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La République islamique ne vendra jamais le Hezbollah


« On sait quand une guerre commence, mais on ne sait jamais comment elle finit », dit le proverbe. Parce qu’ils s’y préparaient depuis des décennies, parce qu’ils ont tiré les leçons des limites de leur « patience stratégique », parce qu’ils ont compris assez vite que leur principal adversaire manquait de souffle et de cohérence, parce qu’ils étaient prêts à perdre beaucoup plutôt que de céder ne serait-ce qu’un petit peu, parce qu’ils n’avaient aucun scrupule à bombarder leurs voisins arabes – pourtant non belligérants –, les maîtres de la République islamique avaient de bonnes raisons de croire que la guerre contre la première puissance mondiale et son allié israélien pouvait tourner à leur avantage.

Mais imaginaient-ils, même dans leur hubris la plus délirante, qu’elle se conclurait par un accord qui leur offrirait non seulement des (dizaines de) milliards de dollars sans qu’ils aient eu besoin de faire la moindre concession, mais aussi, cerise sur le gâteau, le Liban sur un plateau ? Les dirigeants iraniens sont-ils à ce point des génies stratégiques qu’ils avaient anticipé, dès le 2 mars, que l’intervention du Hezbollah dans le conflit ne serait pas seulement une carte sacrificielle au nom de la survie du régime, mais qu’elle leur permettrait à terme de consolider leur influence sur le pays du Cèdre ? Et peu importe que le Sud soit rasé, que des milliers de Libanais aient été tués ou encore que le pays mettra des années à se remettre de cette guerre, le seul enjeu qui compte pour la République islamique et pour le Hezbollah, c’est que le « Grand Satan » en personne finisse par reconnaître que la route de Beyrouth passe et continuera de passer par Téhéran.

Voilà que le tout petit Liban se retrouve ainsi au cœur de la négociation américano-iranienne. Côté américain, la politique est tellement illisible qu’il vaut mieux ne pas chercher pour le moment à la comprendre : comment peut-on passer en quelques semaines d’un discours radicalement opposé à la présence iranienne au Liban à la création d’une « cellule de déconfliction » à laquelle participe la République islamique ?

Côté iranien, la logique est au contraire d’une rare limpidité. Plus les États-Unis cèdent, plus l’Iran en redemande. « Vous obligez Israël à cesser le feu au Liban ou l’on ferme le détroit d’Ormuz! » Puis ça sera : « Vous obligez Israël à se retirer du Liban ou l’on ferme le détroit d’Ormuz! » Et enfin : « Vous acceptez que rien ne peut se décider sans nous au Liban ou l’on ferme le détroit d’Ormuz ! »

Alors, bien sûr, beaucoup de choses peuvent encore se passer durant les deux prochains mois, Israël n’acceptera pas de se retirer sans obtenir en retour des garanties de sécurité, Donald Trump a encore le temps de changer d’avis dix fois et l’accord final ne verra peut-être jamais le jour. Mais les Iraniens n’ont aucun problème à faire traîner les négociations pendant des mois et même des années et peuvent même s’accommoder d’une occupation israélienne qui sert la rhétorique du Hezbollah. En attendant, la vente de leur pétrole, l’accès au système bancaire international et le dégel progressif de leurs fonds vont leur permettre de se renflouer, ainsi que leurs alliés, et l’esprit du protocole d’accord fait d’eux une puissance incontournable au Moyen-Orient. Autrement dit, Téhéran a obtenu tout ce qu’il voulait : de l’argent et, plus important encore, de la reconnaissance.

