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Délaver les cerveaux


Allant toujours plus loin dans sa virulente campagne contre l’État, Naïm Kassem aura fait preuve d’un ahurissant sens du moment. Car il a porté son choix sur le soir du 4 août, quand venait tout juste de prendre fin la commémoration annuelle de l’hécatombe du port de Beyrouth : affaire dans laquelle se trouve copieusement mouillé le Hezbollah.

Le chef de la milice accuse cette fois le pouvoir de multiplier les concessions à Israël, de le servir bien davantage qu’il ne sert le Liban ; mais il n’en réclame pas moins pourtant l’ouverture d’un dialogue avec ces mêmes autorités. À cette outrance le Premier ministre a judicieusement répondu sur-le-champ, rappelant qu’en fait de services rendus, les guerres initiées par le Hezbollah étaient le prétexte idéal qu’attendait l’État hébreu pour agresser le pays. Quant à l’offre de dialogue, nul n’a oublié les malheureuses expériences du passé, lors desquelles le Hezbollah a régulièrement renié les engagements contractés autour d’une série de tables rondes. À cet accablant réquisitoire on pourrait d’ailleurs ajouter les confidentielles et vaines démarches officielles déployées en vue d’un règlement négocié de la question du désarmement de la milice ; un an et demi s’est ainsi écoulé en pure perte, sans autre cadeau de retour que le sempiternel chantage à la guerre civile.

Qu’il soit obtenu par la négociation ou par la force, le désarmement du Hezbollah paraît désormais inéluctable. Mais il n’est sans doute pas pour demain, comme le laisse croire l’évolution en dents de scie – frappes aériennes et fiévreuses médiations – du conflit irano-américain. Entre ces deux extrêmes on se ronge les ongles à regarder flotter en l’air, à la manière d’un vaporeux hologramme, la solution tant attendue. Mais même si l’adieu aux armes devait survenir, verrait-on du coup s’évanouir à jamais le problème ? N’est-il pas illusoire, et de surcroît imprudent, de se gargariser (bien avant l’heure !) de l’idyllique perspective d’un Hezbollah désormais assagi et s’assimilant en harmonie à la démocratie libanaise ? Le président Joseph Aoun lui-même a sacrifié au rite de l’image d’Épinal ; il a publiquement vu dans le Hezbollah de demain un parti libanais comme les autres, il est même allé jusqu’à envisager l’intégration à l’armée régulière de ses éléments les plus militairement qualifiés.

Or ces généreuses vues ne seront que pur angélisme aussi longtemps que la milice n’aura pas entrepris de changer de nature, et non seulement d’aspect. À lui seul le nom qu’elle s’est arrogé suffit pour faire de tous les autres partis libanais ceux du diable. Non contente d’afficher son obédience à l’Iran elle défend une idéologie résolument sectaire et contraire à la loi, aux antipodes de l’essence du Liban, pays le plus authentiquement multicolore de cette partie du monde. Si par ses nombreuses prestations sociales le Hezbollah a pu séduire une grande partie de la communauté chiite, il a aussi usé du fusil à l’intérieur de la demeure nationale. On ne se fatiguera même pas à lui reprocher d’avoir maladroitement raté la conquête des cœurs et esprits du reste des Libanais. Un aussi précieux trophée, la milice, dans sa griserie de puissance, l’a hautainement dédaigné, tenu pour superflu. Ce phénomène n’est pas sans rappeler d’ailleurs le mielleux et néanmoins menaçant message que les SR syriens lançaient, durant l’occupation, à la faune politique et aux médias libanais. Le plus important n’était pas de s’attirer des sentiments à l’eau de rose mais d’inspirer crainte et respect.

C’est dire que son désarmement ne suffira jamais pour faire véritablement du Hezbollah un parti comme les autres. Outre sa servitude volontaire à un État étranger, demeurent son providentialisme, sa croyance absolue en un chef investi d’une mission divine et capable de remporter des victoires tout aussi surnaturelles. On citera encore la mystique sacrificielle, le culte du martyre que le Hezb a transposés de la croyance religieuse à la vie de tous les jours sans évidemment que tant de ferveur lui interdise la fabrication et le trafic de drogue ou le blanchiment d’argent.

Le plus atterrant cependant est que près d’un demi-siècle durant, tous ces concepts ont fait l’objet d’un intense bourrage de crâne, d’un lavage qui, dans les écoles du sanctuaire milicien, n’épargnait pas ces innocentes éponges que sont les cerveaux enfantins. Dès lors, et sans devoir attendre qu’ait été vidés de leurs outils de mort les arsenaux clandestins, c’est au savant déminage de toutes ces idées que devait aller la plus pressante des urgences étatiques. Et cela dès l’instant où le gouvernement prenait l’historique décision de déclarer illégales les activités guerrières de la milice. Car ce n’était pas assez pour faire un sort définitif à l’extravagante fiction d’un Hezbollah à deux branches, politique et militaire. De fait, nul n’entend pérorer à longueur de journée les chefs de guerre : ce sont les distingués parlementaires du Hezb qui font la queue pour se répandre en insultes et menaces…

Tout comme la terre, la population du Sud aspire à être délivrée de ces deux chapes que sont les occupations à répétition et la captation des intelligences. Aussi décisive que la dure bataille diplomatique avec Israël sera celle de la promesse faite aux gens de lendemains meilleurs.

Issa GORAIEB

igor@lorientlejour.com

Allant toujours plus loin dans sa virulente campagne contre l’État, Naïm Kassem aura fait preuve d’un ahurissant sens du moment. Car il a porté son choix sur le soir du 4 août, quand venait tout juste de prendre fin la commémoration annuelle de l’hécatombe du port de Beyrouth : affaire dans laquelle se trouve copieusement mouillé le Hezbollah. Le chef de la milice accuse cette fois le pouvoir de multiplier les concessions à Israël, de le servir bien davantage qu’il ne sert le Liban ; mais il n’en réclame pas moins pourtant l’ouverture d’un dialogue avec ces mêmes autorités. À cette outrance le Premier ministre a judicieusement répondu sur-le-champ, rappelant qu’en fait de services rendus, les guerres initiées par le Hezbollah étaient le prétexte idéal qu’attendait l’État hébreu pour agresser...