« C’est notre regard qui enferme souvent les autres dans leurs plus étroites appartenances, et c’est notre regard aussi qui peut les libérer » (Amin Maalouf, « Les identités meurtrières »).
Selon Freud, le « narcissisme des petites différences » désigne un mécanisme par lequel des groupes présentant de fortes similitudes accordent une importance particulière aux éléments qui les distinguent, allant parfois jusqu’à les accentuer pour affirmer leur identité propre. Ce phénomène peut également nourrir des sentiments de rivalité, voire d’hostilité, entre des groupes pourtant très proches.
Au Liban, ce mécanisme peut être observé dans les institutions à caractère religieux, notamment dans le secteur éducatif. Au sein d’un même rite, chrétien ou musulman, des institutions pourtant proches par leur doctrine religieuse et leur philosophie éducative tendent à affirmer leurs particularités identitaires et à accentuer ce qui les distingue. Cette tendance renforce non seulement les distinctions entre elles, mais aussi une concurrence déjà présente, en donnant à leurs particularités une importance qui dépasse parfois leur portée réelle.
Sans minimiser la contribution de ces institutions à la société libanaise, le présent texte entend aller
au-delà du constat de cette concurrence pour interroger les effets d’une telle tendance lorsque l’affirmation des particularités identitaires devient excessive. Ne risque-t-elle pas, d’une part, de reléguer au second plan les valeurs spirituelles et morales que ces institutions entendent transmettre et, d’autre part, de compromettre leur vocation nationale, qui devrait transcender les appartenances confessionnelles qui les caractérisent ?
En ce qui concerne la première question, ce risque apparaît dès lors qu’une institution accorde une importance excessive aux caractéristiques qui la distinguent des autres institutions partageant les mêmes valeurs. Une telle démarche peut conduire à faire prévaloir l’appartenance institutionnelle sur l’adhésion aux valeurs que l’institution est censée transmettre. Ce qui devrait favoriser l’intériorisation de valeurs contribuant à l’épanouissement de la personne risque alors de devenir un instrument d’affirmation de l’identité propre de l’institution. Les élèves, les étudiants et les membres du personnel éducatif et administratif peuvent ainsi appréhender ces valeurs davantage à travers le prisme de l’identité institutionnelle que dans leur portée spirituelle, morale et universelle. Le risque s’accentue lorsque la concurrence entre institutions d’un même rite les incite à ériger leurs particularités en signes de distinction. En cherchant à se démarquer, elles risquent de détourner l’attention des valeurs communes qu’elles ont pour mission de transmettre, d’en brouiller la signification et d’en affaiblir la portée éducative. Plus fondamentalement, cette dynamique peut favoriser une conception de l’appartenance fondée moins sur l’adhésion à un patrimoine commun de valeurs que sur la différenciation par rapport aux autres institutions qui partagent pourtant ce même patrimoine.
Quant à la deuxième question, dans un pays structuré par le système confessionnel, l’école et l’université constituent des lieux privilégiés où peut s’opérer le passage d’une logique d’appartenance confessionnelle à une conception de la citoyenneté fondée sur la reconnaissance de l’autre comme concitoyen, au-delà des appartenances religieuses. C’est précisément dans ces milieux que les jeunes peuvent apprendre à reconnaître en autrui, avant tout, une personne et un concitoyen, indépendamment de sa confession.
Or, lorsque les institutions éducatives accordent une importance
excessive à leur identité propre, celle-ci risque de ne plus être seulement un cadre permettant de transmettre un patrimoine spirituel, moral et éducatif, mais de devenir en elle-même un marqueur d’appartenance. Lorsque ce qui distingue une institution des autres est principalement associé au rite auquel elle se rattache, l’attachement à l’institution peut progressivement se confondre avec l’attachement à ce rite. L’institution devient alors, consciemment ou non, un espace où l’appartenance confessionnelle se vit, se consolide et se transmet, à travers les références, les pratiques et les représentations qui lui sont propres. Cette dynamique peut alimenter directement l’appartenance confessionnelle lorsque l’institution contribue explicitement à l’entretenir ; elle peut aussi l’alimenter indirectement lorsque la différenciation institutionnelle conduit élèves, étudiants et personnel à associer leur communauté éducative à une appartenance religieuse particulière. Une telle évolution va à l’encontre de la formation du citoyen. En d’autres termes, une institution qui devrait former des personnes capables de dépasser les appartenances particulières pour reconnaître en l’autre un concitoyen à part entière risque, par une affirmation identitaire devenue excessive, de renforcer les frontières confessionnelles que sa vocation nationale devrait contribuer à dépasser.
Il en résulte un risque plus profond : les institutions éducatives qui accordent une place excessive à leur particularité peuvent contribuer à réduire la personne à une appartenance, jusqu’à faire du chrétien ou du musulman la manière première de la définir. Une telle réduction fragilise les fondements de la citoyenneté. Amin Maalouf montre, dans Les Identités meurtrières, combien une identité réduite à une seule appartenance peut devenir une forme d’enfermement ; car, lorsque l’appartenance cesse d’être une dimension de la personne pour prétendre la définir toute entière, elle tend à dresser une frontière entre « nous » et « les autres ».
Dans un Liban éprouvé par ses divisions, la vocation nationale de l’école et de l’université constitue une responsabilité à l’égard des générations à venir. Il ne s’agit pas de renoncer aux identités particulières ni d’effacer les traditions qui fondent ces institutions, mais de se garder de la tendance à en exagérer la portée. Pour cela, chaque institution doit examiner ses propres particularités avec courage et en toute transparence, et se demander si elles ne sont pas exagérées. Deux questions permettent de le vérifier. Telle particularité est-elle accentuée au-delà de sa portée réelle, au point de faire prévaloir l’appartenance à l’institution sur l’adhésion aux valeurs spirituelles et morales qu’elle est censée transmettre ? Est-elle érigée en signe de distinction au point de faire de l’appartenance confessionnelle, même indirectement, le premier critère par lequel on se reconnaît et on reconnaît les autres, au détriment de la reconnaissance de l’autre comme concitoyen ? C’est à cette condition que l’école et l’université pourront répondre à ce que Jean-Paul II disait de notre pays : « Le Liban est plus qu’un pays, c’est un message. »
Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.
Point de 20h : Israël relance ses menaces contre la banlieue sud de Beyrouth, deux navires touchés près d'Ormuz, 1 500 tués à Gaza depuis le « cessez-le-feu »