Depuis mai et jusqu’à mi-août, sur la plage de Mansouri, les femelles traversent la mer et sortent de l’eau, la nuit, pour déposer leurs œufs dans le sable. Ils y restent enfouis près de deux mois et éclosent par vagues. Mona el-Khalil n’est plus là pour protéger les tortues marines, ces déesses mères qui viennent toutes vulnérables confier leurs portées à la compassion humaine. Elle est morte des suites d’un bombardement israélien. Israël a fait évacuer Mansouri hier après-midi. Il ne reste qu’à imaginer, en plus de la destruction du village, l’éradication de l’habitat de ces pauvres créatures qui ne connaissent rien à la guerre, que personne n’a prévenues du danger et qui ne reviendront plus là où ne restera qu’un massacre de coquilles et de fragiles tortillons. Les plus réalistes diront qu’il est de la nature des guerres, surtout quand elles sont disproportionnées et asymétriques, de ne rien épargner. L’armée israélienne a déjà brûlé des kilomètres d’oliveraies au Liban-Sud. Elle a arraché et emporté des dizaines d’oliviers, parmi les plus vieux, comme s’ils étaient les témoins à charge de son détournement de l’histoire et de ses abus injustifiés. Israël occupe désormais 600km2 du Sud libanais. Trente fois la taille de Beyrouth intra-muros. Ils abritaient : des dizaines de villages, des terres agricoles, des sites historiques et religieux, des communautés chrétiennes et musulmanes installées depuis des siècles.
Si les bombardements aériens épargnent Beyrouth depuis quelque temps, il n’empêche que chaque bombe qui tombe sur le Sud, chaque lopin de terre brûlé, chaque lieu de mémoire détruit pèsent un peu plus sur le cœur déjà lourd des Libanais. On a beau garder son calme et continuer comme si de rien n’était (« Keep calm and carry on »), comme le voulait la campagne de motivation du ministère britannique de l’Information en 1939, à la veille du blitz allemand, on traîne un boulet qui rend difficile tout effort, même l’effort de vivre. Cinquante années de guerre dans le nez, héritées quand on ne les a pas vécues, si ce n’est pas une malédiction, c’est une mauvaise farce. On a beau dire, les Palestiniens, la gauche inspirée et les extrémistes de la droite chrétienne dans les années 1975 à 1990, la Syrie assadienne tout le long et au-delà, jusqu’à la fuite de Bachar en 2024, les faits et méfaits du Hezbollah, prétexte d’Israël et inversement depuis 1982, à aucun moment ce pays n’a connu le miracle d’un silence sans bombardements. À tel point que le silence s’est mis lui aussi à devenir inquiétant, tant il semble anormal.
En ce lendemain de commémoration de l’explosion du 4 août 2020, tragédie dont aucun être vivant présent à Beyrouth ou dans ses environs ce jour-là ne s’est jamais remis, quelle qu’ait été l’étendue de sa perte, la profondeur de ses blessures ou la cruauté de son deuil, le souvenir du souffle monstrueux, l’haleine du diable même décuplée à l’infini par la puissance explosive, demeure un souvenir de viol. Une rupture unilatérale d’un accord entre le hasard toujours vicieux des guerres et de la corruption et notre certitude, nous Libanais, de glisser entre les gouttes. Comme s’il fallait en finir avec cette ville rebelle une fois pour toutes, par surprise pour être sûr de son anéantissement définitif. Cela peut-il durer éternellement ? Sommes-nous ces tortues de Mansouri qui pondent leurs œufs en toute naïveté pour les voir ensuite écrasés et dispersés par les machines infernales ? Tout devrait nous refouler du rivage où nous sommes nés. Tout nous y ramène.

