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Culture - Commémoration

À qui appartient Ziad Rahbani ?

Après la polémique déclenchée par Reema Rahbani, la question dépasse le droit : un artiste appartient-il à sa famille ou à la mémoire collective ?

À qui appartient Ziad Rahbani ?

Le café Abou Ali, à Hamra, a fait partie des établissements qui ont consacré une soirée à la musique de Ziad Rahbani, attirant une foule nombreuse pour le premier anniversaire de sa disparition. Photo Van Meguerditchian/L'Orient-Le Jour

À l’occasion du premier anniversaire de la disparition de Ziad Rahbani, sa sœur Reema a ravivé le débat en demandant, dans une publication sur Facebook, qu’aucun hommage ne lui soit rendu sans l’accord de la famille. Une prise de position qui relance une question récurrente à la disparition des grandes figures artistiques : à qui appartient un artiste après sa mort ? Reste-t-il la propriété de sa famille et de ses héritiers, détenteurs de droits juridiques et moraux sur son nom et son œuvre ? Ou devient-il, dès lors que son héritage dépasse sa vie, une part de la mémoire collective que le public est libre de célébrer, de relire et de transmettre ?

Dans les faits, les hommages organisés pour ce premier anniversaire sont restés relativement rares. L’initiative la plus marquante est venue de Saout el-Chaab (« La Voix du peuple »), la radio dont Ziad Rahbani fut l’une des figures emblématiques. Pendant trois jours, le théâtre al-Madina et le Centre culturel as-Safir ont accueilli conférences, tables rondes et projections de documentaires consacrées à son œuvre. Samedi soir, les bars et cafés de Hamra – Miziara, Café Abou Élie, Baromètre, Barzakh et d’autres – avaient été invités à diffuser sa musique. Tous affichaient complet, comme si le temps d’une soirée le quartier retrouvait l’une de ses voix les plus familières.

La question est désormais simple : Reema Rahbani peut-elle empêcher le public de rendre hommage à son artiste ? Figure politique, artistique, créatrice et profondément ancrée dans l’histoire culturelle libanaise et arabe, Ziad Rahbani appartient-il à la famille Rahbani ou à tous ceux qui l’ont aimé, écouté et fait vivre ? Est-il le patrimoine d’une famille ou celui de la culture, de la rue, des plus modestes, de tous ceux auxquels il a consacré ses chansons, ses pièces et ses combats, nourrissant son œuvre de leurs histoires, de leurs quartiers et de leur quotidien ?

Toujours du côté des opprimés, de « ceux qui marchent avec le peuple pauvre », Ziad Rahbani a écrit au cœur d’une époque marquée par la guerre, l’effondrement des valeurs et la perte de sens. Sa voix, sa pensée, sa musique, son irrévérence politique et son langage singulier ont franchi les lignes de démarcation pour chanter l’amour, dénoncer la pauvreté, la faim, l’injustice et le confessionnalisme. Qui pourrait aujourd’hui confisquer son nom ou empêcher son public de lui rendre hommage ?

Avant tout, Ziad Rahbani est un musicien. Et la musique est la langue des peuples : elle traverse les frontières, les identités, les divisions et les guerres. Il est devenu le symbole d’une unité libanaise qui dépasse les clivages politiques et confessionnels, mais aussi l’une des grandes figures d’une identité musicale arabe contemporaine. Sa musique et son langage, à la fois révolutionnaires et irrévérencieux, dépassent largement la chanson. Ils constituent un miroir dans lequel les Libanais continuent de se reconnaître, tout comme les peuples du Levant – Syriens, Palestiniens, Jordaniens et Irakiens – confrontés à leurs propres fractures.

C’est pourquoi l’anniversaire de sa disparition devrait devenir une véritable fête populaire de la musique. Que ses œuvres résonnent dans les rues, les théâtres, les places publiques, les écoles et les universités. Une journée pour célébrer non seulement un immense créateur, mais aussi l’empreinte qu’il a laissée sur plusieurs générations.

Ziad Rahbani ne se résume ni à une rue portant son nom, ni à la famille Rahbani, ni au fils de Feyrouz, ni à Mansour Rahbani, ni même à sa seule qualité de musicien. Il incarne cette voix libanaise simple, sincère, poétique et blessée, porteuse d’une vision politique. Il est une idée qui a essaimé bien au-delà du Liban. Or les idées ne se confisquent pas : elles n’appartiennent ni à une famille ni à un pays. Elles circulent librement, comme des oiseaux.

Pour toute une génération de la guerre civile, puis de l’après-guerre – et même de ce temps suspendu où le Liban oscille entre guerre et paix –, Ziad est devenu une langue commune. Une langue qui questionne l’autorité, dialogue avec elle et invite à la réconciliation avec soi-même, avec l’identité arabe, avec l’histoire et avec les autres.


