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Et deux croissants, deux !

Avec la formation le 7 août d’une coalition groupant ces trois poids lourds que sont le Pakistan, la Turquie et l’Arabie saoudite, ce sont désormais deux arcs de lune, chiite et sunnite par ordre d’apparition, qui vont devoir rivaliser d’éclat, d’ascendant et de capacité d’intimidation dans le ciel orageux du Moyen-Orient.

L’emblématique association du croissant (hilal) à l’islam n’est survenue que sur le tard, sous l’impulsion de l’Empire ottoman. En 1932, l’intellectuel libanais Antoun Saadé reprenait avec un notable succès, en le remaniant, le concept de l’archéologue américain James Breasted d’un Croissant fertile : une bande de terre généreuse de forme incurvée, tranchant avec les déserts environnants et s’étendant du bassin du Tigre et de l’Euphrate à la vallée du Nil, en passant par la totalité du Levant. Chrétien épris de laïcité, Saadé décernait ce territoire à une mythique nation pansyrienne hors de toute attache avec l’arabité et la religion. En 2004 cependant, la percutante formule du roi Abdallah II de Jordanie, énoncée dans une banale interview, faisait fortune quand il s’alarmait de l’émergence d’un croissant chiite englobant autour de l’Iran l’Irak, la Syrie et le Liban. Plutôt que la religion, le sectarisme faisait alors son entrée en géopolitique. Plus de deux décennies plus tard, il a trouvé du répondant, en l’occurrence un croissant sunnite, désignation aussitôt adoptée dans le jargon médiatique et diplomatique.

Significativement signé à La Mecque par trois puissances à populations massivement sunnites, l’acte de naissance assigne au bébé une vocation à caractère strictement défensif, dissuasif. Or, bien que visant ostensiblement l’Iran, le sibyllin message porte plus loin : en Israël, qui se comporte comme s’il était en mesure de façonner seul, à sa guise – et à coups de hache –, le nouveau Moyen-Orient. La missive voyage plus loin encore, jusque sur les rives du Potomac. À entendre le ministre turc des AE, on croirait même à une fronde en règle des alliés de l’Amérique, à une sérieuse volonté d’émancipation sécuritaire, la guerre contre l’Iran ayant amplement démontré les failles et limites de l’hégémonique ombrelle étoilée.

Les signataires, a ainsi martelé Hakan Fidan, sont décidés à se réapproprier les problèmes que les puissances extérieures n’arrivent pas à résoudre, qu’elles exacerbent au contraire. De fait, et de là où les bases américaines installées sur le territoire des États alliés étaient censées décourager toute agression, elles sont devenues un aimant attirant irrésistiblement les tirs aveugles de missiles iraniens. Au fil de la douche écossaise qui alternait précaires ententes et flambées de violence, les États-Unis ont fini en somme par être jugés capricieux, imprévisibles, non fiables, exactement à l’image de Donald Trump.

Tous pour un, un pour tous !

Suivant l’exemple de l’OTAN, la coalition a fait sienne la célèbre devise des mousquetaires d’Alexandre Dumas : toute agression contre l’un de ses membres sera considérée en effet comme une attaque affectant tous les autres. En mettant ses formidables ressources en commun, le trio a par ailleurs de quoi modifier sensiblement les actuels équilibres régionaux. Seul État musulman à avoir intégré le club nucléaire, déjà lié par un traité de défense mutuelle avec l’Arabie saoudite, le Pakistan peut également se réclamer d’une diplomatie des plus actives. Le régime de Téhéran lui doit déjà l’accord-cadre d’Islamabad conclu avec les États-Unis. Fort de ce crédit, le Pakistan se trouve dès lors idéalement placé pour gérer avec la même habileté ses propres rapports avec son remuant voisin et minimiser de la sorte les risques de confrontation.

La Turquie n’est pas en reste de potentiel, puisque son armée occupe la deuxième place, juste après l’américaine, dans les effectifs de l’Alliance atlantique. Ce pays possède en outre une importante industrie d’armement, notamment de ces drones devenus les vedettes désincarnées de la guerre à distance. Quant au royaume wahhabite, il apporte autour du berceau du nouveau-né ce qu’il a de plus précieux à offrir, à savoir son fabuleux pouvoir financier et la légitimité que lui confère son statut de gardien des lieux saints musulmans.

Le trio est appelé à s’élargir avec l’inclusion de l’Égypte et d’autres candidats. La Jordanie ne brûle pas d’en faire partie, de peur de compromettre la vitale assistance que lui prodiguent États-Unis. Écartée, du moins pour l’heure, semble être une Syrie sous tutelle turque, en pleine reconstruction mais encore divisée, une Syrie qui de surcroît continue de représenter un supplémentaire risque de guerre aux yeux de l’alliance qui n’en demande pas tant !


Compte tenu de tout ce qui précède, il serait cependant téméraire de se prononcer à ce stade sur un fracassant développement dont pourrait résulter le meilleur comme le pire. Le camp sunnite modéré vient en somme de se doter d’une impressionnante architecture autonome face à un axe iranien qui a longtemps joué les trublions. Les associés sont tous trois des États souverains, solidement établis et fort capables de se projeter au-delà de leurs frontières. Leur cohésion peut indifféremment les mener à croiser le fer ou à forcer au contraire une solution négociée. Ce qui à la longue est inévitable, c’est que les deux croissants en lice finiront bien un jour par trancher.

Et le Liban dans tout cela ? Nul n’aura même songé à nous embrigader dans la nouvelle alliance, et c’est déjà bien comme cela. Non seulement l’armée a fort à faire sur place ; non seulement elle pèserait bien peu au sein d’un regroupement d’une telle envergure, mais notre pays est hélas perçu comme structurellement infiltré par la République islamique. Ce seul fait menace, c’est vrai, de refaire du Liban une commode aire de confrontation pour les protagonistes. De même, la spectaculaire résurgence de la rivalité sunnito-chiite, déclinée cette fois au niveau des États, risque d’attiser les tensions sectaires au plan intérieur. En revanche, nous avons tout intérêt à ce que la région cesse enfin de bouillonner autour de deux pôles, le tandem américano-israélien et l’Iran.

Car l’irruption sur la scène d’un troisième centre de gravité ne fait pas qu’ajouter un facteur militaire inédit à l’équation régionale, elle élargit paradoxalement aussi l’espace de la négociation. Une Arabie qui ne dépend plus exclusivement de la protection américaine, qui peut compter en cas de coup dur sur ses puissants alliés, aurait par exemple plus de temps, d’énergie et de fonds à consacrer au dossier libanais. Et la Turquie est là pour engager, sans la moindre gêne ou problème, des contacts avec le Hezbollah.


On ne louera jamais assez les exploits dont est capable la diplomatie. Surtout quand elle a du muscle à montrer.

Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

Avec la formation le 7 août d’une coalition groupant ces trois poids lourds que sont le Pakistan, la Turquie et l’Arabie saoudite, ce sont désormais deux arcs de lune, chiite et sunnite par ordre d’apparition, qui vont devoir rivaliser d’éclat, d’ascendant et de capacité d’intimidation dans le ciel orageux du Moyen-Orient. L’emblématique association du croissant (hilal) à l’islam n’est survenue que sur le tard, sous l’impulsion de l’Empire ottoman. En 1932, l’intellectuel libanais Antoun Saadé reprenait avec un notable succès, en le remaniant, le concept de l’archéologue américain James Breasted d’un Croissant fertile : une bande de terre généreuse de forme incurvée, tranchant avec les déserts environnants et s’étendant du bassin du Tigre et de l’Euphrate à la vallée du Nil, en...