Les Giardini, l’un des deux sites majeurs de la 61e exposition internationale d’art de la Biennale de Venise 2026. Photo Biennale de Venise 2026
La 61e exposition internationale d’art de La Biennale di Venezia (9 mai-22 novembre 2026), intitulée In Minor Keys, concrétise le projet de Koyo Kouoh, disparue prématurément en mai 2025, quelques mois après sa nomination à la tête du département des arts visuels. Kouoh était une commissaire d’exposition d’origine camerounaise et suisse, directrice exécutive du Zeitz MOCAA au Cap. Nommée en 2024 à la tête de la 61e exposition, elle a été la première femme africaine à occuper ce poste. Elle a conçu le projet In Minor Keys avant de s’éteindre le 10 mai 2025, laissant une édition déjà largement pensée et structurée.
Avec l’accord de sa famille, l’institution a choisi de mener à terme l’exposition telle qu’elle l’avait pensée : cadre théorique défini, artistes sélectionnés, identité graphique posée, architecture des espaces imaginée, catalogue esquissé. Plus qu’un hommage, un acte de fidélité curatoriale.
Autour de Koyo Kouoh, une équipe internationale a poursuivi le projet : Gabe Beckhurst Feijoo, Marie Hélène Pereira, Siddhartha Mitter et Rory Tsapayi, ainsi que Rasha Salti, critique, écrivaine et commissaire d’exposition libanaise vivant entre Beyrouth et Marseille. Spécialiste du cinéma et des arts visuels, Salti a collaboré avec des institutions majeures comme le MoMA, le MACBA ou le HKW, et coconçu des projets curatoriaux explorant les archives, les solidarités transnationales et les récits postcoloniaux, un champ de réflexion en résonance directe avec l’esprit de In Minor Keys.
Le processus, amorcé lors d’une rencontre décisive à Dakar en avril 2025 au RAW Material Company, centre fondé par Koyo Kouoh, s’est déployé entre Venise et plusieurs continents. Une méthode à son image : relationnelle, transnationale, ouverte aux résonances inattendues.
Le président de la Biennale, Pietrangelo Buttafuoco, salue une exposition « habitée d’esprit », recentrant l’humain face à un monde déséquilibré. Dans l’idée de « semer des graines », Kouoh voyait l’exposition comme un espace de transmission et de transformation.
Une géographie des affinités
Cent onze artistes – individus, duos, collectifs – composent cette édition. De Salvador à Dakar, de San Juan à Beyrouth, de Paris à Nashville, Kouoh a privilégié les correspondances plutôt que les frontières. L’exposition ne s’organise pas en sections, mais selon des motifs souterrains : les « Shrines » (sanctuaires), les processions, les « Schools », les oasis de repos.
Les sanctuaires rendent hommage à Issa Samb et Beverly Buchanan, figures pour lesquelles l’art dépasse l’objet pour devenir énergie vivante. Les processions, inspirées des carnavals afro-atlantiques, invitent à participer plutôt qu’à observer. Les « Schools » imaginent des institutions ancrées localement et affranchies des logiques marchandes. Quant au « repos », il devient geste politique : ralentir, écouter, laisser advenir. Les références littéraires – Toni Morrison, Gabriel Garcia Marquez – disent aussi cette volonté de traverser les temporalités et d’assumer une forme d’enchantement face au cynisme contemporain.
Ces éléments ont été rendus publics lors de la conférence de presse officielle de présentation de la 61e exposition internationale d’art, organisée à Ca’ Giustinian, siège de La Biennale di Venezia, à Venise. L’équipe curatoriale y a détaillé l’architecture conceptuelle de In Minor Keys et confirmé la liste des 111 artistes invités.
Dans une édition posthume chargée d’une forte portée symbolique, la présence libanaise ne relève pas du simple hasard statistique : six artistes liés au Liban figurent parmi les invités de In Minor Keys, inscrivant Beyrouth – et ses ramifications diasporiques – au cœur de la géographie relationnelle pensée par Koyo Kouoh. Une constellation qui dit quelque chose de la place stratégique de cette scène dans les débats contemporains sur la mémoire, l’archive, la narration et les formes de résistance.
