Qu’attend encore le Hezbollah pour se proclamer seul maître à bord de la galère libanaise? Jusqu’à quels sommets d’outrecuidance iront ses délires ?
De fai t, c’est d’un sacré culot, au sens littéral du terme, que fait montre le parti se disant celui d’Allah en exigeant la restitution du stock d’explosifs saisi samedi dernier par les forces de sécurité alors qu’il était transporté de la Békaa à la banlieue sud de Beyrouth. Il se surpasse en canulars quand il argue, à l’appui de sa démarche, que la sinistre marchandise – du C-4 et autres matières, toutes utilisées pour des attentats à la bombe – n’avait d’autre vocation que la résistance à l’occupation israélienne. Et pour couronner le tout, il renoue avec ses traditions en se répandant en menaces contre les hautes autorités, mais aussi contre quiconque mettrait en doute les idéaux patriotiques de cette notoire créature de l’Iran.
Plus grave cependant que ces insanités est la qualité dont se prévaut celui qui les débite. Car on n’a pas affaire, là, à quelque chef guerrier en treillis brûlant d’en découdre avec l’ennemi qui se pavane sur le terrain. L’auteur de ces balivernes porte le veston, il est député d’un Hezbollah qui dispose d’ailleurs de deux représentants au sein de l’actuel gouvernement. Au contraire de Monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir, Hassan Fadlallah est parfaitement conscient de ce qu’il dit. Par sa voix, c’est la branche politique du Hezb qui s’exprime on ne peut plus clairement. Voilà qui achève de démystifier cette feuille de vigne, passablement fanée, qui prétendait distinguer entre chefs civils et militaires de la milice : entre fréquentables personnages publics et irresponsables fauteurs de guerres tenus même pour terroristes.
DoctorJekyll ou Mister Hyde ? La ques tion vient de tourner au cauchemar pour le gouvernement qui, en mars dernier, décrétait illégales les initiatives militaires du Hezbollah. Mais de quelle sorte de légalité pourrait jamais se parer l’acte de mutinerie, de menaçante et violente rébellion, brandi sous forme de bande-annonce par Fadlallah ? Jusqu’à quand l’organe exécutif continuera-t-il d’essuyer stoïquement camouflet sur camouflet ? Jusqu’o ù l’État peut-il tolérer qu’un groupe armé revendique impudemment ses propres et inaliénables prérogatives ?
Plus g rave encore, ces interrogations ne taraudent pas les seuls Libanais. Dans un appel téléphonique au président Joseph Aoun, le secrétaire d’État Marco Rubio aurait usé d’une fermeté de ton inhabituelle pour que soit totalement exclue toute velléité de restitution des explosifs saisis. Car d’aussi choquantes rétrocessions ont bel et bien eu lieu dans le passé, sur injonction des fantoches autorités politiques de l’époque. Rubio a donc exigé que des comptes soient demandés aux commanditaires de cette livraison, et l’ambassadeur US Michel Issa a aussitôt promis que l’affaire serait suivie jusqu’au bout et avec célérité. Bien que le président Aoun ait protesté de la fidélité des forces de sécurité à leurs devoirs, on pourrait déjà penser qu’une mobilisation américaine aussi fiévreuse n’est pas des plus flatteuses pour le pouvoir libanais. Pire, elle paraît traduire de sérieux doutes sur la capacité de l’État à boucler ce dossier non plus au seul plan sécuritaire, mais aussi dans ses volets juridique et judiciaire.
Même si l’on devait concéder que la saisie de C-4 et autres mixtures infernales ne suffit pas, à elle seule, pour accréditer la thèse d’attentats programmés, force serait d’admettre que les simples transport et détention d’un produit aussi dangereux pour la population relèvent incontestablement du crime. Pour cette raison le ministre de la justice a souhaité le renvoi du cas devant la Cour de justice. Cette instance d’exception traite des évènements susceptibles d’affecter la sûreté même de l’État ; d’y rec ourir serait aller bien plus loin qu’une vulgaire procédure pénale et donnerait à l’opération policière du 10 octobre une nette dimension politique et institutionnelle. C’est précisément pour cela que l’intendance gouvernementale hésite à suivre Adel Nassar, dont le vœu ne figurait même pas à l’ordre du jour du Conseil des ministres. Un verdict de la Cour risquerait en effet de déclencher une nouvelle confrontation politique, sinon des secousses sécuritaires. Aussi le pouvoir donne-t-il l’impression de chercher à se préserver une marge de réflexion ; éloquen t parmi tant d’autres est à ce sujet le précédent de 2008 où le Hezbollah tournait ses armes vers l’intérieur libanais dès lors que l’on s’avisait de toucher à ses lignes de télécom privées.
Ce n’est pas la première fois que l’État s’évertue à jongler avec ces trois gros et pesants boulets que sont l’affirmation de son autorité, la stabilité domestique et la gestion du conflit avec Israël. Ce qui est nouveau, c’est qu’il devra désormais le faire sous le regard inquisiteur et les sollicitations de cravache de Washington. Dans un premier temps, le pouvpor peut espérer poursuivre l’enquête sans provoquer dans l’immédiat une crise majeure. Mais que cette temporisation se prolonge sans justification judiciaire claire, et elle soulèvera inévitablement la question, fondamentale entre toutes, de l’égalité devant la loi.
Pour le persévérant jongleur, ce serait un boulet de plus à faire valser. Le plus intraitable des boulets. Le boulet de trop.
Le point à 19 h : des éléments du Hezbollah encerclent brièvement des policiers venus fermer un dépôt de médicaments, le Qatar annonce un projet pour l’électricité au Liban