Par cœur

Chacun de nous possède son propre Ziad. Chacun entretient avec lui une histoire, un souvenir, une relation intime, même sans l’avoir jamais rencontré. Nous avons vécu avec ses chansons des histoires d’amour, de rupture, de colère, de nostalgie ou d’engagement. Chacun a connu son désaccord avec Ziad avant de se réconcilier avec lui.

Sa voix, son timbre reconnaissable entre tous et son cœur d’enfant habitent encore nos voitures, nos maisons, nos écoles, nos universités, nos radios, nos manifestations et jusqu’à nos camps d’été. Comme Feyrouz, il accompagne notre quotidien. Ziad n’est pas un homme qui naît, vit puis disparaît comme tant d’autres. Il est devenu une part de notre vie la plus ordinaire, la plus fragile, celle dont peu d’artistes ont parlé avec autant de justesse. Il appartient à nos fiertés discrètes comme à nos blessures.

Nos histoires avec lui ressemblent à un interminable Film américain long. Nous oublions aujourd’hui nos dates de naissance, les noms de nos rues ou les lieux de notre enfance, emportés par les traumatismes successifs. Pourtant, nous connaissons toujours par cœur ses chansons, ses pièces, ses répliques, ses traits d’esprit et ses silences. Comme les pensionnaires de son hôpital psychiatrique, nous vivons dans un pays où l’on ne sait plus si l’on est en guerre ou en paix, où les rues n’ont plus de nom, où les repères s’effacent. Nous ne savons plus très bien qui est l’ennemi, qui est l’ami, ce qui est juste ou ne l’est plus. Les quartiers de notre enfance disparaissent sous les tours de béton. Mais les mélodies de Ziad, ses formules, ses allusions et sa Beyrouth demeurent gravées dans notre mémoire. Et nous continuons de répéter « Baadna Taybine, Oul Allah », cette phrase héritée de nos parents que nos enfants reprennent à leur tour, comme un réflexe face à chaque guerre, chaque explosion et chaque nouvelle épreuve.

La mémoire du public et la propriété du sens

Il est évidemment légitime que Reema Rahbani exprime son opinion sur la manière dont son frère devrait être célébré. En tant que membre de sa famille, elle est en droit de défendre son image et de s’opposer à ce qu’elle considère comme une déformation de son œuvre. Son intervention soulève d’ailleurs une question essentielle : peut-on transformer un artiste disparu en simple produit de consommation, réutiliser ses créations sans égard pour sa vision artistique ? Mais une autre interrogation, plus délicate, se pose : l’opposition d’un membre de la famille suffit-elle à empêcher les autres de rendre hommage à un artiste ?

Il faut ici distinguer deux notions : la propriété des œuvres et la propriété du sens. Les droits patrimoniaux se transmettent aux héritiers ou aux ayants droit. La famille peut, en vertu de la loi, contrôler l’exploitation des œuvres, des enregistrements ou du nom de l’artiste. En revanche, l’empreinte culturelle ne s’hérite pas. Les héritiers héritent de droits ; ils n’héritent pas du public. La famille de Feyrouz ne possède pas la mémoire qu’elle occupe dans le cœur des Libanais. Celle d’Oum Koulsoum ne peut empêcher les gens de chanter son répertoire, pas plus que les descendants de Naguib Mahfouz ne peuvent interdire aux critiques de relire ses romans ou que les héritiers de Picasso ne peuvent empêcher l’histoire de l’art de revisiter son œuvre.

De la même manière, Ziad Rahbani, dont les créations se sont inscrites dans la mémoire collective, n’est plus seulement un membre de la famille Rahbani. Si les droits demeurent entre les mains de ses héritiers, son héritage culturel appartient désormais à tous ceux qui le font vivre.

Les grands artistes connaissent une seconde existence après leur mort. Celle-ci ne se poursuit plus seulement dans les archives familiales, mais dans la mémoire du public. Les grandes œuvres traversent le temps parce qu’elles continuent d’être jouées, discutées, interprétées et parfois contestées. Une œuvre figée devient un monument ; une œuvre qui nourrit encore le débat demeure vivante.

Et si Ziad ne voulait pas être célébré ?

Une autre hypothèse mérite cependant d’être examinée : que se passerait-il si Ziad Rahbani avait lui-même exprimé le souhait de ne recevoir aucun hommage ? Dans ce cas, la position de la famille gagnerait une véritable légitimité morale, à condition qu’elle repose sur une volonté explicite ou documentée. Si Ziad avait clairement refusé toute cérémonie ou toute réinterprétation de son œuvre, respecter ce choix constituerait une exigence morale et, dans certaines limites, juridique.