Joana Hadjithomas et Khalil Joreige déploient entre Beyrouth et Paris une œuvre au long cours sur les traces de la guerre, les fictions documentaires et les fantômes de l’archive. Walid Raad, à travers son projet The Atlas Group, démonte avec une rigueur conceptuelle singulière les mécanismes de fabrication de l’histoire et les régimes de vérité qui façonnent le récit du Liban contemporain. Hala Schoukair inscrit quant à elle l’expérience sensible au centre du regard, dans une recherche picturale où matière, couleur et vibration deviennent langage. Raëd Yassin explore les cultures populaires arabes et les archives sonores, brouillant les frontières entre mémoire collective et subjectivité intime.

La participation de Khaled Sabsabi, enfin, donne à cette présence libanaise une dimension géopolitique supplémentaire. Initialement choisi pour représenter l’Australie en 2026, l’artiste avait été brusquement démis par Creative Australia à la suite de pressions politiques visant certaines de ses œuvres anciennes. Au cœur de la polémique, une vidéo de 2007 intégrant des images de l’ancien leader du Hezbollah, Hassan Nasrallah, avait été jugée problématique par plusieurs responsables politiques, déclenchant un débat national sur les limites de la liberté artistique et la responsabilité des institutions publiques.
La décision de retrait avait provoqué une crise majeure dans le secteur culturel australien, largement relayée par la grande presse internationale – notamment The Guardian et The Art Newspaper. Après un examen indépendant et face aux accusations de censure, l’institution est revenue sur sa position, réintégrant l’artiste dans un geste interprété comme un rééquilibrage en faveur de l’autonomie de la création.
L’affaire a pris une dimension encore plus symbolique lorsqu’il a été confirmé que Sabsabi présenterait des œuvres à la fois au Pavillon australien et dans l’exposition centrale In Minor Keys de La Biennale di Venezia – une situation rarissime, arrêtée du vivant même de Koyo Kouoh.
Dans une biennale pensée comme un lieu de dialogue et de transmission, voir autant d’artistes liés au Liban réunis ici ne relève pas du hasard. C’est le signe d’une scène vivante, marquée par ses blessures mais aussi par sa lucidité, qui continue de questionner les récits officiels et notre manière d’habiter le monde.
Corps, poésie et seuils
Le programme performatif place le corps au centre, comme lieu de savoir et de résistance. Une procession de poètes aux Giardini, inspirée de la Poetry Caravan que Kouoh mena de Dakar à Tombouctou en 1999, rendra hommage à sa vision. La scénographie, confiée au cabinet sud-africain Wolff Architects, travaille le seuil comme passage vers d’autres modes de perception, notamment à travers de vastes bannières indigo suspendues aux Giardini et à l’Arsenale.
Les participations nationales seront annoncées le 4 mars, le jury international en avril. Les Lions d’or pour l’ensemble d’une carrière ne seront pas attribués cette année, Kouoh n’ayant pu en définir les lauréats.
Rappelons que pour représenter officiellement le Liban au Pavillon national de la 61ᵉ Biennale de Venise, les autorités culturelles libanaises ont choisi Nabil Nahas, figure majeure de l’art contemporain libanais. Présenté lors d’une conférence de presse à la Bibliothèque nationale en présence du ministre de la Culture, Ghassan Salamé, son projet Don’t Get Me Wrong se déploiera dans l’espace du pavillon situé à l’Arsenale sous la forme d’une frise monumentale de vingt-six toiles totalisant près de 45 mètres, conçue comme une expérience immersive interrogeant l’identité, le temps et notre rapport au monde fragmenté. Le choix de Nahas, dont le travail s’inscrit depuis des décennies dans une résonance entre abstraction, nature et mémoire – et qui expose sa capacité à tisser une langue visuelle singulière entre Orient et Occident – a été salué comme une affirmation de la vitalité créative libanaise à l’international.



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