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Culture - Parution

« Tout mais pas Beyrouth » : chronique illustrée d’une expatriation libanaise mouvementée

Plus qu’un témoignage personnel, l’album scénarisé par Mathieu Diez et dessiné par Jibé offre une archive documentée d’une période troublée de l’histoire récente du Liban.

« Tout mais pas Beyrouth » : chronique illustrée d’une expatriation libanaise mouvementée

Image tirée de la couverture de la bande dessinée « Tout mais pas Beyrouth », scénarisée par Mathieu Diez et illustrée par Jibé, aux éditions Delcourt/Encrages. Image fournie par les auteurs

Il aurait aimé qu’elle paraisse dans un autre contexte, mais au Liban, l’histoire n’attend jamais longtemps. Ancien attaché pour le livre et le débat d’idées à l’Institut français du Liban (2021-2025), rattaché à l’ambassade de France, Mathieu Diez raconte les quatre années qu’il a passées dans un pays secoué par des crises successives, dans un album illustré par le dessinateur Jibé et préfacé par Rima Abdul-Malak, directrice du groupe L’Orient-Le Jour. Tout mais pas Beyrouth, aux éditions Delcourt/Encrages, emmène le lecteur dans le voyage initiatique d’une famille d’expatriés français qui s’installe dans la capitale libanaise à l’été 2021, un an après l’explosion au port de Beyrouth, alors que le pays s’enfonce dans une crise économique sans précédent. Rien ni personne n’aurait pu prédire ce qui attendait la région et le Liban, ni l’attachement profond que la famille Diez développerait pour ce pays.

« Mes enfants me demandent quand est-ce qu’on retourne au Liban », raconte aujourd’hui Mathieu Diez, le regard fier. Arrivés à 3 et 8 ans, ils ne mettent pas longtemps à s’adapter, grâce « à l’accueil des Libanais » et « à la francophonie aussi », qui rendent ce déracinement à la fois « extrêmement dépaysant et, paradoxalement, très familier ». Arrivés en août 2021, en pleine crise des pénuries d’essence et d’électricité, les Diez sont rapidement mis dans le bain. Le 14 octobre 2021, ils entendent leurs premiers « tak-tak-tak » et « boum boum boum », lors d’une journée d’affrontements armés dans la capitale, ravivant les fantômes de la guerre civile libanaise (1975-1990). Pas de quoi faire demi-tour pour autant : « Les Libanais ont cette capacité de vivre malgré tout, de maintenir une forme de normalité dans la crise permanente », explique Mathieu Diez. « Finalement, ce n’est pas si mal, le Liban », lui glissera même sa fille quelques mois plus tard. Le pari de l’expatriation est gagné.

Image tirée de la bande dessinée « Tout mais pas Beyrouth », scénarisée par Mathieu Diez et illustrée par Jibé, aux éditions Delcourt/Encrages. Image fournie par les auteurs
Image tirée de la bande dessinée « Tout mais pas Beyrouth », scénarisée par Mathieu Diez et illustrée par Jibé, aux éditions Delcourt/Encrages. Image fournie par les auteurs

Et l’idée de narrer cette expérience en bande dessinée s’impose assez vite. Cofondateur du Lyon BD Festival, Mathieu Diez est « habité par cet univers » depuis l’enfance. « À Beyrouth, face aux paradoxes du quotidien, aux situations parfois absurdes, parfois tragiques, mais aussi au travail en ambassade, je me surprenais à voir des planches se dessiner mentalement », raconte-t-il. Sans projet précis au départ, il prend des notes par-ci, par-là, jusqu’au 7 octobre 2023. « J’ai alors ressenti une urgence et pris conscience que le Liban que j’avais connu n’existerait plus, du moins pour un temps. » Contacté, Jibé accepte immédiatement. Au printemps 2024, le contrat avec l’éditeur est signé. Mais la guerre ouverte entre le Hezbollah et Israël à partir de la fin septembre de la même année « modifie le projet », tout comme l’expérience du Liban lui-même. Son épouse et ses enfants sont rapatriés. Aux « tak-tak-tak » et « boum boum boum » s’ajoutent désormais les « dzzz », les « bang » et les « broom » des drones, des avions de chasse et des bombardements israéliens. L’ouïe de Mathieu Diez s’affine, sa « libanisation » aussi.


