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Quand le Liban donnait la mort en spectacle


Tabarja, 19 mai 1998, 4h50 du matin. Une foule estimée à 1 500 badauds est en liesse. Elle vient d’assister à l’exécution, sur la place de la bourgade, de Wissam Nayef Issa et Hassan Nada Abou Jabal, respectivement 25 et 24 ans. Wissam est libanais, Hassan est apatride. Au cours d’un cambriolage dans une maison apparemment inoccupée, ils avaient été surpris par l’arrivée des propriétaires, Charbel Sakim et ses deux demi-sœurs Marie et Gisèle. Hassan prend la fuite. Wissam, armé d’un revolver, tire sur Charbel et Marie et les tue tous deux.

Le Liban est à la fin du mandat d’Élias Hraoui qui tente de rétablir l’autorité d’un État d’une part usé par quinze ans de guerre et par ailleurs réduit à une province de la Syrie de Hafez el-Assad. Une loi d’amnistie générale votée au Parlement le 26 août 1991, dans le droit fil de l’accord de Taëf, avait fait table rase des crimes de guerre, laissant un passé non résolu. Or Assad n’en a pas encore fini avec Samir Geagea, le chef des Forces libanaises qui refuse de se soumettre en se tenant à l’écart de toute formation gouvernementale sous tutelle. Sa milice, pourtant neutralisée après la remise de ses armes, est soumise à toute sorte de harcèlements. Ses membres, privés de revenus, tentent de survivre à force de petits boulots. Certains s’arrangent pour quitter le pays en quête d’une nouvelle vie ailleurs. Cette chasse aux sorcières culmine avec l’attentat de l’église Notre-Dame de la Délivrance, opération de l’appareil sécuritaire syro-libanais qui fait dix morts et permet de rouvrir le dossier Geagea en posant ce dernier comme instigateur du crime, abstraction faite de la grossièreté des ficelles et de l’absurdité du mobile présumé.

C’est une toute jeune femme, Antoinette Chahine, 23 ans, qui va être accusée sans preuves de l’exécution de l’attentat. Elle a deux frères militants des FL. L’un, Jacques, est au Liban, jeune papa, et fait déjà l’objet d’un acharnement des forces de sécurité. L’autre, Jean, a quitté le pays pour l’Australie. C’est Jean qui est recherché, mais c’est Antoinette qui va payer pour toute l’organisation. Elle est torturée, condamnée à perpétuité, puis à la peine de mort. Cinq ans de souffrances et d’incertitudes endurés dans la prison des femmes de Baabda pour le bon plaisir d’un régime criminel qui exporte ainsi vers son satellite libanais ses méthodes de Mazzé, Seidnaya et Palmyre. Antoinette Chahine va cependant bénéficier d’un acquittement, in extremis, le 23 juin 1999, grâce au talent de son avocat Badoui Abou Dib et à la qualité d’écoute, l’impartialité et l’indépendance du président de la Cour de cassation Ahmad Mouallem. Mais c’est surtout la présence d’Amnesty International à toutes les audiences et la mobilisation de ses membres dans le monde entier, portant la cause de la jeune femme dans chaque foyer, de l’Australie au Japon en passant par l’Europe – la France surtout – et les États-Unis, qui vont aider à la réalisation du miracle. Le Liban, tout juste sorti de la guerre et en plein chantier de reconstruction, ne pouvait se permettre de donner au monde l’image d’un pays grevé par un appareil judiciaire inique.

Aucun prodige ne viendra, en revanche, éloigner de la potence Wissam Nayef Issa ni surtout Hassan Nada Abou Jabal qui n’a tué personne. Comme le signalait déjà Victor Hugo dans son plaidoyer contre la peine de mort de 1848 devant l’Assemblée constituante : « Si l’exemple est moral, pourquoi le cachez-vous ? S’il est immoral, pourquoi le faites-vous ? »

L’exécution a donc eu lieu, lâche et secrète comme il se doit, aux petites heures du matin où tout le monde dort encore. Mais c’était compter sans le fond barbare d’une population qui, quinze années durant, n’a connu que le sang, n’a jamais été compensée pour les nombreux crimes en tout genre qu’elle a subis sans la satisfaction d’un jugement équitable et n’a longtemps connu que l’autojustice et la loi des milices. Que valait alors la mort d’un individu sous le coup d’un autre quand des dizaines étaient sans cesse aveuglément fauchés par des obus et des tirs de snipers ? Qui espérait vivre assez longtemps pour s’engager dans des procès dont il ne verrait peut-être pas l’aboutissement ? Entre la guerre enterrée et le fait divers qui venait de surgir, ce dernier révélait l’état sauvage d’une population que de longues années de conflit avaient dépouillée de son humanité. Le spectacle en direct de la mort violente s’apparentait à un lynchage. Nul n’a oublié l’excitation, les cris, la curiosité qu’avait suscité l’instant où la poulie a glissé. Nul n’a oublié ce moment miroir où chacun a ressenti cette honte secrète d’appartenir à une génération pour qui le crime était devenu un divertissement tant la mort avait perdu sa sacralité. Il faudra attendre 2004 pour enregistrer au Liban les dernières exécutions de condamnés à la peine capitale, bien que l’abolition de celle-ci n’ait été décrétée que ce 12 août 2026. De nouveau enlisé dans une guerre sans issue, le Liban peut au moins, désormais, s’aligner sur les pays pour qui la justice n’est pas vengeance.

Tabarja, 19 mai 1998, 4h50 du matin. Une foule estimée à 1 500 badauds est en liesse. Elle vient d’assister à l’exécution, sur la place de la bourgade, de Wissam Nayef Issa et Hassan Nada Abou Jabal, respectivement 25 et 24 ans. Wissam est libanais, Hassan est apatride. Au cours d’un cambriolage dans une maison apparemment inoccupée, ils avaient été surpris par l’arrivée des propriétaires, Charbel Sakim et ses deux demi-sœurs Marie et Gisèle. Hassan prend la fuite. Wissam, armé d’un revolver, tire sur Charbel et Marie et les tue tous deux.Le Liban est à la fin du mandat d’Élias Hraoui qui tente de rétablir l’autorité d’un État d’une part usé par quinze ans de guerre et par ailleurs réduit à une province de la Syrie de Hafez el-Assad. Une loi d’amnistie générale votée au Parlement le 26...
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