Il n’y a pas de concept aussi embrouillé dans une mentalité de Libanais, et même dans des écrits qualifiés d’académiques et de scientifiques, que celui d’État ! Il se confond, dans une poubelle mentale, même de la part de légalistes, avec celui de régime (nizâm) et d’institutions (mu’asasât). La confusion s’étend aussi dans une mentalité arabe en général. Or l’État ne se définit qu’en lui-même, in se, par ses quatre attributs régaliens (rex, regis, roi) : monopole de la force organisée, monopole des rapports diplomatiques, gestion de l’argent public au moyen de l’impôt et sa perception, et gestion des politiques publiques.
1. Historicité de l’État libanais : quelle histoire de l’État libanais ? Il est absent chez tous les historiens, alors que la documentation est abondante grâce à ces mêmes historiens. On étudie l’historicité de l’État en anthropologie historique et juridique à travers la dialectique du centre et périphérie, c’est-à-dire avec l’adhésion de tribus, seigneuries, principautés, émirats… à l’État dans son unicité et centralité. Quant au processus constitutionnel, il s’opère ultérieurement, après des années et souvent des siècles, en vue de la soumission de l’État du droit, d’où la notion d’État de droit. L’historicité de l’État libanais s’est opérée au cours de cinq étapes :
- Les tentatives de Fakhreddine et sa détermination à étendre géographiquement l’autorité de l’émirat pour des considérations de sécurité et non, comme il est souvent rapporté par des historiens, dans un but d’hégémonie.
- La proclamation de l’État (sic) du Grand Liban, le 1er septembre 1920, marque la création de l’État libanais. Antérieurement, il y avait une entité libanaise géographique,
socio-économique, démographique, culturelle… soumise à l’État ottoman. Lors de la commémoration de cette proclamation, on omettait souvent le mot « État », alors qu’il s’agissait de la proclamation de l’État du Grand Liban.
- Le manifeste de Kazem el-Solh en 1936 : Bayna al-ittisâl wa-l-infisâl (Entre union et scission) à la suite du congrès du Sahel, avec des détails sur les impératifs du ralliement général à l’État libanais.
- Le pacte de 1943 et l’indépendance du 22/11/1943 avec l’adhésion unanime à l’État libanais.
- La révolution du Cèdre à la suite de l’attentat contre le président Rafic Hariri et son convoi lorsque plus d’un million de Libanais ont envahi la place des Martyrs. Aucun soldat de l’armée d’Assad ne pouvait plus se planter même au bord du trottoir.
Le Liban actuel vit-il une sixième (et dernière ?) étape dans l’adhésion à l’État ?
2. Étatcide depuis 1969 : il s’est opéré à deux périodes, avec l’accord du Caire du 3/11/1969 abrogé ensuite par le Parlement le 21/5/1987, puis un accord du Caire revisité du 6/2/2006 non pour la défense d’une juste cause palestinienne, mais pour l’accès à une présidence sans État !
On constate à la lecture des positions diverses à propos de la légitimité de la résistance armée palestinienne avant l’accord du Caire de 1969 la perception de la souveraineté en tant que décor ! Les attitudes se répartissent en effet entre le soutien absolu à la résistance armée palestinienne, ou la coordination avec l’armée, ou le refus absolu dans le respect de la souveraineté et de l’accord d’armistice.
La notion de résistance nationale, et non sectaire, est polluée dans les mentalités. La définition de la résistance nationale est clairement détaillée au cours de la rencontre du ministre des Affaires étrangères Farès Boueiz avec le commandant de la Finul (Zafer al-Hassan, al-Diplumâsia al-Lubnaniyya : mu’âsha shakhsiyya, Dar an-Nahar, 10 vol., 2011, vol. 5, pp. 191-193).
3. Acculturation de l’État : la perception de l’État en tant que Sublime Porte se manifeste dans l’affirmation suivante des partisans de l’État parallèle au Liban : quand l’État libanais sera fort, nous livrerons nos armes ! C’est la perception de l’État en tant qu’appartement meublé, clés en main, réalisé par d’autres, fort en lui-même, à l’exemple de nombre de pays arabes environnants, et non par sa
légitimité !
On retrouve le brouillard dans la conception de l’État dans des manuels scolaires d’histoire où on emploie des termes tels que : adhérer, s’emparer, fonder, disparition de l’État des Mamelouks… avec l’ignorance de l’édification anthropologique de la formation de l’État !
Il y a actuellement dans le monde plus de 30 États dont la superficie est inférieure à celle du Liban. Ces États ne se trouvent pas, comme le Liban, dans un environnement hostile ou en transition démocratique, mais ils protègent leur souveraineté grâce à leur légitimité. Une organisation milicienne réussira-t-elle à s’emparer du Vatican (544 km2) ? Occuper Monaco (quelque 2 km2) ou Tuvalu (26 km2)… ?
Percevoir l’adhésion à l’État, dans sa centralité et son unicité, comme au cours de l’histoire du Liban, en tant que défaite ou victoire sectaire témoigne d’une mentalité tribale ou plutôt pré-tribale dont l’origine relève de résidus d’un maronitisme politique et d’un chiisme politique.
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La problématique d’acculturation de l’État n’est pas politique dans son essence. Elle relève de la psychohistoire et d’une mentalité pré-tribale. Elle exige une thérapie en historiographique scientifique et réaliste et une révision en profondeur d’un enseignement dans des facultés de loi, et non de droit, où on continue à enseigner que l’Etat, c’est territoire, peuple et institutions ! Ce sont des éléments de la nation ! Le zaïm d’un village dispose de son territoire, de ses clients et de ses institutions de subordination !
La citoyenneté constructrice d’État exige une révision en profondeur du discours perroquet sur le « confessionnalisme ». Il s’agit d’un terme populaire que Michel Chiha emploie entre guillemets. La démocratie se caractérise par la multiplicité des appartenances et la gestion normative dans le cadre de l’État, avec
supra-allégeance à l’État.
Une addition d’individus ne fait pas société. Ce qui fait société, c’est l’adhésion commune à un contrat social. Dominique Chevallier, grand historien, écrit en 1988 à propos de plusieurs recherches qui n’ont pas été menées sous sa direction : « J’ai été choqué en constatant à quel point, chez eux, il y a une dissolution du sens de l’État, une absence de référence à l’État. L’incantation idéologique cache fort mal la vacuité totale du savoir et du raisonnement. »
L’État est le résultat d’un conflit entre groupes sociaux primitifs, oui primitifs, jusqu’au moment où se manifeste le besoin, dans des situations de conflits et de guerres, d’une autorité unifiée et centralisée. Ce n’est donc pas la Constitution, comme le répètent des légalistes, qui créé l’État dont l’émergence précède la Constitution et afin que l’État, enfin, soit soumis au droit.
Antoine MESSARRA
Membre du Conseil constitutionnel, 2009-2019
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