Extrait d’une communication, les 29 et 30 juin 2026 à une conférence internationale au Maroc.
Comment l’humanité, après plusieurs siècles et un cumul civilisationnel, en est arrivée aujourd’hui à l’éclipse de l’ONU, fruit d’une profonde maturation, à l’Étatcide avec des despotes religieux enturbannés, des génocides planifiés… ? Il y a une masse de publications depuis le début du XXIe siècle à propos de la brutalisation du monde et la décivilisation. La notion même d’universalité est fortement menacée.
Au cours d’une rencontre en Suisse, avec la participation de personnalités internationales éminentes, un auteur africain francophone, écouté avec admiration par des participants, commence par dire avec assurance : « Je ne parle pas de valeurs, notion conflictuelle, mais de solidarité ! » L’affirmation coule tout naturellement dans toute la salle ! Or toute société, toute relation, est traversée de conflit, et le conflit n’est pas nécessairement conflictuel. Il peut dégénérer en conflictualité, et cette conflictualité est alors gérée par le droit ou par l’acceptation des différences et un enrichissement mutuel. C’est la gestion rationalisée du conflit qui est à la source de tout progrès personnel, de la modernité bien comprise et du développement.
Que proposent donc ceux qui évitent le problème des valeurs ? Une vie terrestre sans conflit, aseptisée, sans conviction, sans certitude, sans normes, sans courage ! Comment en est-on arrivé à considérer le conflit conflictuel par nature et mortifère ? Il y a toute une idéologie du dialogue, sur tout, aseptisé, n’importe quoi, n’importe comment, et qui camoufle pacifisme, compromission et absence de repères, en opposition flagrante avec la conception originelle du dialogue « dialogique », à la manière des pères fondateurs, dont Socrate et Platon.
À la sortie de la rencontre en Suisse, j’essaie d’engager un vrai dialogue avec un éminent politologue français, auteur de plusieurs ouvrages en science politique et relations internationales, pour dire : Toute société, toute nation, selon la définition même de la nation par Ernest Renan, se fonde sur des valeurs et un patrimoine national de valeurs. Il y des valeurs fondatrices de la France, de l’Angleterre, des États-Unis d’Amérique… La réponse est immédiate, directe, rapide, laconique : « Mais il y a des coutumes en Bretagne, en Corse ! » La notion de valeurs se trouve réduite à celle de coutumes ! La coutume, c’est tout à fait un autre phénomène, l’action établie par l’usage, l’habitude.
La perspective du sens est absente dans une approche exclusivement psychologique et celle des coutumes, habitudes et motivations. C’est la perspective du sens de l’homme, de la vie, de l’existence, de l’humanisme qui se trouve marginalisée dans l’étude contemporaine des valeurs dans un monde déboussolé et sans repères. Il y a trois principes fondateurs et matriciels des valeurs :
1. L’homme est un être doté de conscience, à la différence de tous les animaux et de tous les éléments du cosmos, d’où : la dignité humaine.
2. L’homme est un être libre.
3. La fraternité humaine, du fait que nous vivons sur la même planète Terre et que nous avons des intérêts communs et partagés à sauvegarder.
Toutes les autres considérations peuvent être classifiées à l’intérieur de ces trois catégories principales : bien commun, liberté d’expression, intégrité physique, compassion, ordre public, égalité, droit et devoirs… Une réflexion profondément contemporaine sur les valeurs implique, tant dans les rapports interpersonnels et sociaux que dans la vie publique, en ce qui concerne la citoyenneté, le droit, le droit international public, la représentation, la démocratie…, de repenser la légitimité, fondement de tout comportement humain et de l’édifice valoriel.
Un colloque dirigé par Abdo Kahi avait été organisé à Beyrouth par les Filles de la charité de la province du Proche-Orient, les 8-10/1/2001 : « Les valeurs : Quels enjeux pour le 3e millénaire ? » avec un exposé de synthèse du P. Jean Ducruet, s.j., alors recteur de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth qui écrit : « Il s’agit toujours de l’homme moderne en quête de liberté, d’autonomie et, dans cette quête même, à la recherche d’un sens pour sa vie. Il s’agit là aussi d’un dialogue difficile avec l’Église. Dans son encyclique : splendeur de la vérité, Jean Paul II, en 1993, ne soulignait-il pas que l’Église ne saurait admettre des doctrines qui soutiennent que la liberté humaine peut créer les valeurs (…) et revendiquent ainsi une autonomie morale qui implique pratiquement une absolue souveraineté. »
Un programme préparatoire de la Fondation Anna Lindh pour le dialogue interculturel présente dans 43 pays euro-méditerranéens, vise à l’extension d’un Observatoire euro-méditerranéen des valeurs (2026-2027). Il ne s’agit pas seulement de procéder à des analyses et des descriptions, mais de détecter les sources dans la crise de socialisation et de transmission des valeurs par l’éducation et les divers pôles de socialisation et de proposer des perspectives d’action.
Tous les désastres, massacres, génocides… que les humains ont vécus dans l’histoire ont pour origine le dérèglement de la boussole valorielle, de l’humanisme, de notre humanité commune, de la fraternité au cœur de l’encyclique du pape François.
Dans le dogmatisme ou idéologie de la spécificité, il y a les intégrismes, les fanatismes et la revendication de l’exception culturelle dans des questions élémentaires de droits de l’homme. Or relativité et absolu se rejoignent. Les choses sont à la fois universelles et relatives. Si la médecine est absolue, il n’y aurait plus de malades, mais si chaque malade est un cas particulier, il n’y aurait aucune science médicale possible. Pascal dit : « Tout est un, l’un est dans l’autre. »
Si la gestion des libertés religieuses est menacée en Europe par une laïcité formelle, les sociétés arabes le sont par d’autres procédés, surtout par une idéologie rampante de l’espace identitaire qui détruit le tissu religieux pluraliste arabe forgé par des siècles de convivialité. La notion de « vivre-ensemble » est invoquée dans des jurisprudences judiciaires et constitutionnelles, soit directement, soit avec d’autres termes.
Il y a au nom de la religion des pratiques incompatibles avec l’exigence de « sociabilité », terme employé par la Cour européenne des droits de l’homme, sociabilité qui est loin d’être une innovation jurisprudentielle, car elle découle des fondements mêmes de la « polis », du politique, de la Cité, du fait que l’être humain est social, suivant les pères fondateurs dont Aristote. Le point de départ de la notion de citoyenneté, ce n’est pas seulement des droits et devoirs, avec les risques de dérive légaliste et individualiste, à propos de l’être social et donc le sens de la « res publica ».
Antoine MESSARRA
Chaire Unesco – USJ