La culture comme ligne de front

Ce sont aussi ces expériences sensorielles qui nourrissent la forme du récit. « J’ai beaucoup travaillé les fumées, les atmosphères », explique Jibé, cherchant « une forme brute » dans son approche graphique. Pour représenter la violence, il choisit le contrechamp : « Pas de tirs ni de cadavres. J’ai préféré placer les événements sur les visages des témoins. Privilégier la pudeur, sans minimiser le drame pour autant. » Le travail se fait à distance. « Ce qui était magique, c’était d’envoyer une page de texte et de recevoir trois jours plus tard une planche dessinée. Voir des images surgir d’une scène que l’on avait imaginée, c’est très fort », raconte Mathieu Diez. Pour incarner pleinement l’album, il fallait toutefois venir à Beyrouth. Chose faite en février 2025. « Nous avons parcouru la ville ensemble. Jibé a ressenti le bruit, les odeurs, la lumière. Il fallait que l’on ressente ce que l’on éprouve quand on vit dans ce pays. » Une nouvelle fois, le pari est réussi : « On est au Liban », lui confirmera un premier lecteur libanais.

Mathieu Diez (g.) et Jibé. Photo Tim Douet
Mathieu Diez (g.) et Jibé. Photo Tim Douet

Mais l’ouvrage ne raconte pas seulement le Liban, ni la guerre. Il relate aussi une histoire française : celle du travail en ambassade, et plus particulièrement du service culturel et de sa mission dans un pays en crise. « Un pays qui va mal ne va pas mieux si tu lui enlèves la culture », lui confie à son arrivée une collègue du bureau du livre de l’Institut français. Alors, avec les équipes de l’institut, Mathieu Diez se retrousse les manches : Beyrouth BD Festival, Beyrouth Livres, Nuit des idées… « Autant d’initiatives fédératrices, pensées et menées dans un contexte d’incertitude permanente, où chaque événement relève à la fois de l’audace, de la débrouillardise et d’une confiance obstinée dans la force de la culture », salue ainsi Rima Abdul Malak.

Image tirée de la bande dessinée « Tout mais pas Beyrouth », scénarisée par Mathieu Diez et illustrée par Jibé, aux éditions Delcourt/Encrages. Image fournie par les auteurs
Image tirée de la bande dessinée « Tout mais pas Beyrouth », scénarisée par Mathieu Diez et illustrée par Jibé, aux éditions Delcourt/Encrages. Image fournie par les auteurs

Un contexte d’incertitude qui s’est depuis ravivé au Moyen-Orient. Le retour de la guerre au Liban, conséquence de l’offensive israélo-américaine contre l’Iran qui a embrasé la région, Mathieu Diez l’observe désormais depuis Lyon avec « tristesse » et « ce sentiment de culpabilité » bien connu des Libanais de l’étranger « de ne plus être sur place quand les choses empirent ».

Le titre de la bande dessinée, Tout mais pas Beyrouth, était d’ailleurs la verbalisation d’une crainte maternelle : voir son fils partir dans une ville trop longtemps associée à la violence. « Après qu’elle fut venue me rendre visite, elle ne dirait plus ça », assure-t-il. Rentré depuis sept mois, Mathieu Diez affirme avoir « parfois l’impression d’avoir vécu un rêve éveillé ». Archive d’une période troublée de l’histoire récente du Liban plus que simple témoignage, Tout mais pas Beyrouth chronique pourtant une histoire bien réelle, voire parfois surréelle.

Il aurait aimé qu’elle paraisse dans un autre contexte, mais au Liban, l’histoire n’attend jamais longtemps. Ancien attaché pour le livre et le débat d’idées à l’Institut français du Liban (2021-2025), rattaché à l’ambassade de France, Mathieu Diez raconte les quatre années qu’il a passées dans un pays secoué par des crises successives, dans un album illustré par le dessinateur Jibé et préfacé par Rima Abdul-Malak, directrice du groupe L’Orient-Le Jour. Tout mais pas Beyrouth, aux éditions Delcourt/Encrages, emmène le lecteur dans le voyage initiatique d’une famille d’expatriés français qui s’installe dans la capitale libanaise à l’été 2021, un an après l’explosion au port de Beyrouth, alors que le pays s’enfonce dans une crise économique sans précédent. Rien ni personne n’aurait pu...
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