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La souveraineté au bout du tunnel

S’il veut un jour devenir un État souverain, le Liban a deux problèmes majeurs à régler. D’une part, un pays voisin qui occupe une large partie de son territoire, qui l’a envahi à au moins trois reprises par le passé, qui lui est très nettement supérieur sur le plan militaire, qui porte un projet expansionniste dont les contours demeurent flous et qui est prêt à détruire tout ce qui l’entoure au nom de sa sécurité. D’autre part, une milice inféodée à un régime étranger, qui l’a entraîné dans plusieurs guerres contre sa volonté, qui cherche à maintenir sa domination et qui menace de torpiller la paix civile si l’on touche à ses armes.

Deux obstacles de taille pour un pays structurellement fragile, dont les différentes composantes ne cachent pas leurs profonds désaccords sur les causes du problème et encore moins sur la meilleure façon de le résoudre.

D’un côté de l’échiquier, on estime qu’il est plus réaliste de faire la paix (froide) avec Israël plutôt qu’avec le Hezbollah, et que l’essentiel consiste à pacifier la frontière sud, à récupérer les territoires perdus et à neutraliser la milice. De l’autre, on considère au contraire que l’État hébreu demeure le principal ennemi, que la priorité est de mettre fin à l’occupation et que la question des armes, si elle doit être adressée, doit être réglée par le biais d’une négociation avec l’Iran. Les réactions très passionnées, de part et d’autre, à la signature du protocole d’accord entre les États-Unis et l’Iran, puis à celle de l’accord-cadre entre le Liban et Israël, illustrent le degré de polarisation du débat. Tous y ont vu une capitulation, le bénéficiaire changeant selon leur prisme.

Aucune des deux solutions proposées n’est toutefois satisfaisante. L’accord irano-américain permet d’avoir un véritable levier sur Israël, mais fait de l’Iran un acteur absolument incontournable au Liban. Il n’a de sens, si l’on tient sincèrement à la souveraineté de ce pays, que si l’on pense qu’il est possible de trouver un compromis acceptable avec Téhéran sur le rôle et le poids du Hezbollah, ce qui, nous en avons déjà expliqué les raisons, n’est pas notre cas.

L’accord-cadre entre le Liban et Israël a également de nombreux défauts. Il est très favorable à Tel-Aviv, ce qui reflète malheureusement la réalité du terrain, n’impose aucun calendrier de retrait des troupes israéliennes et dispose même, dans son point 13, que le Liban renonce à engager des poursuites légales contre les potentiels crimes de guerre de son voisin sur son territoire.

On pourrait arguer que, de toute façon, il ne vaut rien puisqu’il n’est pas plus applicable que celui qui prétendait mettre fin à la guerre à Gaza. Ou encore qu’il risque d’entériner l’occupation israélienne sous prétexte d’y mettre fin et que tous ceux qui se réjouissent de sa conclusion ne le font que parce que la République islamique et par extension le Hezbollah en sont les grands perdants. Tout cela n’est pas complètement faux, mais passe à côté de l’essentiel : cet accord, contrairement à celui négocié entre Téhéran et Washington, a été approuvé par les autorités libanaises et trace les contours d’un chemin susceptible de faire enfin du pays du Cèdre un État souverain. Il lie son avenir non aux calculs de la République islamique mais aux décisions prises et mises en œuvre par Beyrouth : en cela, il est la moins mauvaise des deux solutions et mérite que l’on prenne le temps de présenter les conditions de son succès.

Le premier objectif de l’accord est de pacifier la frontière sud. Il ne s’agit pas de normaliser les relations avec Israël, d’aller « faire la fête à Tel-Aviv », d’abandonner la cause palestinienne, et encore moins d’en faire un allié, mais de s’assurer qu’il n’y ait plus de guerres entre les deux pays. C’est un peu moins qu’un accord de paix – qui serait mal perçu en interne et par l’Arabie saoudite –, mais plus qu’un accord de sécurité. Pour de nombreux Libanais, le simple fait de signer un accord avec Israël, après la guerre génocidaire qu’il a menée à Gaza et alors qu’il nous occupe et nous bombarde, est extrêmement douloureux à accepter. Ce sentiment est tout à fait compréhensible en raison des cicatrices du passé mais aussi du comportement récent de l’État hébreu au Liban et dans toute la région.

