Cheveux châtains courts annelés, montures de lunettes rouges comme le vermillon des lèvres, bottes jusqu'aux mollets sur bas résilles noir, robe grise à fleurettes, Hala Schoukair, à 57 ans, fait, en novice se dévoilant, sa première expo. Et la navette entre New York et Beyrouth.
Plus de 70 acryliques sur papier et canevas, espaces menus (cela va des dimensions de 20 x 30 cm au 12 x 12 cm) où le pinceau court comme une tarentule. Laissant derrière lui un sillage filandreux telle une toile d'araignée dessinée en toute application, patience et minutie. Efflorescences et lacis aux allures de griffonnages qui calment les angoisses, conjurent le vague à l'âme, exorcisent hantise ou obsession, régulent les humeurs, harmonisent les houles intérieures. Mais l'artiste confie en toute humilité et toute franchise, par-delà toute notion thérapeutique, ne rien savoir de cette source secrète, de cette musique mystérieuse, de ce plaisir fou de se lever le matin et savoir qu'elle s'adonnera à la tâche, c'est-à-dire ces images jaillies du bout de quelque sépia, noir d'encre ou lambeaux de ciel....
En leur prêtant sensualité, tendresse ou tourmente, ces images abstraites, comme le ventre noueux d'un tronc d'arbre à découvert ou les pétales voraces des fleurs carnivores, restent un monde à part. Celui des souvenirs de l'enfance, de la poésie, des mots qu'on n'oublie pas, des gestes qui marquent. Tels ces petits textes, cousins germains des «haïkus», que Hala Schoukair griffonne sur ses carnets, en arabe ou en anglais.
Sans doute élitiste est cette narration picturale abstraite qui a déjà des maîtres à tenir le calame dont Hans Bellmer (pour ne citer que lui) sans son érotisme sulfureux. Et que l'artiste désigne par des «cartes d'état d'âme»... et d'ajouter: «Si j'ai appelé cette expo grains de lumière, c'est que je voulais capter la poussière, son mouvement fluide et insaisissable...»
Ces dessins, comme une musique d'Oum Kalsoum, dont chaque phrase répétée est une variante de celle qui la précède, par une modulation, une intonation, un phrasé au débit légèrement différent, instaurent un règne répétitif, récurrent, comme une monodie incantatoire, psalmodiée, indéfiniment recommencée. Tel le ressac de la mer...
Formée à l'art cinématographique à la Sorbonne, Hala Schoukair a préféré en autodidacte (sans jamais oublier la sève nourricière de sa mère et son apport si instructif même en des moments ludiques) un travail dans la solitude.
Sur un air de Bach, cantate, chaconne ou fugue, les pinceaux de l'artiste, puisant dans le passé, tressaillant du moment présent, voguent en mouvement sage, rythmé, saccadé, nerveux et maîtrisé à la fois sur le blanc du papier ou du canevas. Ils remplissent en termes (im)perceptibles ce que l'esprit tente en vain de formuler. Avec de simples lignes ou pointillés. Comme un cortège ordonné qui s'ébranle dans un silence solennel et absolu.
L'art a ici des desseins impénétrables. Sans être une expression inédite, au visiteur de les décoder et de s'en imprégner. En attendant, pour plus de clarté, la seconde fournée de la formulation d'une artiste qui a sans doute génétiquement l'art dans le sang.
*Jusqu'au 6 décembre 2014.

