Nous vivons un drôle de moment. L’Iran attaque le Golfe, la Jordanie et même l’Égypte ; Donald Trump promet de bombarder la République islamique de façon « beaucoup plus forte » que la dernière fois ; et il ne se passe pas un jour sans qu’un responsable israélien ne menace l’un de ses voisins. Et pourtant… tout cela n’intéresse quasiment plus personne.
On peut y voir un mélange de fatigue, de surinformation, de lassitude et, en même temps, de lucidité. Tout le monde semble avoir compris que le volcan finira inévitablement par entrer en éruption et que tout ce qui se passe autour, en attendant, n’a que très peu d’importance.
La région bouge, les ennemis d’hier se réconcilient, les alliances se recomposent, les routes alternatives se dessinent. Mais tout cela pèsera peu lorsque les choses sérieuses commenceront. Même le nouveau « croissant sunnite », alliance à très forte portée symbolique entre Ankara, Riyad et Islamabad, ne changera pas fondamentalement la donne tant que l’équation iranienne ne sera pas résolue.
Tout le Moyen-Orient demeure suspendu à cette question. Et loin de l’avoir réglée, la guerre israélo-américaine l’a en réalité davantage compliquée. Nous sommes passés du scénario « soit un mauvais accord, soit une guerre » à celui de « soit un très mauvais accord, soit une très grande guerre ».
La République islamique veut changer les règles du jeu et se voir confier les clés du Golfe. À ses yeux, la victoire ne peut pas être uniquement politique, sans quoi la guerre reprendra, mais doit aussi être stratégique. D’où son insistance à vouloir contrôler le détroit d’Ormuz.
Elle n’acceptera probablement aucun accord qui ne lui confère pas ce statut. Or le lui accorder serait une catastrophe pour les autres pays du Golfe, pour la région et même pour l’économie mondiale. L’alternative ? Mener une guerre de plus grande ampleur encore que la précédente, au coût humain, politique, diplomatique et économique encore supérieur, en espérant que le régime iranien finira par plier ou en se donnant les moyens de le renverser.
Donald Trump ne veut ni de l’un ni de l’autre. Alors il joue la montre et espère que, sous la pression du blocus et de ses propres divisions internes, le régime finira par céder. En attendant, il cherche à le contenir partout dans la région, tout en poussant à une alliance entre Israël et l’Arabie saoudite à laquelle le royaume se refuse.
Plus le gris s’installe, plus il devient un élément structurant. Si cette guerre de faible intensité se prolonge pendant des mois, voire des années, elle aura à moyen et long terme un impact considérable : toute forme de développement politique ou économique majeur sera gelée dans l’attente d’un dénouement. Et chaque acteur endossera un peu plus son costume provisoire, jusqu’à ce qu’il finisse par devenir permanent.
L’Américain, le shérif dont l’autorité s’effrite. L’Iranien, le résistant qui refuse de plier. L’Israélien, prisonnier d’une guerre sans fin. Et l’Arabe, spectateur d’une tempête qu’il voit venir sans pouvoir l’arrêter.
Le Liban, la Syrie, l’Irak et la Palestine sont habitués à cette incertitude permanente depuis des années. Mais combien de temps les pétromonarchies du Golfe pourront-elles la supporter ? Et cela les poussera-t-il à accepter une forme d’hégémonie iranienne ou, au contraire, à se rapprocher encore davantage d’Israël ?
Il est difficile de voir ce qui pourrait changer la donne dans les prochains mois, à part un effondrement interne du régime iranien – peu probable– ou une nouvelle guerre de très grande envergure – peu probable également. Ni les élections israéliennes ni les élections de mi-mandat américaines ne semblent en mesure de modifier sérieusement la trajectoire actuelle.
Pour le Liban, cela signifie rester dans cette situation, avec des escalades plus ou moins récurrentes, pendant encore des mois. Rien ne changera avant les élections israéliennes et presque rien ne changera probablement après le scrutin.
Israël ne donnera rien. Pas la moindre concession à un Liban qui, malgré sa démarche diplomatique en faveur de la paix, n’est pas considéré comme un acteur crédible à ses yeux tant qu’il n’a pas levé le petit doigt contre le Hezbollah. Et ce petit doigt ne sera pas levé – d’autant moins tant qu’Israël occupera le territoire libanais – pour toutes les raisons que nous avons déjà maintes fois expliquées.
Là aussi, la situation est gelée. Et notre seule véritable carte, l’attention que nous accorde Donald Trump, risque de se dissiper assez rapidement.
Alors reste le gris. Un gris qui n’est plus seulement une parenthèse entre deux guerres, mais qui pourrait devenir le nouvel état normal de la région. La question n’est peut-être plus de savoir quand le prochain incendie éclatera, mais qui sera capable de tenir le plus longtemps dans cette interminable attente.