Il n’est toutefois pas question ici de sentiment mais de raison. Depuis 1948, au moins huit guerres ont opposé le Liban et Israël pour un résultat sans équivoque : Beyrouth n’a jamais rien gagné, a toujours payé le conflit au prix fort et n’a pas non plus amélioré en quoi que ce soit le sort des Palestiniens. Le Liban n’a ainsi aucun intérêt, sinon d’ordre idéologique, à demeurer dans un état de guerre permanent avec son voisin. Mieux : compte tenu du changement de régime en Syrie, il pourrait même pour la première fois depuis huit décennies entretenir des relations non belliqueuses avec ses deux seuls voisins, ce qui constituerait un changement paradigmatique.

Si une grande majorité de Libanais, y compris au sein de la communauté chiite, est favorable à la pacification de la frontière, beaucoup pensent que cela ne dépend pas de Beyrouth mais de Tel-Aviv et de ses projets expansionnistes. Bien que les trois dernières guerres aient été déclenchées depuis le Liban et qu’Israël n’y ait implanté aucune colonie durant les 22 ans où il l’a occupé, cette idée ne peut toutefois être écartée d’un revers de main. Encore moins quand une minorité d’Israéliens ne cachent pas leur volonté de coloniser le Liban-Sud et que cette minorité pèse de plus en plus sur la scène politique de l’État hébreu. Et quand Israël se définit comme une nouvelle « Sparte » et cherche à imposer son diktat par la force à tous ses voisins, y compris, comme en Syrie, à ceux qui ne lui vouent officiellement aucune hostilité.

On pourrait arguer qu’Israël n’a fait la guerre à aucun des pays de la région avec lesquels il a signé un accord de paix, mais cela ne suffirait probablement pas à rassurer les plus sceptiques. Même l’Égypte, la Jordanie ou encore l’Arabie saoudite ont peur d’un Israël sans garde-fou et le perçoivent comme l’une des principales sources d’instabilité pour la région, sans parler de son refus de faire la moindre concession aux Palestiniens.

Pour que ce premier objectif soit atteint, le Liban aura besoin de garanties. Puisque le rapport de force sera toujours en faveur d’Israël, quel que soit l’équipement que recevra l’armée libanaise, elles doivent être d’ordre diplomatique. Une délimitation des frontières terrestres et, plus encore, un engagement des États-Unis et des pays européens, notamment par le biais d’une présence militaire, à en être les garants seront nécessaires.

C’est toutefois le deuxième objectif qui sera, et de très loin, le plus compliqué à atteindre et qui constitue le principal point faible de l’accord. Il conditionne le retrait des forces israéliennes à un « désarmement » du Hezbollah, ce qui, dans les faits, risque de signifier une occupation à long terme du territoire.

De nombreux experts et diplomates perçoivent en ce sens l’accord comme un piège pour le Liban puisqu’ils estiment que

celui-ci est incapable de « désarmer le Hezbollah » et qu’une telle action, si d’aventure elle était menée, provoquerait inévitablement une guerre civile.

La réalité nous semble beaucoup plus complexe. D’une part, il est nécessaire de s’entendre sur ce que veut réellement dire « désarmer le Hezbollah » avant de décréter qu’il est ou non possible de le faire. D’autre part, entre un Liban placé contre sa volonté sous la coupe du Hezbollah et de son parrain iranien et le déclenchement d’une nouvelle guerre civile, il y a tout un tas de possibilités qu’il serait malhonnête d’écarter. Il faut avant tout être clair sur la finalité : soit l’on considère que la souveraineté est une ambition louable mais candide et l’on assume qu’elle dépendra toujours des desiderata de l’Iran. C’est la logique sous-jacente de l’accord

américano-iranien. Soit on estime que la souveraineté du Liban est prioritaire par rapport à tout le reste et la discussion porte uniquement sur les moyens de la recouvrer.

La question du « désarmement du Hezbollah » a particulièrement souffert ces deux dernières années à la fois d’un manque de pédagogie et de la diffusion de

contre-vérités. Elle a tourné autour de deux idées qui ont plus contribué à brouiller le débat qu’à l’éclairer. D’une part, celle que le principal problème vient du manque de capacité de l’armée libanaise ; d’autre part, que le désarmement implique une guerre ouverte et totale entre l’armée et la milice.