La difficulté apparaît lorsque cette volonté supposée devient un moyen de verrouiller l’ensemble de son héritage. Ziad aurait-il refusé tout hommage, ou seulement certaines formes de célébration ? Aurait-il rejeté un gala commercial tout en acceptant un concert populaire gratuit sur une place publique ? Se serait-il opposé à ce que sa musique soit jouée dans une école, une université ou un théâtre de quartier ? Le risque est alors que son héritage culturel devienne prisonnier de l’interprétation de ses héritiers, au point que la protection se transforme en tutelle.

Car Ziad Rahbani n’appartient à personne. Il fait désormais partie du patrimoine culturel et de la mémoire collective du Liban, du monde arabe et du Levant. Cela ne signifie pas pour autant que chacun puisse dénaturer son œuvre ou en disposer à sa guise.

Après sa disparition, tout grand artiste se retrouve au croisement de trois forces : la famille, soucieuse de préserver son image ; les institutions, parfois tentées d’exploiter son nom ; et le public, qui revendique le droit de faire vivre sa mémoire. Dans le cas de Ziad Rahbani, cette tension est d’autant plus forte qu’il s’est toujours montré profondément méfiant envers les institutions, les célébrations officielles, les maisons de production et la marchandisation de l’art. Pour lui, l’art relevait avant tout de la liberté et de la démocratie.


Être fidèles, non propriétaires

Le véritable défi est aujourd’hui de rendre hommage à Ziad Rahbani sans étouffer sa voix, sans confisquer la relation intime qui unit son public à son œuvre et sans la dénaturer. Il s’agit d’être les gardiens de son héritage, non ses propriétaires, encore moins ses exploitants. Car un artiste maîtrise le moment où il crée son œuvre, mais pas nécessairement la vie qu’elle mène une fois offerte au monde.

Dès 1967, Roland Barthes formulait cette idée dans son célèbre essai La Mort de l’auteur. Selon lui, le sens d’une œuvre ne reste pas prisonnier des intentions de son créateur ou de sa biographie. Lorsque l’auteur s’efface, le lecteur, le spectateur ou l’auditeur entrent à leur tour en scène. L’œuvre devient un espace ouvert, où les interprétations se multiplient et se renouvellent. Cette réflexion s’applique pleinement à Ziad Rahbani. Désormais absent, il ne peut plus imposer sa propre lecture de ses chansons ou de ses pièces. Elles continuent de vivre à travers le regard du public, des critiques et des générations qui leur donnent sans cesse de nouveaux sens. Une œuvre survit moins par les intentions de son auteur que par l’expérience esthétique, émotionnelle et intellectuelle de ceux qui la reçoivent.

En d’autres termes, l’artiste est maître de l’instant de la création, mais il ne peut contrôler la vie de son œuvre une fois qu’elle circule dans le monde, pas plus que les émotions, les souvenirs ou les interprétations qu’elle suscite. Cette réalité s’impose avec une force particulière lorsqu’il s’agit d’un créateur comme Ziad Rahbani, dont l’œuvre a marqué plusieurs générations.

Au fond, quatre formes de propriété coexistent. La première est juridique : les droits patrimoniaux demeurent entre les mains des héritiers ou des ayants droit. La deuxième est symbolique : avec le temps, l’œuvre quitte le seul cercle familial pour rejoindre le patrimoine culturel et la mémoire collective. La troisième est celle du sens : les significations d’une œuvre ne sont jamais figées. Elles se construisent au fil des lectures, des interprétations et des générations qui s’en emparent. Enfin, il existe une propriété affective, sans doute la plus forte. Celle qui naît lorsque le public a le sentiment qu’un artiste est devenu une part de lui-même, que ses chansons accompagnent les joies comme les deuils, les révoltes comme les espérances, les histoires individuelles comme celle d’un pays. C’est sans doute là que réside la véritable postérité de Ziad Rahbani.

Les héritiers peuvent conserver les droits. Les institutions peuvent préserver les archives. Mais aucune loi ne peut revendiquer la mémoire, les émotions ou les souvenirs qu’un artiste laisse derrière lui. Ziad Rahbani appartient désormais à ce territoire invisible où se rencontrent l’art, la mémoire et l’affection d’un peuple. C’est peut-être là, bien plus que dans n’importe quel testament, que réside son héritage le plus précieux.

À l’occasion du premier anniversaire de la disparition de Ziad Rahbani, sa sœur Reema a ravivé le débat en demandant, dans une publication sur Facebook, qu’aucun hommage ne lui soit rendu sans l’accord de la famille. Une prise de position qui relance une question récurrente à la disparition des grandes figures artistiques : à qui appartient un artiste après sa mort ? Reste-t-il la propriété de sa famille et de ses héritiers, détenteurs de droits juridiques et moraux sur son nom et son œuvre ? Ou devient-il, dès lors que son héritage dépasse sa vie, une part de la mémoire collective que le public est libre de célébrer, de relire et de transmettre ?Dans les faits, les hommages organisés pour ce premier anniversaire sont restés relativement rares. L’initiative la plus marquante est venue de Saout el-Chaab (« La...
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