs, on en vient aux oiseaux de carrément mauvais augure. Que le Hezbollah n’ait jamais cessé de chercher, par voie de contrebande, à reconstituer ses stocks d’armement est bien connu. Or ce n’est pas cette fois un routinier assortiment d’engins de guerre, livré par l’Iran et transitant par la Syrie, qui a été intercepté le week-end dernier sur le col du Baïdar à bord d’un banal véhicule. Détail qui en d’autres circonstances aurait pu être cocasse : aux côtés des pigeons motorisés un baudet, arraisonné lui aussi, avait été mis à contribution pour les sinistres livraisons à domicile.
Détail qui en revanche donne froid dans le dos : les cargaisons saisies n’étaient d’aucune utilité militaire contre les avions, drones, tanks et concentrations de troupes de l’occupant israélien. Les centaines de kilos d’explosifs qu’il y avait là étaient plutôt les ingrédients d’un terrifiant cocktail traditionnellement servi et consommé dans les grandes occasions : les attentats. Les deux convoyeurs arrêtés ont reconnu leur appartenance au Hezbollah ; il ressort en outre de leurs aveux que la livraison de ces matières devait avoir lieu dans la populeuse banlieue sud de la capitale, ce qui illustre déjà, en soi, un souverain mépris de la vie humaine. Il n’en fallait d’ailleurs pas autant (on ne prête qu’aux riches !) pour raviver dans les mémoires la longue série d’assassinats de personnages publics – agrémentés de dizaines de victimes collatérales – imputés à la milice pro-iranienne.
Dès lors, l’affaire dépasse le cadre strictement policier pour déborder largement sur le champ politique et institutionnel. Le Premier ministre Nawaf Salam a fermement promis l’approfondissement de l’enquête pour identifier le réseau d’exécutants et surtout leurs commanditaires. Le même engagement a été pris par le ministre Adel Nassar qui a demandé le renvoi du dossier devant la Cour de justice. Il y a plus de cinq mois déjà les activités militaires du Hezbollah étaient déclarées hors la loi par le gouvernement, au sein duquel siègent – comble de l’absurde – deux ministres du même Hezbollah. Pour le pouvoir exécutif, la question ne se limite donc plus désormais à l’opportunité qui lui est soudain offerte de montrer sa détermination à tenir parole. C’est en réalité à une incontournable astreinte, à la claire obligation de remonter jusqu’au plus haut de la chaîne de commandement milicienne qu’il est confronté et tenu. Et cela d’autant que les responsables du Hezbollah ne se sont pas privés, eux, d’adresser les menaces les plus graves aux dirigeants de la République.
Laborieux et pourtant inexorable s’annonce le processus. Pour ce qui est de l’entière réhabilitation de l’aéroport Rafic Hariri – et pour clore cette incursion en ornithologie politique –, on a donc tout le loisir de parer enfin à ce péril persistant et très réel qui pèse sur la navigation à basse attitude : les mouettes…