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Culture - guerre au liban 2026

Jusqu'au 29 mars, la guerre d’hier rejouée sous les bombes d’aujourd’hui au théâtre Monnot

À la sortie de « Mensonge blanc » au théâtre Monnot, alors que des bombardements frappaient la banlieue sud, la guerre de 1975 évoquée sur scène semblait presque dérisoire face à celle d’aujourd’hui.

Jusqu'au 29 mars, la guerre d’hier rejouée sous les bombes d’aujourd’hui au théâtre Monnot

Anthony Touma dans le rôle de Gino et Aly Bleibel dans celui d’un milicien. Photo Joe Khoury/Théâtre Monnot

Mercredi 11 mars. Tandis qu’à quelques kilomètres à la ronde, les bombardements secouaient la banlieue sud de Beyrouth, la première, au théâtre Monnot à Achrafieh, de Mensonge blanc d’Alexandre Najjar, mise en scène par Lina Abyad, prenait une dimension inattendue.

De comédie bilingue (en français et en libanais) chroniquant, sur le ton de la tendre dérision, les premières années de la « guerre du Liban », la pièce s’est transformée, par le maintien de sa programmation et par le jeu émanant des tripes de ses dix comédiens, en un acte de résistance artistique. Un moment suspendu, où le théâtre, fragile mais obstiné, opposait sa lumière à la violence du présent pour arracher des rires à la salle.

Si l’on retiendra de cette pièce sa virtuose dénonciation – sous sa légèreté affichée – de l’embrigadement des jeunes esprits en temps de guerre, ce sont aussi les larmes de Josyane Boulos, à la fin de la représentation, qui resteront gravées dans les mémoires. Comme une digue de courage qui cède brusquement… En laissant apparaître son désarroi, la comédienne et directrice du Monnot a renvoyé au public, ce soir-là, l’image réfléchissante d’une population épuisée par plus d’un demi-siècle de conflits qui se poursuivent encore et toujours. Mais aussi le sentiment troublant que les combats de 1975 n’étaient que des jeux d’enfants au regard de la violence d’aujourd’hui.

Un monde révolu et étrangement familier

C’est dans cette Beyrouth du milieu des années 1970 qu’évoluent les pittoresques protagonistes de Mensonge blanc.

Le père Joe Abi Aad, la mère Maya Yammine et la tante Josyane Boulos. Photo Joe Khoury
Le père Joe Abi Aad, la mère Maya Yammine et la tante Josyane Boulos. Photo Joe Khoury

La guerre dite civile vient d’éclater. La capitale est déjà morcelée en secteurs miliciens et les francs-tireurs en hantent les lignes de démarcation. Dans ce climat anxiogène, Gino – campé par le chanteur Anthony Touma –, fils unique d’une famille bourgeoise d’Achrafieh, rêve de musique. Mais son père, industriel self-made-man obsédé par la succession, en a décidé autrement. Il l’expédie étudier à Glasgow, pensant ainsi l’éloigner aussi des tentations miliciennes. En réalité, le jeune homme ne mettra jamais les pieds en Écosse : des mois durant, il fera croire à ses parents qu’il étudie en Grande-Bretagne alors qu’il combat à quelques rues de chez eux, sur le front de Sodeco, auprès d’une poignée de miliciens fantasques et d’une infirmière française qui gravite dans ce milieu et dont il s’éprend.

La pièce tire – gentiment – sur tout ce qui bouge. Elle égratigne la bourgeoisie chrétienne repliée sur ses certitudes patriarcales, caricature une tante journaliste engagée et gauchisante (savoureuse Josyane Boulos) et tourne en dérision ces jeunes combattants aux surnoms de pacotille (Chékouch, Aspirine, Montecristo, Aznavour), partis « la fleur au fusil », la naïveté en étendard.

Jacques Maroun dans le rôle du chef du secteur. Photo Joe Khoury /Théâtre Le Monnot
Jacques Maroun dans le rôle du chef du secteur. Photo Joe Khoury /Théâtre Le Monnot

Croqués à gros traits, les personnages disent à la fois un monde révolu et étrangement familier : la mère larmoyante hantée par l’idée d’une bru étrangère ; le père, ex-vendeur de réchauds à Souk el-Tawilé (rien que la mention de ce souk transporte dans une Beyrouth d’avant-guerre), devenu notable obsédé par l’usine et les études ; la militante radicale qui traite tout contradicteur – et particulièrement son frère – de fasciste, capitaliste borné. Sans oublier les snipers embusqués et les chefs de guerre qui envoient de très jeunes combattants au front tout en restant eux-mêmes à l’abri.