« Quand vous n’êtes pas autour de la table, c’est que vous êtes au menu », dit un autre dicton. Le Liban renfile son costume de victime expiatoire. Celui qu’il aime tellement détester et qui lui permet de ne jamais rien faire et de considérer que tout ce qui lui arrive est de la faute des autres. Alors certes, les négociations israélo-libanaises à Washington se poursuivent et les autorités ne sont pas encore revenues sur leur décision de récupérer le monopole des armes. Mais comment en espérer désormais quelque chose avec, d’une part, un Israël qui, à quelques mois des élections législatives et après avoir été lâché par son allié en Iran, va défendre bec et ongles sa vision maximaliste, et un Hezbollah qui va tout faire pour les torpiller ? Comment espérer neutraliser la milice après le triomphe de son parrain ?

De nombreux diplomates et experts appellent, pour sortir de l’impasse, à négocier la mutation du Hezbollah en parti politique – contre des avantages accordés à la communauté chiite – dans le cadre d’un processus régional. L’Égypte, le Qatar ou encore le Pakistan sont à la manœuvre. Mais pourquoi la République islamique accepterait-elle de changer l’ADN de son bras armé, au moment même où celui-ci s’est avéré plus utile que jamais, pour obtenir des garanties institutionnelles dans un État qu’elle a de toute façon infiltré et phagocyté depuis au moins deux décennies ?

Cette approche repose sur l’idée que le Hezbollah et son parrain iranien peuvent se normaliser, et que le facteur idéologique, dans un cas comme dans l’autre, est plus flexible qu’il n’y paraît. Elle a le mérite de mettre le doigt sur l’un des débats les plus intéressants qu’a suscités le conflit avec l’Iran : ce dernier est-il hostile aux pays arabes, à Israël et à l’Occident en raison de ce qu’ils lui ont fait ou en raison de ce qu’ils sont ? Autrement dit, Téhéran considérera-t-il tous ces acteurs comme ses ennemis quelles que soient leurs politiques, ou bien est-ce leur politique qui en a fait un ennemi ?

À cette question centrale, le vice-président américain JD Vance, l’architecte du protocole d’accord, apporte une réponse assez tranchée puisqu’il parie sur le fait que le « nouveau régime iranien » va changer de comportement grâce aux centaines de milliards de dollars qui vont être injectés dans son économie. Comme si l’incitation par l’argent pouvait modifier en profondeur la puissance d’une idéologie.

Certes, il faut reconnaître que l’idéologie en question n’est peut-être plus la même après la guerre. De nombreux experts de l’Iran soutiennent que le régime a effectivement changé, qu’il est moins religieux et plus nationaliste, plus motivé par ses intérêts que par un besoin de correspondre à l’idéal révolutionnaire de 1979. Peut-être cela se percevra-t-il sur la scène intérieure par le biais de « réformes sociétales ». Mais comment imaginer que les gardiens de la révolution, si attachés à « l’unité des fronts » qu’ils sont prêts à risquer une nouvelle guerre avec les États-Unis pour la préserver, ceux-là mêmes qui ont créé le Hezbollah, qui l’ont fait grandir pendant quarante ans et qui le contrôlent complètement sur le terrain, accepteraient de négocier son désarmement au moment même où ils estiment avoir remporté un succès stratégique majeur et où ils se préparent déjà au prochain affrontement ? Malheureusement, c’est parfois « l’ennemi qui vous désigne ».

« On sait quand une guerre commence, mais on ne sait jamais comment elle finit », dit le proverbe. Parce qu’ils s’y préparaient depuis des décennies, parce qu’ils ont tiré les leçons des limites de leur « patience stratégique », parce qu’ils ont compris assez vite que leur principal adversaire manquait de souffle et de cohérence, parce qu’ils étaient prêts à perdre beaucoup plutôt que de céder ne serait-ce qu’un petit peu, parce qu’ils n’avaient aucun scrupule à bombarder leurs voisins arabes – pourtant non belligérants –, les maîtres de la République islamique avaient de bonnes raisons de croire que la guerre contre la première puissance mondiale et son allié israélien pouvait tourner à leur avantage.Mais imaginaient-ils, même dans leur hubris la plus délirante, qu’elle se conclurait par un...
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