Rechercher
Rechercher

Le port de toutes les dérives

En ce 4 août nous voici donc, pour la sixième année consécutive, à pleurer nos morts ; à avoir une pensée émue pour ces grands blessés invalidés à jamais ; et à maudire les responsables de la catastrophe du port de Beyrouth qui courent toujours.

Naturel, impérieux, incontournable est bien sûr ce devoir de mémoire, il répond à divers mécanismes instinctifs, qu’ils soient individuels ou collectifs. Dès l’approche de la date fatidique d’ailleurs, sont déjà remontés en nous les sentiments d’horreur, de colère, de révolte. Mais quoi encore dans un pays où le vieux, le fidèle, l’exemplaire couple que forment politique et argent a tourné au ménage à trois avec l’intrusion du crime? Nos larmes ne sont après tout que de l’eau provenant du plasma sanguin agrémentée de sels minéraux. Pour parfaitement légitimes qu’elles soient, elles ne recèlent ni C-4 ni TNT (ni nitrate d’ammonium, tiens!). Telles gouttes de pluie sur votre pare-brise, elles ne pourront que glisser sur les écailles de l’insensible monstre. À elles seules nos larmes et invectives ne forceront jamais les murailles édifiés autour de l’affaire du port. Mais même en leur incroyable situation de mi-guerre mi-paix, même assaillis de crises socio-économiques, les Libanais peuvent pour le moins de leurs pleurs doucher l’asthmatique machine. En s’y prenant autrement cependant qu’une seule fois l’an.

Lui aussi l’État doit en prendre conscience et s’y faire. En rupture avec des décennies d’extrême médiocrité, le Liban s’est enfin doté d’un pouvoir largement crédité de probité et de courage : celui par exemple d’avoir brisé tous les tabous en engageant des pourparlers directs avec Israël pour sauver un Liban otage des guerres pour les autres. C’est la même audace pourtant qui s’impose absolument dans la maîtresse affaire du port. Car celle-ci est un sulfureux concentré de tous les maux qui se sont abattus sur le Liban, de l’État milicien dans l’État à l’appauvrissement du peuple en passant par la veulerie et la corruption d’une bonne partie du personnel politique. Ce qu’il faut, c’est harceler, à chaque matin que Dieu fait, une justice libanaise beaucoup trop lente à cautionner et mener à bonne fin les accablantes conclusions des enquêteurs. Ce que l’on est en droit d’escompter au vu de ce qui précède, c’est aussi une irréductible volonté des autorités de traîner devant les tribunaux les suspects, quel que soit leur statut. De mettre fin, au besoin par le recours à la force publique, au scandale des mandats d’amener ou d’arrêt demeurés lettre morte. Tout cela doit arriver, sinon il faudra s’en faire un deuil.

Encore un.

P-S : Nombreuses sont les initiatives journalistiques et culturelles venues marquer ce sixième anniversaire de l’hécatombe du 4-Août : notamment l’édifiant documentaire de L’Orient-Le Jour Anatomie d’une catastrophe annoncée signé Lucile Wassermann, que diffusera également aujourd’hui le réseau de Radio Canada.

Dans un tout autre registre – et parce que la violence faite à la chair humaine, à la pierre et au béton n’a guère épargné les symboles –, il me faut citer par ailleurs la parution du livre de Jean Touma Les Silos du port du Beyrouth, une vie, une histoire. On y suivra la saga de deux générations d’ingénieurs, père et fils. Ils ont voué leur carrière, sinon leur existence, qui à la modernisation du port de Beyrouth et qui à la sauvegarde des réservoirs à grains y attenant. Ces constructions aujourd’hui en ruine furent jadis la corne d’abondance pour la population dans son intégralité. Tout au long des guerres, elles n’ont jamais failli à leur providentielle mission, le pain pour tous. Il aura fallu une suprême abomination pour en avoir finalement raison. Les recettes seront versées aux familles des employés des silos qui y ont laissé leur vie.

Issa GORAIEB

igor@lorientlejour.com


En ce 4 août nous voici donc, pour la sixième année consécutive, à pleurer nos morts ; à avoir une pensée émue pour ces grands blessés invalidés à jamais ; et à maudire les responsables de la catastrophe du port de Beyrouth qui courent toujours. Naturel, impérieux, incontournable est bien sûr ce devoir de mémoire, il répond à divers mécanismes instinctifs, qu’ils soient individuels ou collectifs. Dès l’approche de la date fatidique d’ailleurs, sont déjà remontés en nous les sentiments d’horreur, de colère, de révolte. Mais quoi encore dans un pays où le vieux, le fidèle, l’exemplaire couple que forment politique et argent a tourné au ménage à trois avec l’intrusion du crime? Nos larmes ne sont après tout que de l’eau provenant du plasma sanguin agrémentée de sels minéraux. Pour parfaitement...