En réactivant avec humour l’atmosphère des premières années des « événements », l’auteur fait affleurer, sous le vernis satirique, la même histoire de manipulation meurtrière qui, sous d’autres formes, continue de hanter le Liban.

Mais si la guerre en constitue la toile de fond, Mensonge blanc explore aussi d’autres thématiques : désir d’engagement et désillusions politiques, courage d’assumer ses rêves, conflits générationnels, transmission et solidarité.

Des débuts à nos jours, la même manipulation meurtrière

La mise en scène fluide de Lina Abyad, rompue aux distributions chorales, fait exister avec précision chacun des dix (très bons) comédiens. Pour nourrir son travail, la metteuse en scène et sa troupe ont rencontré d’anciens combattants des débuts : beaucoup, comme Gino, étaient des étudiants cachant leur enrôlement à leurs parents. « Des jeunes qui se sont jetés dans la guerre sans savoir où elle allait les mener », résume-t-elle.

Jalal al-Shaar, le « Amid », franc-tireur, et Gaelle Ayle, la  milicienne dénommée Aspirine : deux excellents acteurs.  Photo Joe Khoury
Jalal al-Shaar, le « Amid », franc-tireur, et Gaelle Ayle, la milicienne dénommée Aspirine : deux excellents acteurs. Photo Joe Khoury

Dans un pays où chaque génération a été secouée par les soubresauts de cette guerre fondatrice, Mensonge blanc retend les fils de la mémoire vers ses premiers jours et en révèle toute l’absurde cruauté, ainsi que les mécanismes d’embrigadement d’une jeunesse idéaliste – ou simplement inconsciente. Car au-delà du « mensonge blanc » inventé par Gino pour échapper à l’autorité paternelle, la pièce laisse entrevoir un mensonge bien plus vaste : celui, plus sombre, entretenu depuis des décennies par des leaders sans scrupules envers la population libanaise.

La pièce, qui pose en filigrane l’inévitable question de la nécessité, en 1975, de prendre les armes, pour une guerre qui ne serait que celle des autres sur notre sol, ne manque pas de rappeler, en creux, que « si les murs sont faciles à reconstruire, il n’en est pas de même des âmes ». Mélange de rires, de mémoire et d'émotion, ce Mensonge blanc est à voir absolument.

« Mensonge blanc » au Théâtre Monnot, rue de l’Église Saint-Joseph (avec des surtitres en français et en anglais), jusqu’au 29 mars, à 20h.

Dix (très bons) comédiens
Avec par ordre alphabétique : Joe Abi Aad (le père), Jalal al-Shaar (le Amid, franc-tireur), Gaelle Ayle (Aspirine, une milicienne ), Aly Bleibel (Chékouch, un milicien), Josyane Boulos (la journaliste), Ali Farhat (le milicien blessé), Joanna Khalaf (l’infirmière française), Jacques Maroun (le commandant du secteur), Anthony Touma (Gino) et Maya Yammine (sa maman).
Mercredi 11 mars. Tandis qu’à quelques kilomètres à la ronde, les bombardements secouaient la banlieue sud de Beyrouth, la première, au théâtre Monnot à Achrafieh, de Mensonge blanc d’Alexandre Najjar, mise en scène par Lina Abyad, prenait une dimension inattendue.De comédie bilingue (en français et en libanais) chroniquant, sur le ton de la tendre dérision, les premières années de la « guerre du Liban », la pièce s’est transformée, par le maintien de sa programmation et par le jeu émanant des tripes de ses dix comédiens, en un acte de résistance artistique. Un moment suspendu, où le théâtre, fragile mais obstiné, opposait sa lumière à la violence du présent pour arracher des rires à la salle.Si l’on retiendra de cette pièce sa virtuose dénonciation – sous sa légèreté affichée – de...
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