Après de nombreuses conversations avec des responsables libanais et étrangers, il ressort pourtant que le principal problème sur ce plan ne se situe pas au niveau des capacités mais de la volonté. L’armée libanaise a traditionnellement fait preuve d’une grande réticence à l’usage de la force, a fortiori dans les affaires internes. Elle l’a fait de façon limitée et à contre-cœur en 1948, est restée neutre en 1958 alors que le pays était au bord de la guerre civile, a refusé de s’engager aux côtés des autres pays arabes en 1967 et a fini par imploser quand elle est sortie de sa neutralité durant la guerre civile. C’est par ailleurs une armée qui n’a combattu ces trois dernières décennies que des forces islamistes sunnites, et qui voit en elles le principal danger. À ses yeux, le Hezbollah est un partenaire, parfois compliqué voire hostile, mais pas un ennemi à neutraliser. Le fait que l’armée soit composée d’au moins 30 % de chiites renforce cette perception, mais également la crainte d’une implosion en cas de confrontation avec la milice pro-iranienne.

Or la volonté doit d’abord venir des autorités politiques, en particulier du président de la République, avant que la question des capacités ne soit sérieusement posée. C’est à lui de prendre les décisions qui s’imposent si une partie de la troupe refuse de mettre en œuvre les décisions de l’exécutif. Mais il lui sera beaucoup plus facile de le faire si la grande muette reçoit en parallèle une aide conséquente de la part de la communauté internationale durant tout le processus.

La mission en question ne consiste pas à combattre chaque milicien du Hezbollah ou à fouiller chaque maison à la recherche d’armes, mais à neutraliser progressivement ses capacités de nuisance. La dimension militaire est bien sûr essentielle pour faire respecter l’autorité de l’État sur tout le territoire, mais elle ne peut constituer l’alpha et l’oméga de la politique de « désarmement » du Hezbollah. Ce dernier a de multiples casquettes et il faudra répondre à chacune d’entre elles si l’on veut parvenir à le neutraliser.

Cela implique avant toute autre chose de rompre avec l’idée qu’il est une composante indispensable de la nation, mais de le traiter comme une organisation criminelle qui doit être combattue par les autorités officielles. Cela suppose de le sortir du gouvernement, de nettoyer les ministères, les grands corps de l’État et surtout l’appareil sécuritaire de son influence. Cela signifie de l’assécher financièrement et militairement, en menant une politique d’endiguement musclée. Cela implique de restaurer l’autorité de l’État en arrêtant les responsables du parti qui menacent la paix civile.

Le Hezbollah ne se laissera pas faire. Il aura recours à l’intimidation et aux attentats. Il jouera la rue contre l’armée et tentera de renverser le gouvernement. Mais s’il est soutenu par l’extérieur et par la majorité de la population, le gouvernement peut tenir, et plus il tiendra, plus le Hezbollah perdra de sa capacité à faire peur au reste du pays.

Le plus difficile consistera toutefois à ne pas donner le sentiment que cette politique vise une communauté dans son ensemble. C’est pourquoi elle devrait être accompagnée en parallèle d’un véritable dialogue national sur l’avenir de la formule libanaise, et permettre que soit lancé au plus vite le chantier de la reconstruction du Sud, qui doit dépendre entièrement de l’État.

C’est en cela que l’accord avec Israël doit être absolument amélioré. Il est compréhensible que les Israéliens doutent de la volonté libanaise de neutraliser le Hezbollah, mais il sera impossible pour Beyrouth de le faire tant qu’Israël occupe le territoire. Le désarmement du Hezbollah contre sa volonté n’est pas une affaire de mois mais de longues années. Le retrait ne doit donc pas être conditionné à son effectivité mais à des étapes plus réalistes et progressives qui permettraient au Liban de prouver qu’il est enfin prêt, même si le chemin sera long et tortueux, à recouvrer sa souveraineté.

S’il veut un jour devenir un État souverain, le Liban a deux problèmes majeurs à régler. D’une part, un pays voisin qui occupe une large partie de son territoire, qui l’a envahi à au moins trois reprises par le passé, qui lui est très nettement supérieur sur le plan militaire, qui porte un projet expansionniste dont les contours demeurent flous et qui est prêt à détruire tout ce qui l’entoure au nom de sa sécurité. D’autre part, une milice inféodée à un régime étranger, qui l’a entraîné dans plusieurs guerres contre sa volonté, qui cherche à maintenir sa domination et qui menace de torpiller la paix civile si l’on touche à ses armes.Deux obstacles de taille pour un pays structurellement fragile, dont les différentes composantes ne cachent pas leurs profonds désaccords sur les causes du problème et...
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